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Ami lecteur, amie lectrice, voici mon histoire. Le père est incesteur. L’incestée est une fillette de sept ans. Le grand-père paternel est incesteur. L’incestée est la même bambine, entre deux et trois ans. Grâce à la parole, je me suis extraite des terreurs abyssales qu’ils ont laissées en moi. Et je veux en témoigner. De l’amour aussi je veux parler.

Samedi 14 août 2010

Aujourd’hui encore, je me demande si ce que je ressens dans mon ventre correspond à de la faim ou au contraire à de la satiété. C’est une des conséquences des incestes que j’ai subis et qui ont cessé quand j’avais 7 ans et quatre mois environ grâce à l’intervention de ma mère. J’ai été déconnectée de mes sensations. Certaines ont été mieux conservées que d’autres, le toucher et l’odorat. Mais pour celles liées au plein et au vide, ce fut catastrophique. Le trouble de mon ressenti vaginal trouvait un écho au niveau stomacal. Mon père, mon bourreau, mon héros, a pris pour moi deux visages : le fort, intelligent, fin, lettré, drôle, quoique paillard, que j’admirais et le faible, le lamentable ivrogne qui trébuchait dans la rue et me visita la nuit quand ma mère lui ferma sa porte. Lui m’admirait et m’a souillée. Le grand-père, lui, je ne le voyais pas tous les jours.

J’ai passé beaucoup d’années dans l’angoisse de la scission de mon être incapable de concilier les deux visages de mon père, le bon et le mauvais, de faire la soudure, comme on dit de la période que l’Église catholique a fait carême, entre l’épuisement des récoltes passées et les prémices des nouvelles. J’avais de la haine contre moi, dont le psychisme a construit des processus de survie. J’aurais aimé être normale, quoi que cela pût vouloir dire. On ne peut pas se sentir normale quand votre père a glissé son sexe en vous quand vous aviez sept ans, et qu’alors, vous avez dû partir bien loin en pensée, pour sublimer l’horreur. Il m’en est resté longtemps la couleur noire.

Avec mon père, il y a eu une nuit et le jour aussi.

Dimanche 29 août 2010

Le père est mort depuis longtemps. Il me dégoûte et me sidère. Cette sidération n’infléchit pas le dégoût que je porte à ceux en qui j’identifie une parenté avec lui. Je pense à ce copain de fac, qui prêchait pour mon engagement dans les droits de l’homme et se masturbait dans le dortoir mixte que nous partagions pendant un voyage. Me remplissent de mépris les personnages en proie aux tourments de leur conscience, des prêtres ou des pasteurs. Ils flirtent avec la tentation et aiment cela pour le sentiment de puissance qu’ils y puisent à oser s’élever à hauteur du malin, leur chimère. Mon père voulait étudier la théologie et y avait renoncé pour je ne sais quelle raison. Ce fut l’économie puis faute de succès, j’imagine, les voyages pour apprendre les langues étrangères. Tout était possible encore. Il avait des idées généreuses, malgré l’ego d’un masturbateur. Il y avait chez lui une faiblesse généralisée à l’égard des femmes. Sa mère, les filles qu’il voulait séduire à l’heure des amours, ma mère. Il était faible. Avec moi, 7 ans, il s’est enfin senti viril.

Mercredi 1er septembre 2010

Stuart l’ami anglais de la famille soutenait que mon père en avait assez de sa vie familiale, qu’il voulait mettre les voiles. Mon père avait écrit des textes clamant son amour pour une femme hongroise. Il me les avait fait lire, les yeux brillant d’excitation et de ferveur amoureuse. Il avait relu tout Verlaine, disait-il et en était tout retourné. Je ne partageais pas cette agitation émotionnelle. J’étais adolescente et je n’aimais pas être prise à partie par un père aviné et fébrile. Il était perdu dans le monde de la poésie. Aujourd’hui, je retiens de ces derniers textes qu’il y parlait de son membre dressé. Il considérait sans doute qu’il faisait ainsi honneur à cette femme. Je ne voulais rien savoir de cela. J’aurais plutôt vomi. En même temps, j’étais captive de mon père et ce dégoût pour lui me contaminait.

Mon père donc écrivait des poèmes à Klara, qui ne voulait rien savoir de lui. Je pense qu’il mentait quand il disait à Stuart vouloir quitter le foyer. Ces propos, c’était des élucubrations d’ivrogne, qui converse avec un homme à qui il reste plus de virilité. Je n’étais pas dupe. Mon père était dépendant de la cellule familiale. Il avait l’alcool comme gouvernail et comme assommoir. Cela empêchait toute autonomie géographique. Malgré cette lucidité d’analyse, je subissais, car quelque chose de nauséabond venu de loin me liait à lui. Je subissais un homme qui à cause des viols qu’il m’avait fait subir, dans un coin de moi-même, était un absolu d’homme alors que dans la vie réelle il était impuissant. Pourtant, on pouvait lui dénier toute virilité depuis le jour de ses agissements incestueux. Alors, comment expliquer qu’il soit devenu cet absolu masculin pour moi ? L’incesteur, roi de l’incestée. Au quotidien, outre mes yeux, il recourait à des expédients pour avoir le sentiment de sa puissance. De sa potence, comme je l’invente, du latin « potestas, potestatis ». Il avait l’alcool, son public de deux autres filles, parfois un animal pour se sentir homme. Son public de cabaret aussi.

Jeudi 2 septembre 2010

Puissance lui était venue de l’éducation d’un chiot que la famille avait adopté. Il le faisait geindre sous les coups de laisse. S’il y trouvait des raisons, cette méthode éducative me semblait incroyable à moi, alors collégienne et sachant que l’homme se disait humaniste de gauche. J’avais oublié que j’avais été moi-même dressée à coup d’imposition sexuelle. Sous les coups, le chiot adoptait la position bizarre du chien qui se soumet se sachant non coupable. Son corps se contorsionne dans le plan horizontal, tandis que sa tête et ses yeux se tournent vers l’arrière, plein d’incompréhension et de suppliques désespérées. En direction du bourreau. De l’appel à la bienveillance, disent les personnes compétentes en matière de comportements canins. Je trouvais le tableau insupportable et les sons émis par le chien, révoltants. J’aurais voulu tuer mon père pour venir au secours du chiot. Mais j’avais une peur désintégrante et atomisante de mon père.

J’observais le comportement de la bête battue. Je serais comme elle plus tard quand on me ferait mal, incapable de distinguer l’ami du persécuteur, le signifiant l’emportant sur le signifié. J’insiste : le chien réagit à la douleur que lui inflige son maître en lui léchant les mains. Il ne comprend pas. C’est le cas quand le maître sert de plus en plus fort la cage thoracique de l’animal pour trouver la limite entre le bien-être de ses mains enveloppantes et la pression douloureuse. Pour désamorcer la violence de son maître, le chien ne le mord pas, il lui dit : « tu me fais mal, mais je t’aime, tu ne peux pas vouloir me faire mal ». Le chien cherche la concorde. Il ne conçoit pas l’intentionnalité de la douleur infligée. C’est naïf. Je me croyais candide, j’étais naïve. Mon idéalisme est né d’un déplacement de mon être, pour survivre aux viols.

Le chien est devenu fou. Ma mère l’a confié à un chasseur. Je l’imagine courant les oreilles au vent, pour l’éternité. Nos chats sont restés ; ils étaient souverainement indifférents aux entreprises sadiques de mon père, qui s’est alors servi des trois sœurs comme de petits chiens gourmands et corruptibles. La distribution des friandises donnait lieu à un rituel lent et obscène, que ma mère condamnait verbalement avant de disparaître dans sa cuisine. Mais on n’a pas tous l’âge de dédaigner les gourmandises. Le père distribuait les petites pyramides en chocolat, une à une, en se faisant prier. Pour le saucisson sec, il fallait s’avilir davantage. Il le répartissait méthodiquement, comme le donneur distribue les cartes au poker. C’était le maître du jeu.

À l’église, il fallait tendre le haut du corps pour recevoir l’hostie. Certains bedeaux jouissaient de la surélévation de leur position. Pas le curé, je le sentais. Il allait d’ailleurs quitter son sacerdoce pour partager Dieu, le Christ et la Vierge Marie avec une femme. Moi, j’étais gourmande et je savourais les friandises que distribuait mon père, tout entière au plaisir gustatif du gras caoutchouteux du saucisson et de la douceur du chocolat. J’étais insensible aux reproches de ma mère qui me faisait penser que si elle était forte, moi j’étais faible et dépendante. Je croyais être insensible à ses reproches, mais comme une oie gavée, mon surmoi se nourrissait aux dépens de mon âme des reproches d’où qu’ils venaient, pour plus tard.

Dimanche 5 septembre 2010

L’amour aussi fut source de plaisirs. Mon premier amoureux m’offrit celui de l’orgasme. Une découverte ! Et l’instrument du plaisir n’avait rien à voir avec les armes de mes violeurs : il avait nom cunnilingus. Mais je ne supportais pas la dépendance à l’homme, car je me voulais femme libre. À la racine du mal, mon père et mon autre aïeul. Ils remplissaient à eux deux l’instant zéro sexuel qu’aurait dû habiter mon amoureux. Mes repères étaient brouillés, cet amour adolescent n’était pas initial. Je le savais confusément cette nuit-là dans un dortoir parisien, où je décidai de perdre officiellement ma virginité. Je pensais que je me liais à lui, inconsciemment, comme une répétition du viol. Je voulais enterrer l’inceste dans la normalité, coucher et en faire le moment séminal.

Mardi 7 septembre 2010

Cette nuit de 2010, mon cauchemar m’a emmenée dans les strates de mon inconscience, comme j’aurais plongé dans la fosse des Mariannes. J’y descendais toujours plus bas. J’allais dans les entrailles de la terre où l’on allait me bâillonner et m’emmurer vivante, après m’avoir emplie de sperme des jours durant. Ma douleur était infinie. Je n’espérais pas la libération de la mort, car j’étais une enfant et la mort n’existait pas. Adulte, mes traumas feraient parfois tinter la vicieuse sonnette de l’arrêt du combat. Mais la mort ne voudrait pas de moi, mes instincts vitaux faisant le job. Cependant, entre la vie et les blessures, il y avait toute une palette de souffrances. Pendant des jours, j’ai été comme une résistance électrique qu’on soumet à un courant fort et qui peut griller. J’avais rencontré ce beau personnage de Kurosawa, qui tient bon en s’accrochant à la vue d’un nénuphar. Le temps prend alors une drôle de dimension. Paradoxalement, dans une chambre de soin j’ai aussi fait l’expérience d’un infini de douleur psychique. Ma voisine ronflait avec une cadence infernale, qui me rappelait le laminage auquel s’était adonné mon père sur mon enveloppe de petite fille, son corps pesant sur le mien. J’étais partie en vrille, comme si une drogue démultipliait mes perceptions. Je m’étais vue revivre à l’infini la visite de mon père dans ma chambre et ses mouvements de bassin. Il avait fallu m’administrer un calmant. Me faire une piqûre. Et en plus, j’avais honte d’avoir besoin d’un sédatif. « Ça n’avait pas de bon sens », comme disent les Québécois… D’être toujours la victime. Bien sûr, ça n’avait pas de bon sens d’être victime, puis d’être victime au carré, au cube et à la puissance dix.

Mercredi 15 septembre 2010

La rencontre de mon premier amoureux a été un événement. J’étais jeune. Cet amour m’a prise aux ressacs de mon précipice, m’a tenaillée et n’a pas lâché. Un dimanche gris, je l’ai croisé. C’était physique. Ses yeux, ses lèvres et le chandail qu’il portait me mettaient la tête à l’envers. Il avait un air dur. J’étais amoureuse avec les yeux. Ses pommettes et la densité de son corps, petit. Il ne m’a pas regardée. Dans notre couple ensuite, il me fallait les larmes et les grands serments. Le sexe était indispensable pour lui. Il était sportif et sensuel. Je ne pouvais pas le suivre. Pendant dix ans, nous étions des jeunes qui ressemblent à des adultes. Il me donnait du plaisir, des orgasmes, contre mon désir. Mais nos rapports étaient très durs. Pourtant, il était sentimental. Je ne mesure pas les interférences produites par mon inceste sur cette histoire. Ce n’était pas un homme gentil, mais étais-je capable d’accueillir la gentillesse à cette époque ?

Mercredi 22 septembre 2010

Vers la fin de cette histoire, je suis partie à Paris. Il restait peu de ma splendeur à ce moment-là. J’avais un peu plus de vingt ans et j’étais exsangue. Vivre dans la ville de mes dieux littéraires me faisait encore un peu envie. Je pensais qu’il pouvait y avoir de rencontre que purement intellectuelle. Cela m’arrangeait, car je ne pouvais plus rien savoir de mon corps et de ma sexualité. J’habillais mon corps comme un portemanteau sert à mettre en valeur une tenue. Mes seins étaient devenus petits et je ne les supportais que comme ça. Je jeûnais ou mangeais trop. Fumer était un si grand plaisir que je ne peux pas dire que mon corps était mort. Mes yeux, ces organes qui servent l’intellect, avaient une vie intense : Beaubourg, le pont Saint-Michel, le Marais. Je marchais, je ne faisais attention ni au froid, ni au vent, ni aux odeurs végétales. Il y en a peu à Paris. J’arrivais au bout de mes ressources psychiques et la vie parisienne hors sol augmentait ce tarissement vital.
Il me faut parler d’une drôle d’amie d’enfance, qui s’est ri de ma faiblesse, m’a poussée à Paris, m’a harcelée pour que j’en revienne avec elle. De petite, elle m’a forcé la main. Elle m’a forcé la main et a profité de moi, comme ses parents trouvaient opportun de le faire. Ma mémoire d’éléphant se rappelle quand, alors que nous n’avions pas 10 ans, ils me déléguaient la pénible tâche d’acheter des chaussures à leur fille. Il me voyait comme une ressource inépuisable. Mon amie a perpétué ce comportement sans une once de culpabilité, son surmoi étant fait d’un autre bois que le mien. Est-ce qu’aujourd’hui encore elle pense que tout lui est dû ? Qu’importe. La cécité de sa famille, son père riait de mon « caprice » alors que je sombrais, et la sienne alors que nous étions comme sœurs, m’enseigne que l’humanité et la sensibilité à l’autre sont plus précieuses que l’épice sur Dune. Même si ma structure ravagée donnait prise à la dureté humaine…
À Paris, les études et les rencontres me dépassèrent. J’étais dans un autre milieu et l’intelligence qui m’avait toujours permis de colmater les failles ne suffisait plus. Que ce soit celui qui est tombé amoureux de moi, fier de son parler d’un autre continent, ou celle avec qui je partageais un certain mal être, tous avaient un niveau de désir relationnel qui me faisait peur. J’étais un ange un peu perdu, comme on dit ça d’une simple d’esprit ? Avec une intelligence verbale qui donnait le change. La réalité était complexe. Car à Paris, je rêvais aussi des beaux yeux d’un petit Parisien, qui m’aurait bien mise dans son lit. Avec lui, j’aurais pu parler de la notion d’ordre public et de la prédestination dans le protestantisme. Mais cette rencontre avec ce Parisien CSP a été dramatique : je me suis sentie châtrée, comme les hommes châtrés que j’avais rencontrés dans la littérature. Aujourd’hui où j’écris, aucun schéma féminin équivalent ne me vient à l’esprit. La morphologie de la vulve se prête moins à cette approche de la castration. Quand j’en aurai la force, je lirai Freud. En attendant, j’étais sûre que cet homme aux yeux bleus ne serait pas assez patient pour me faire jouir et, de là, que j’aurais l’impression d’être instrumentalisée, mon corps devenant objet et non sujet de plaisir. Comme il l’avait été pour mon père et mon grand-père.

Jeudi 23 septembre 2010

Petite, j’ai désiré mon papa. L’Œdipe. C’était le maître du gynécée. Mon père était le seul à avoir une chevelure sombre, presque noire. Moustachu portant rouflaquettes, un regard dur sous des paupières tombantes. Il revendiquait une ascendance mongole par son grand-père maternel dont les pommettes saillaient. Je m’agrippais à ses jambes. Des poteaux. Comme les bons poteaux d’angle que décrit Henri Michaux alors que, âgé, sa poésie s’est adoucie. J’avais jeté mon dévolu sur Fabien, qui avait aussi une chevelure très sombre. Le jour de mes sept ans, il était de la fête. À l’arrière de l’estafette Renault, nous nous bécotions en comptant les secondes d’apnée. La démarche était expérimentale. Que s’est-il passé dans la tête du père à savoir sa fille embrasser un garçon à l’arrière de l’engin dont il était le chauffeur ? Pour moi, le cerveau du père est intoxiqué par l’alcool, qui le panse quand, lucide, il se rappelle qu’il est minable. L’inceste a été le moyen pour cet être lamentable et défait d’asseoir sa propriété sur sa fille, alors que déjà je lui échappais. François, que les journalistes désœuvrés d’une ville sans culture encensaient comme un poète fin et sensible, était une bête. Un adolescent attardé, handicapé de l’altérité et resté gouverné par la peur des femmes.

Jeudi 30 septembre 2010

Mais tout d’un coup, le désir que j’avais inconsciemment pour mon père, l’unique, ne resta plus lettre morte. Le phantasme devint réalité. Une réalité impossible à assumer pour une fillette de sept ans. Le père m’élit d’entre ma mère et mes sœurs en me visitant et en me connaissant au sens biblique. Si à un tel voltage, l’électricité grilla de mes neurones, ce n’est pas à mon intelligence que les dégâts furent faits. L’électricité me traversa de part en part et transforma ma substance. Les secousses chaotiques animant mes cellules détériorèrent mon matériel génétique. Seule mon âme demeura intacte.

À partir de là, ma vie devint un enfer ; à certains égards. La réalité remplaça le phantasme ne laissant plus de place à ce dernier. L’angoisse s’insinua en moi, grimpant comme un blob tentaculaire, me figeant progressivement dans quelques zones d’ultime retranchement. La curiosité intellectuelle, l’amour de l’art et de la littérature m’ont encore offert de vraies manières de rencontrer mes semblables alors que dans la vraie vie je subissais leur joug. Quiconque m’approchait prévalait sur ma personne. J’étais si fendue et tailladée que mon sort était à l’avenant. Ce que j’avais était grave. En matière d’inceste, ce n’est pas l’intention qui compte. Tous les phantasmes incestueux sont permis. Pas les actes. Mon père était passé à l’acte, avait brisé le tabou. J’étais une victime au psychisme meurtri.

Dimanche 10 octobre 2010

Aujourd’hui, ce matin de 2010, je me réveille à nouveau d’un cauchemar. J’ai bientôt 36 ans. J’aime le temps de l’été finissant. Je me penche pour caresser mon chien, une douleur me perfore le bas du ventre. C’est aigu et métallique. Le cauchemar n’est pas très loin. Pendant quelques heures, il me faudra vivre avec. Il doit cheminer en moi, parce que tout doit cheminer. Sans but précis, avec Heiddeger, pour atteindre la densité de l’être, en « suivant les chemins qui ne mènent nulle part ». Je trouve en route ce que je trouve. Ou simplement, je continue. La douleur me rappelle que je vis avec une forme qui a poids plantée en moi. Son doigt. Dans la baignoire, il utilisait sa main droite, celle qui portait l’alliance en or blanc. Je prenais un bain violet au permanganate de potassium. Après le bain et le séchage dans une serviette en frotté, il m’appliquait une pommade à l’intérieur des cuisses. Son index. J’ai encore grand-peur des mains. Je m’auto-anesthésie quand elles sont maladroites.

Mardi 12 octobre 2010

Il prenait des photos. Une série me montre assise sur ma mère dans un peignoir cousu par ma mère, la lune exposée. Ce sont des photos d’un âge d’avant la conscience de mon corps et de la pudeur. Dans l’œil du photographe, suis-je déjà la chose ? Je le regarde avec des yeux noirs écarquillés. Je le regarde autant que je peux, car je ne veux pas qu’il me voie sans que je le voie. Je veux contrôler ce qu’il me prend.

Mardi 19 octobre 2010

Cette nuit, j’ai hurlé et cela m’a réveillée. L’horreur s’incarnait dans le cri de Munch. Grâce au soleil, je passe vite à autre chose. Je songe au rire d’une copine lors d’une projection de courts métrages, comme à une clé pour comprendre l’inceste ou plutôt, ce qui n’est pas l’inceste. Un gars et une fille font l’amour. Le gars n’arrive plus à se retenir, va jouir. La fille pour l’aider à se maîtriser lui dit de penser à sa mère, à lui. Le gars jouit illico.

J’ai cru que c’était de la complicité qui m’unissait à mon père, quand j’avais l’impression que ma mère me détestait. C’est lui qui m’avait accompagnée à la gare quand je partais pour mon dernier séjour linguistique en Angleterre. C’était aussi la dernière fois que je le voyais sobre. Mon amoureux était là. Mon père avait disparu du quai, complice de la romance de sa fille. Je pensais cela. Il portait une veste verte qui l’illuminait à mes yeux de bonne fille. Une page se tournait pour lui : je n’étais plus sa chose. Mais moi j’étais déjà à l’envers : lui, le mal avait l’allure du bien. Il y avait eu subduction du crime sous la plaque de ma vie quotidienne ou de mon désir de normalité. Je ne savais plus que cet homme m’avait violée.

En attendant, je ne travaillais pas à me construire l’avenir dont je rêvais. Au lycée, j’avais des facilités, mais c’est la mort de mon père qui m’a rendue studieuse. Ce qui m’intéressait, c’était les potes et les soirées de légèreté, parfois amoureuse, gagnée sur la réalité par des états seconds. Je rêvais de grands amours aussi. Des regards me chaviraient, parce que les hommes me touchaient. C’était muet. Il y avait un précédent à cette résonance silencieuse : ce que m’inspiraient les animaux. Avec eux, dans notre rapport non verbal, tout était dit et nous en étions aux échanges tactiles. Cela allait parfois au-delà : en forêt quand je gardais toutes mes pensées pour mon chien de chasse, il ne s’enfonçait plus dans les bois. Nous étions télépathes. C’était tout petit et fantastique à la fois.

Vendredi 22 octobre 2010

Quand je veux bien l’entendre, j’ai de l’intuition. Parfois, je me demande si elle repose sur un calcul sous-terrain de probabilités. Entre la salle d’attente et le cabinet proprement dit, j’avais eu l’intuition que le psy serait l’être le plus remarquable de mon existence. Dussé-je vivre 120 ans, cela est déjà confirmé par ce qu’il m’a aidé à devenir : un être bien en vie et non un zombie ou une suicidée. Cette intuition m’a aidée à garder le cap dans la tourmente des rencontres malsaines passées, présentes, et des résurgences traumatiques qui, quoique désormais traçables, ont pu faire trembler la terre sous mes pieds. J’avais un a priori favorable envers Freud, que j’ai toujours vu comme un bienfaiteur de l’humanité. J’avais cependant des difficultés à situer les personnes qui se réclamaient de la psychanalyse. Je prenais systématiquement en sympathie les gens qui faisaient ou avaient fait un travail sur eux-mêmes. Pourtant, il n’y a rien de moral, ni d’ailleurs d’immoral, dans le fait de faire une cure. L’incestée et l’incesteur peuvent prendre place sur le divan pour se soulager de leurs maux. Si cette idée me dépite un peu aujourd’hui, plus jeune, malgré mes turpitudes, je voulais amender l’être humain. Était-ce un moyen de ne pas reconnaître ma fragilité ? Je partais en campagne contre les violations des droits de l’homme en m’interrogeant quand même sur la question de leur universalité. Ma mère m’avait portée dans une fraternité du genre humain.

J’ai compris que l’intuition, c’était écouter ses mots intérieurs, qui viennent en noir et blanc, à une vitesse fulgurante, sont éthérés et disparaissent si l’on ne les prend pas absolument au sérieux immédiatement. L’exercice est exigeant et j’échoue la plupart du temps souvent par politesse, pour ne pas me donner un avantage. J’ai imaginé que dans l’intuition, il y avait une part de magie. Il s’agirait de son propre inconscient qui plongerait dans celui de l’autre, dans ses mots et dans leurs interstices. Pour m’être tellement fait balader par des mots, j’essaie de dépasser leur sens. Les mots parfois ne me disent plus rien. Peut-on imaginer des mots usés et fatigués ? Du baratin. C’est triste. Et ce n’est pas envisageable de changer de langue, car alors je m’y présente en débile. Même dans ma langue, des hommes et des femmes n’accordent aucun poids à mes paroles. Un oiseau qui pépie, au mieux. J’ai l’impression d’avoir quelque chose à dire, comparativement à elles et eux au moins, et ils n’ont pas lu Ibsen.

Lundi 25 octobre 2010

Après l’horreur, encore, la douleur passe. Je caresse mon chien. Ma colombe à crocs me ramène la paix intérieure. Je lui souris ; j’ai lu que les chiens perçoivent les expressions du visage humain. Je suis sceptique, mais je souris, la nature a été généreuse avec moi et m’a rendue prodigue en sourire. J’ai toujours eu plus de mal à partager les rictus de douleurs, les regards fous de confusion et les cris qui puisent profondément, près du diaphragme. Puis, à mes proches, je leur ai dit que j’étais une victime de l’inceste. Certains n’ont rien voulu en savoir, d’autres ont accueilli la nouvelle comme un éclaircissement sur des phénomènes jusque-là incompris. Sur ce que je ressens, je ne m’attends pas à être comprise.

Mardi 26 octobre 2010

J’ai retrouvé un goût pour la domesticité que ma mère n’avait pas. J’habite mon intérieur au sens où j’en suis fière. Comme Virginia Woolf qui avait besoin de « sa chambre à elle ». Gamine, ma chambre était mon royaume. Je me suis crue nomade de composition parce que pendant des années il m’était difficile d’envisager la complète solitude de mon foyer. Maintenant, je fuis moins. Je lis, je lave, je couds. J’aime laver des tissus à la main. J’aime le savon qui mousse et devient plus soyeux que la soie. C’est aussi rassurant qu’une bouillotte sur le ventre. La lingerie, cela a toujours été comme un domaine réservé où j’assume ma féminité sans dégoût. J’ai toujours porté mes dessous pour moi.

J’ai besoin d’écrire à nouveau sur ces bains où j’étais livrée aux mains de mon père. C’était sec et très sexuel. Ça ne me parlait pas. Ni français, ni suisse allemand, ni aucune langue humaine, car c’était un langage purement corporel. Le langage du sexe, dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Bien sûr, cela reste difficile d’ouvrir les jambes chez la gynécologue. J’ai peur aussi des doigts qui veulent prodiguer des caresses et qui n’entendent pas la peur irrationnelle qui s’alimente à mon inconscient. Et puis, il faut le dire : il y a des hommes qui se comportent en conquérant de ces territoires et y mettent un doigt comme on plante un drapeau.

Mardi 2 novembre 2010

La salle de bain. Riche histoire. Pas seulement tragique ou effroyable. Le bain c’était aussi le moment d’une grande proximité avec ma mère et Grande sœur. Nous étions les trois dans le même bain. Je n’en ai pas de souvenirs, mais j’ai des photos. Grande sœur me tolérait et je faisais tout pour qu’elle m’accepte. Jusqu’à ce que mon père abuse de moi, je ne remettais pas en cause sa primauté et j’avais de l’amour à revendre pour elle. Sur beaucoup de photos d’avant l’arrivée de ma cadette, je suis assise sur les genoux de ma mère, serrée contre elle. Toujours riante et coiffée de couettes. Ma mère, mon aînée et moi, avons l’air heureuses. Même si le père m’intrigue, lui qui prend la photo, si je ne comprends pas bien ce qu’il veut de moi, je suis en sécurité avec ma mère et Grande sœur.

Mais, ça suffit. J’ai assez creusé pour aujourd’hui. Cela fait mal à la fin. Même si j’aime le travail. Je vais aller faire fonctionner mes jambes. Elles n’ont jamais eu le genre de dérobade qu’a eu ma conscience. La tête s’y met toujours un peu quand même. Les yeux, réactifs et nerveux. Avec un peu de chance, ils moissonneront de quoi occuper mon cerveau. En ce moment, les mousses me fascinent. Le jardin botanique est bordé de murets recouverts d’une mousse dense et uniforme, quand elle n’a pas été arrachée par une main sacrilège. J’adore ces microcosmes douillets et indifférents à tout. Ni bipèdes ni quadrupèdes, les mousses se déplacent. Lentement. Je regarde leurs différentes strates : la couche racine peu intéressante, le tapis mousseux et les épieux tendus vers le ciel comme des étendards de cette cité microscopique. J’y invente des combats.

Mardi 9 novembre 2010

Un jour dans mon enfance, j’ai rêvé que mon père se droguait. De l’héroïne. J’ai très tôt été en contact avec cette réalité. Un voisin, Pierre, était un junkie. Moi, je ne voyais pas ce qui le distinguait, mais mes parents faisaient état de sa toxicomanie. Mes lectures m’avaient apporté des explications. Je m’entendais bien avec lui et j’avais des conversations sur la facture des livres avec lui, car il avait été relieur. Il est mort précocement, mais, de lui, j’ai toujours un volume de Marcel Béalu, relié en cuir et aux lettres appliquées à la feuille d’or. Longtemps, ça a été mon livre le plus précieux. Aujourd’hui, le livre a été un peu rongé par l’un de mes chiens, mais ça n’a aucune importance, car il me ramène toujours aussi loin dans le temps.

Sans comprendre exactement les mécanismes de la drogue, j’ai eu, je crois, dans mon enfance l’intelligence d’une substance qui servait à endormir ou à faire oublier ce qui se passait, pour que le corps soit à disposition et que la conscience soit en veille. J’avais donc du mal à comprendre que Pierre puisse s’administrer délibérément une substance qui débranchait sa conscience. C’était naïf. Je ne savais rien du plaisir que la drogue donne. Je ne sais toujours pas pourquoi j’étais tellement intriguée par Pierre. Parce que je savais déjà que cela ne me concernerait jamais et parce qu’à ce titre il était radicalement différent ?

Comment interpréter le rêve mettant en scène mon père consommateur d’héroïne ? Je ne peux m’empêcher de penser que c’était une expression du lien incestueux sans être capable de l’expliquer davantage. Le souvenir de l’inceste surgissait de manière bizarre : par affleurement, comme une nappe phréatique qui ne remonte pas jusqu’à la surface. Les images ne manquent pas pour décrire le phénomène. La mémoire de l’inceste ne revenait pas sous la forme d’un énoncé clair du type « il a mis sa quiquette dans la bouche et je l’ai mordue », mais comme des moments de consistance particulière où il n’y avait pas de mots. Je ressentais avec évidence la différence de texture de l’instant, mais je n’avais rien à dire. Ce silence est un fait important. Il ne s’est pas démenti, longtemps, quand je me suis forcée à parler. Est-ce que je pensais que mes paroles pourraient troubler l’ordre cosmique ?

Mardi 16 novembre 2010

Ces situations de résurgence de l’inceste avaient un caractère triangulaire. Deux d’entre elles me viennent à l’esprit. J’avais environ dix ans à la période où la chanson « Lemon incest » de Serge Gainsbourg passait sur les ondes. Je sentais mon père gêné quand j’écoutais le 45 tours. L’atmosphère gagnait en épaisseur, non parce qu’il se taisait, il ne parlait jamais beaucoup, mais parce que des kilomètres de non-dits venaient appuyer sur la limite du dicible. J’étais incapable de mettre un mot sur cette sensation et en même temps j’éprouvais un sentiment de supériorité par rapport à mon père. Je lui promettais en mon for intérieur une vengeance future. Il savait cela, car mon inconscient parlait à son inconscient et le matait. Pour de vrai ? J’ose le croire. Mais, j’étais embarquée dans des liens, surtout familiaux, dont je n’imaginais pas sortir.

Il y avait aussi eu cette fois où une amie de la famille avait dit des violeurs d’enfants qu’elle les prendrait par les couilles et les leur arracherait. À nouveau, j’avais ressenti cette drôle d’atmosphère. Mon père ne disait rien, se concentrant sur son verre de bière. Je jubilais, car il se passait quelque chose de puissant. Une voix m’était donnée, même si je ne disais rien. Les mots n’étaient pas encore nés. Moi, je ne lui aurais pas arraché les couilles. Elles n’avaient pas de réalité, car elles n’avaient pas eu un rôle actif dans mon viol. Ce qui représentait l’activité sexuelle, c’était des organes télescopiques : des doigts et un sexe. Rien de rond. Je n’ai jamais eu la haine d’une arracheuse de couilles. J’étais statufiée plutôt, les pieds pris dans le plâtre.

Mercredi 17 novembre 2010

Au collège, j’ai mis les voiles, autant que je pouvais le faire. Les copines étaient mes références. Des filles qui ressemblaient à de mauvaises fréquentations, mais n’en étaient pas. Il en aurait fallu beaucoup pour me détourner de mon chemin. Bien sûr, j’ai regretté de ne pas être une « enfant de la chance » chantée par Gainsbourg, de ne pas avoir lu les incontournables, travaillé un instrument de musique ou la danse classique. J’avais une mobylette, mes potes aussi. Certaines des copines se maquillaient beaucoup, étaient insolentes, déscolarisées ou « couchaient déjà ». Avec elles, je ne pensais qu’aux garçons. Ces filles si différentes de moi, l’élève modèle, m’attiraient bien plus que les bons élèves. Dans leur univers, je ne trouvais ni livre, ni culture, mais des accidents et une dureté qui me parlaient. Mes passions d’enfants pour le savoir m’avaient quittée. Je faisais du sport aussi. Sans doute pour être avec les copines, car je n’ai jamais été très sportive. Je voulais être normale et des romans américains pour adolescentes m’avaient appris que pour être populaire, il fallait être sportive.

Mercredi 24 novembre 2010

Je ne me suis pas coulée dans le mode de vie bohème qui soudait mes parents. Je n’aimais pas l’anarchie et le modèle sans éclat de ma famille maternelle m’avait fait bonne impression. Vers l’âge de neuf ans, j’ai passé un séjour chez mes grands-parents maternels dans le petit village de Sérignan, dans l’Hérault. Ce fut un séjour de paix et d’ennui salutaires. J’avais mon livre sur les dinosaures rivé au corps. Je l’adorais, mais j’en parlais peu. Je le lisais en silence, sur le bord de table à angle droit de mon pépé, qui, lui, faisait des mots croisés. La table remplissait tous les offices dans ce petit appartement aux volets toujours clos pour se protéger de la chaleur. Mon livre présentait les dinosaures par fiche. Mes favoris étaient les herbivores et parmi eux, l’énorme dinosaure dont la colonne vertébrale ressemble à une courbe de Gausse érigée de petits piques triangulaires. J’aimerais retrouver ce livre dont je vois encore la couverture. Le vieux rose dominait. Ma mémé cherchait à me faire plaisir : le choix du programme télé m’appartenait et elle me gavait de flans au caramel industriels, activité et produit absolument prohibés par mes parents, car pas assez enrichissant culturellement ou pas assez sain.

Jeudi 25 novembre 2010

Je crois que je n’ai jamais séjourné seule chez mes grands-parents paternels. Toute autre y était l’atmosphère. De l’engeance de pédophiles avec un dérapage aussi. Mon grand-père taiseux et calviniste n’était pas le bon pater familias bourgeois qu’il donnait l’impression d’être. J’avais deux ou trois ans. Grande sœur se cachait sous un des lits gigognes pour ne pas voir. Pas étonnant qu’après, dans l’immense appartement de fonction, j’ai ressenti un amour incommensurable pour l’animal. Un amour que mes bras ne pouvaient accueillir tout entiers. Néron était un braque allemand. Son odeur s’est fixée dans mon nez à tout jamais. Aujourd’hui encore, trop y penser me donne envie d’aller chercher un chiot de cette race, alors qu’elle n’est pas adaptée à mon mode de vie. Heureusement, je n’avais pas un, mais deux grands-pères. L’autre ne m’aurait jamais fait de mal. Je jouais avec ses grandes oreilles. Il m’aimait bien et sans doute je l’intriguais. Et il avait d’autres choses à faire : pêcher et remplir des grilles de mots croisés. Je me revois dans une barque sur l’Orb avec lui. Pour me construire, je pouvais rejeter un des deux grands-pères sans difficulté. C’était impossible d’en faire autant avec un père, qui était là chaque jour, plus précisément, chaque soir de la semaine, 24 h sur 24 h le week-end et les vacances. Je détestais les week-ends.

Mardi 30 novembre 2010

Il faut que je parle encore de cette nuit dont le souvenir m’est revenu en premier lorsque tout a commencé à remonter. Quelques minutes ramassées sur elles-mêmes, au plus une demi-heure, et j’en parle depuis tant d’années dans le cabinet matriciel. Un temps plus long et plus étiré, de jour, alors que ma mère était absente. En un hiver, l’hiver 1980-1981, j’ai hurlé presque tous mes hurlements. Des hurlements silencieux la nuit, ma mère à côté. Des hurlements de cochon qui ne veut pas qu’on l’égorge, le jour, ma mère absente. Malgré la menace de coups et de mise à mort par « couic », j’ai hurlé. Le geste de mon père pour me faire taire, un doigt, l’index à nouveau, qui dessine un trait à la base du cou et le mot « couic », qui amène autant l’image d’une guillotine que celle d’un cou qu’on tord d’une main, en le tenant de l’autre. À cet âge, je savais qu’on pouvait tordre le cou aux chats, canaris ou canards. Voilà de nouveau ma sympathie pour les animaux, faibles et fragiles par rapport au monde des adultes. Comme les enfants.

Avant d’entrer dans ma chambre, le père avait grimpé les nombreux escaliers qui menaient à l’étage où nous avions nos chambres, ma mère et mes deux sœurs. Mes parents faisaient chambre à part. J’ai dû comprendre depuis mon lit que mes parents se disputaient. Qu’il fût question de sexe, je n’en savais rien. Le père éconduit passa devant la chambre de Grande sœur. Grande sœur était persona non grata. Mon père arriva devant ma chambre. Je vois son corps inscrit dans l’embrasure de la porte, à contre-jour, car ma chambre est plongée dans l’obscurité. Il est campé sur ses deux jambes, le bassin porté vers l’avant, pour conserver l’équilibre. C’est une position typiquement masculine. Il referme la porte derrière lui, mais n’allume pas. Dans le noir, il s’est couché sur moi, m’écrasant de tout son poids, et s’est frotté à moi. Je me concentrais sur l’écrasement de mon corps par le corps de mon père. Je ne pensais pas ce qui se passait en bas. Avec ferveur, avec délire et comme un chiot, il haletait, me disant qu’il m’aimait tant. Quelle idée ! « Riiitalikoum ! » Mais vite, il n’y eut plus rien dans ma tête que du noir. Chaque minute durait une éternité et j’en étais prisonnière.

Jeudi 2 décembre 2010

Pourquoi a-t-il fait ce qu’il m’a fait ? Les hypothèses affluent et il est trop tôt pour trancher. J’ai accablé ma mère plus que mon père. J’aurais préféré cette histoire de culpabilité. Ma mère a fait ce qu’elle a pu, avec ce qu’elle avait. Peut-être assez peu. C’était une enfant sous tutelle aux yeux de sa famille, pourtant elle était intelligente. Dans sa famille, on dit facilement des femmes qu’elles sont folles. Elle m’a retiré des griffes du monstre. Dans des petits cahiers, elle notait avant ma naissance des listes de vocabulaire : mon père lui apprenait l’allemand. Son écriture ressemblait à des lignes de dentelle : des boucles, des boucles et encore des boucles. L’écriture de ses dernières lettres est tremblée, à cause du traitement psychotrope qu’elle prenait. Il devait être fort. C’est triste. Je regrette et je pleure cette mère que j’ai pu à nouveau chérir à la fin de sa vie. J’ai pu la promener à mon bras. Elle était petite et toute légère. Je mettais toute ma patience à son service, sans effort. Elle ne parlait pas. Il n’y avait pas de risque que je reçoive une volée de bois vert verbale. Je pouvais l’aimer de toutes mes forces, comme lorsque dans mon enfance nous faisions des compétitions pour savoir qui aimait plus l’autre. Alors, nous nous disions aussi que nous nous aimions de toutes nos forces et de toute notre âme.

Mercredi 1er décembre 2010

Ma mère cette nuit-là a laissé faire. Mes sœurs, dans leur chambre de part et d’autre de la mienne, se sont tues. Avaient-elles peur du loup ? Pensaient-elles que la visite de mon père faisait de moi l’élue ? Ma mère était résolue à ne pas céder à son mari. J’aimais ma mère, qui était jeune et jolie. Je ne savais pas lui en vouloir. Mon père était à la fois un monstre et un homme défait. Ma mère ne survivrait pas à sa culpabilité. Personne ne pouvait l’empêcher, moi non plus, qui paradoxalement aurait donné l’absolution à tout le monde. Celui qui était censé me protéger était mon bourreau. Quant à ma mère, c’est grâce à elle que mon enfer cesserait. Son amour pour moi fut pourtant bien chaotique.

Au cours de mon périple intérieur, j’en ai longtemps voulu davantage à ma mère qu’à mon père. Après la mort très prématurée de mon père, je me suis constituée comme sa veuve et je l’ai défendu après avoir entrepris de porter son deuil indéfiniment. Pourtant mon père était coupable de m’avoir mis la tête à l’envers après avoir enfreint un tabou universel, celui de l’inceste. Enfant, j’ai vu notre fratrie de chats, Guimauve, Clovis et Dagobert, se reproduire sans égard pour leurs liens de sang. Cela me semblait un peu étrange tout de même. Les pharaons ont fait pareil en leur temps pour prouver leur appartenance à l’ordre cosmique. Mais entre moi et mon père ; entre moi, gamine de sept ans, 1,20 m et 25 kg, et mon père, un homme de 1 m 85, rien de cosmique, du gros rouge qui tape, de la violence crasse et du verbe pitoyable. Pas d’élaboration intellectuelle ! Il y a eu captation de la substance d’un être vulnérable par un adulte sacrilège. Il avait lu Freud, Marx et Piaget et tant d’autres, et pour moi, lire des « humanistes », c’était l’être.

Vendredi 3 décembre 2010

Nous nous disions aussi des méchancetés. Entre sœurs. On me faisait croire que j’étais la sœur pivot, qui manigançait les alliances. C’était en fait que j’étais la sœur tampon. Ma mère avait le verbe acerbe. Elle me supportait parfois si peu qu’elle me trouvait des ressemblances avec Michel Galabru ou Michel Simon. Dans des moments de félicité, je lui faisais penser à Grace Kelly. Elle me promenait entre des extrêmes aussi peu réalistes l’une que l’autre. Cela m’a secouée et aujourd’hui encore, je fuis les miroirs. J’essayais de me distancer d’elle, car j’étais sensible et elle me faisait mal. Mais un enfant n’échappe pas à sa mère. Je pense maintenant que ma mère m’a aimée à mon arrivée sur terre, même si je n’étais pas un garçon, car j’étais sympathique. Mais elle avait ses démons et m’aimer lui a été plus difficile après mon viol. Je lui rappelais sa faiblesse.

Samedi 4 décembre 2010

Ma mère avait agi vite après la nuit où elle avait laissé faire mon père à deux portes de la sienne. Elle disait qu’à cette époque une praticienne, homéopathe ou naturopathe, lui « avait changé le terrain ». J’ai toujours compris cela comme voulant dire qu’elle était loin des obligations qu’elle s’assignait en tant que mère. Comme une midinette, elle était amoureuse d’un autre homme que mon père. Elle avait quelque chose d’Emma Bovary. Amoureuse d’un autre, elle ne pouvait plus supporter de faire l’amour avec mon père. Je la comprends. J’ai moi aussi senti la violence que l’on récolte à ne pas répondre au désir de celui qui pense avoir des droits. Mais pendant que mon père me visitait, que faisait ma mère ? Était-elle étendue, debout ? Craignait-elle la violence de mon père, qui pourtant n’a jamais levé la main sur elle ? Je l’imagine dans sa chambre, couchée, avec une détermination plus forte que tout : ne pas céder à mon père et pensant en même temps « après moi le déluge ». Une mère, qui se dit que demain est un autre jour. Ma mère n’était pas un monstre et elle aussi lisait Laurence Pernoud et Françoise Dolto.

Samedi 11 décembre 2010

Très vite après les faits, elle nous a confiées, mes sœurs et moi, à une vieille dame chargée de nous enseigner le catéchisme. Mademoiselle Antoine, la compagne du curé. Le 21 juin 1981, j’étais baptisée et nous avions adopté trois chatons. C’était un symbole pour empêcher le loup de jamais poser à nouveau sa main sur moi. À partir de là, plus de geste du tout de la part de mon père. Pas même un geste qui aurait matérialisé de l’affection légitime. J’ai été déchirée par l’abandon de ma mère et mon père m’a atomisée. Mais une hiérarchie s’impose entre les deux. Mon père n’était pas fou. C’était un « fils de », apprécié et reconnu par l’intelligentsia locale pour ses talents littéraires, nul n’aurait osé le mettre en cause. L’alcool était sa thérapie. Ma mère était jeune et dépassée. Elle avait fui sa famille par son mariage. Elle n’aimait pas l’effort. Ses parents âgés l’avaient conçue dans un attendrissement pour un nourrisson qu’on baptisait chez des cousins. Ils étaient fatigués de leur tâche d’éducateur.

La nuit où mon corps fut aux prises avec mon père aurait pu être une nuit de délire provoqué par une drogue. Une nuit d’horreur psychédélique comme j’en ai lu des récits. Des hippies partaient en vrille pour avoir pris trop de drogues et restaient en rade à Katmandou, sur les paillasses pourries de dortoirs pouilleux. J’avais été impressionnée. Ce qui me restait de ma nuit d’inceste, plus que l’écrasement de mon petit corps, c’était une horrible sensation d’infini. Le temps s’était dilaté pendant que mon père se frottait dans moi. Je vivais dans le présent, je n’avais pas cette faculté qu’ont les adultes à se projeter dans le futur pour supporter le présent. Il n’y avait ni début ni fin. J’ai eu longtemps beaucoup de sympathie pour l’infini des étoiles, des mots de Michaux et de leurs interstices. Je m’en suis guérie.

Dimanche 12 décembre 2010

Le lendemain de cette nuit incompréhensible, il y avait l’école. Comme d’habitude, j’ai fait une toilette de chat et me suis habillée suivant mon goût. La licence était totale en la matière. On me voit sur une photo de classe l’automne précédent mes viols en short et en tee-shirt alors que tous mes camarades portent déjà des pantalons et des manches longues. Mes cheveux étaient nattés, preuve de l’intervention maternelle. Ce matin d’hiver 1981, j’ai pris mon petit-déjeuner, attablée dans la cuisine avec mes sœurs, tandis que ma mère était occupée à extraire du jus de carotte. J’ai mangé mon œuf à la coque, mon toast grillé et beurré. J’aimais le contact du beurre frais et du jaune un peu dense contre mon palais. Mon appétit a quelques fois été ébranlé au cours de mon existence, mais il a toujours repris le dessus. Ce matin-là, comme tous les matins, nous étions en retard. Le petit-déjeuner était un moment joyeux et une fois de plus nous nous étions oubliées. Ma mère décida alors qu’elle nous emmènerait à l’école en estafette Renault. Mais celle-ci était vieille et avait du mal à démarrer en hiver. Il faisait encore nuit pendant le petit-déjeuner et le jour se levait maintenant. L’estafette ne démarrait pas. Nous psalmodions comme à l’accoutumée quelques incantations magiques destinées à la fée des estafettes pour qu’elle fasse démarrer la voiture, qui finissait toujours par démarrer. Nous aurions pu aller à pied, car l’école était à cinq minutes, mais ma mère était paresseuse et jamais complètement habillée. Elle conduisait vêtue d’un manteau sur sa tenue de nuit. C’était une mère bohème et qui prenait le contre-pied du conformisme bourgeois de sa belle-famille et du conformisme prolétaire de la sienne. Nous étions arrivées en retard de quelques minutes seulement, mais la cour de l’école était déjà vide. C’était bizarre et pas vraiment agréable de gravir seule les marches du perron. J’avais la sensation d’avoir manqué quelque chose. À ce stade, le trio se séparait. Il régnait un joyeux brouhaha dans ma classe de CE1 au premier étage. En attendant la récréation, quand j’aiderai Petite sœur à s’acheter un petit pain, il y avait la classe de mon gentil instituteur roux, chez qui je n’apprenais rien alors que j’avais grands faim et besoin d’apprentissages.

Dimanche 19 décembre 2010

Mon père n’avait pas voulu que je passe directement du CP au CE2, parce que ce n’était pas bon pour un enfant de se retrouver avec d’autres plus âgés que lui. Quelle posture surprenante pour un violeur d’enfant ! Il avait été parent d’élèves à la maternelle. Il s’était opposé à mon bilinguisme et j’avais été coupée du suisse allemand. Pourtant, comme j’avais aimé Edith, qui s’occupait de moi à Riehen pour décharger ma mère à la naissance de Petite sœur ! Elle m’emmenait en promenade et me décrivait le monde : « Rössli » ou « Pferd » plutôt que « cheval ». Merci, père, pour toutes ces attentions de pédagogue ! Mon dossier psy t’en sait gré. Mon grand-père paternel aussi était soucieux de nous donner, à mes sœurs et à moi, une bonne éducation ! Et je me suis laissée pendre au piège de ces paroles, de ces intentions vertueuses affichées. Longtemps, j’ai été bernée par les artifices de la parole. Captive du verbe. Toute définition était devenue sibylline.

Dimanche 26 décembre 2010

L’année des viols fut une année d’ennui à l’école. Mais je ne décrochais pas et restais bonne élève, car j’étais respectueuse de l’autorité et de l’institution. J’étais confinée au secret de mon journal intime. Je n’écoutais plus les disques du mange-disque orange, qui racontaient toujours les mêmes histoires. J’écoutais les adultes refaire le monde. Je ne comprenais rien aux sujets qu’ils abordaient jusque tard dans la nuit, mais j’écoutais les voix et les intonations, je regardais les expressions du visage qui les accompagnaient. Souvent, je préférais rester attablée avec eux plutôt que de jouer avec les enfants. À l’école de musique, je jouais de la flûte à bec, j’apprenais le solfège et je faisais de la danse classique. Aucune de ces activités ne me passionnait. Je ne montais pas encore à poney. J’étais une toute petite fille. J’avais le camping-car jaune géant de Barbie depuis ce fatal anniversaire de mes 7 ans. Ce qui m’avait procuré le plus de plaisir, cela avait été d’y coller les auto-collants, qui assignaient des fonctions aux objets. La sensation de l’auto-collant que l’on décolle, intouché, comme une virginité qu’on enlève était délicieuse. Comme, un peu plus tard, des collants fins blancs à plumetis que l’on sort de leur petite boîte en carton et qui se défripent à mesure qu’on les enfile.

Lundi 27 décembre 2010

La fréquentation de l’école de musique m’a ouvert les portes de la bibliothèque municipale. J’empruntais de plus en plus de livres au fil des ans. Parfois des BD ou des cassettes chez les adultes. La BO de « Bilitis ». Il n’y avait jamais aucun contrôle parental. Aucun intérêt non plus pour ce que je lisais. La psychiatre qu’était allée voir ma mère après mon viol m’avait donné une revue mensuelle, dont je devins une passionnée. Ma mère m’avait emmenée ce soir-là. C’était au fond du Sundgau, après des départementales sinueuses que je détestais. J’étais restée dans la salle d’attente, la consultation n’était pas pour moi. Pourquoi ma mère m’a-t-elle emmenée ? Pour empêcher une récidive de mon père ? C’est dire que mes sœurs n’étaient pas en danger avec lui, car elles ne nous accompagnaient pas. La psychiatre qui a reçu ma mère n’a jamais rien dit de ce qu’elle avait entendu. Elle m’a fait cadeau d’une revue. C’est doltoïen. J’ai continué à lire à l’arrière de l’estafette en rentrant, dans la nuit, volant la lumière des réverbères. J’ai rarement eu aussi faim de quelque chose que de cette revue. Mes parents m’y ont abonnée. Rien n’égalait le plaisir de son arrivée. Je me suis mise à écrire aussi. Dès l’année scolaire suivant la funeste année de mes 7 ans. J’écrivais des confidences, des analyses de personnes, des contes et des poèmes. Mon premier journal intime date de cette période. C’était un carnet épais de format A6, un cadenas en verrouillait l’accès, symboliquement. Il était joli comme une prairie en fleur. Il a disparu, mon père, ou ma mère l’a détruit. Faire de la musique est devenu souffrance. J’y reviendrai.

Mardi 28 décembre 2010

Ma mère a empêché que la pratique musicale me serve de béquille pour la vie. Alors qu’elle s’intéressait peu à mes activités, elle a envahi le champ de ma pratique musicale. Quand je me produisais en public à la demande du directeur d’école, ma prestation était catastrophique, dans la bouche de ma mère seulement ou en réalité aussi ? Je ne sais. Quand je me battais avec les crissements de mon archet sur mon petit violon de facture industrielle, elle revenait avec un violon de luthier que je n’osais pas toucher, moi, la déjà pouilleuse à mes yeux. Ma sœur cadette était le génie musical familial. C’était le poulain de ma mère, j’ai jeté l’éponge et j’ai continué à danser.

Mercredi 29 décembre 2010

J’ai fait deux drôles d’expériences pendant mes années de primaire. Des moments de perception sensorielle forte, par l’ouïe et l’odorat. À chaque fois, j’ai plongé loin dans ma conscience. Comme si ma cervelle s’était trouvée occupée à plein. C’était la nuit. Pour l’ouïe, ce fut lors d’une fête, dans une pièce sans adultes et plongée dans le noir. Mon ouïe m’a fait vivre un « j’entends donc je suis ». Les adultes étaient à un autre étage, occupés à leurs jeux hors conscience, je le sentais. Une chanson « Je rêvais d’un autre monde » a happé mon être. C’était sensationnel. J’étais dans un monde d’enfants, que je considérais comme sûr. La liberté et la vivification ressenties sont encore avec moi. Comme un générateur qui auto-alimente. À l’étage, des adultes se trouvaient des nourritures terrestres, un couscous aux raisins et à la cannelle, comme n’en faisait pas ma mère. Une autre nuit, une nuit de classe verte, je partageais la chambre d’une copine plus âgée, plus vulgaire selon ma mère. La bouteille de son parfum au muguet s’est cassée et l’odeur s’est diffusée. Forte et « édifiante » aussi. Je me suis senti une maturité de grande sage ! Ceci d’autant plus que ma mère, accompagnatrice de la classe de ma sœur cadette, dormait avec celle-ci et ne venait pas me souhaiter bonne nuit, comme c’était la coutume à la maison. Pendant cette poignée de jours de colonie, je n’avais plus de mère. Je la voyais de loin s’occuper des autres enfants. Comme dans un kibboutz, d’autres adultes géraient le groupe d’enfants dont je faisais partie. Pour excuser ma mère de son manque d’encouragements à mon égard, j’ai pensé que ses manquements étaient dus à un grand sens de la justice. Si elle ne votait pas non plus en faveur de mes œuvres lors de compétitions, c’était parce que cela aurait été du favoritisme. Ai-je raison de rire de cela même tant d’années après alors que c’était si douloureux ?

Dans les deux moments nocturnes que je viens d’évoquer m’est venue l’idée que la vie était rude. Quel lien avec l’inceste ? Accepter cette existence tendue, comme sur un fil. En tombant parfois. « Choisir la facilité » était une option honnie par ma mère. Dans le moment de danse au son de Téléphone, comme dans la chambre parfumée du gîte pour écoliers, ma mère était bien loin de moi. Elle était à d’autres, des amis, Petite sœur. Pour moi, elle était belle. J’avais sa beauté. Quand jeune adulte, j’ai craqué parce que j’avais l’impression de devenir folle et que je ne supportais pas de ne plus être l’étudiante brillante et sans plainte, je suis allée chez ma mère, je la renvoyais à ses responsabilités. Mais j’ai demandé à me faire soigner par des professionnels. J’y voyais de la neutralité.

Jeudi 30 décembre 2010

Dès que j’ai pu, je me suis débarrassée du sommier de mon lit. J’avais peur des vampires qui pourraient se terrer dans l’espace entre le sol et le lit. Pourtant, avant les violences, j’adorais m’y cacher. Peut-être me suis-je aussi cachée de mon père en m’y réfugiant. Je quittais toujours ma cachette, incapable de désobéir longtemps à ce jeu aux dés pipés. « Incapable », comme si j’aurais pu ou dû être « capable » de quelque chose dans cette histoire. Le vampire est la figure même de l’incesteur, ai-je appris. Il y a eu de plus en plus d’animaux dans ma chambre. Des étincelles de vie rassurantes. Un émerveillement toujours renouvelé. Je faisais des cauchemars. Violents. Ma mère pansait le symptôme. Elle m’apportait un lait au miel et me parlait un peu, assise à côté de moi. Mon lit avait encore un sommier à cette époque. Et le mal s’enfonçait. Car tel est bien le mécanisme du refoulement, la « Verdrängung », l’éviction. Je ne voulais plus savoir ces figures de l’horreur qui avaient succédé au sexe, aux doigts, à l’haleine et au regard vitreux de mon père. J’aurais envie d’en vouloir à Freud, comme si c’était lui qui avait inventé ce mécanisme universel, au travers duquel le psy m’aide, alors que je n’ai aucune patience. J’ai eu d’autres symptômes. Des migraines ophtalmiques qui me figeaient dans le noir, une forte tabagie jeune adulte, un perfectionnisme radical. Pas grand-chose. Avec le constat de ma nullité, la volonté de me supprimer, la rencontre de professionnels de la souffrance psychique, j’ai commencé à vivre comme sujet. Les montagnes russes aussi ont été au rendez-vous.

Mon père n’a pas souillé le territoire des baisers. Ma mère, par ses caresses, m’en a donné le goût. J’adore le premier baiser d’une relation. Une petite fonte des glaces. Un vertige et une chaleur dans la « grotte au plaisir » de Pablo Neruda. Dans les suivants, mes partenaires n’ont jamais mis la même fougue maîtrisée. Mais arrêtons-nous aux baisers, s’il vous plaît, s’il te plaît si je te tutoie. Nos corps auront tôt fait de se rappeler à nous ; nos corps d’os et de ligaments tendus, tordus et douloureux. Ta bouche, ta langue et tes mains sur mon visage et mes cheveux. C’est assez pour aujourd’hui. Nous nous reverrons.

Dimanche 2 janvier 2011

Dans ma famille, personne ne prenait d’antidouleur. Mon père avait sa bouteille et ma mère sa logorrhée verbale. Nous, les enfants, n’avions pas mal ou étions soignées par le généraliste. Un pote en paillardise du père et l’objet d’amour de la mère. J’allais le consulter seule pour mes migraines. Pour tout traitement, il m’envoyait chez sa fille, une copine. Il réfutait les théories de Freud, mais cela sentait bon l’éther dans son cabinet. J’étais dans un entre-soi médical. Il devait penser que mon père était un chaud lapin, qui aimait les femmes, comme lui-même. Il n’allait pas penser l’impensable me concernant. Voilà qui m’a amenée à ne plus penser l’impensé. Il était très doux, ce médecin, et sensible à la douleur enfantine ! Je lui dois aussi un peu d’être encore en vie. Sa femme était un dragon, qui veillait sur ses enfants et n’avait aucune sympathie pour moi. Une femme formidable comme on dit, qui si elle avait eu de la classe et de la poésie en elle aurait pu chanter « hush now, don’t explain » à son mari quand il rentrait de ses aventures amoureuses. Et moi, je comprenais ça à 10 ans !

Après les deux épisodes de violence sexuelle aiguë, dont je n’ai raconté que le premier, j’ai changé de chambre. Mes souvenirs ne me permettent pas (encore) de dater précisément ce déménagement. J’ai quitté la chambre qui avait été décorée pour moi et à mes goûts : un mur parme, les autres tapissés d’un papier peint au motif de papillons et de coquelicots, violets et orangés sur un fond blanc. Un mur portait un tableau noir. J’ai investi la chambre de Grande sœur. Je ne suis pas sûre d’avoir demandé ce changement. Il a pu être orchestré par mes parents. Pour faire cesser mes cauchemars ? Cette fin d’hiver là, au moment du Morgenstraich, je hurlais dans la nuit de devoir compter les cheveux d’un organe phallique dont je sentais la masse m’envahir la tête et me suffoquer dans une âcreté de goût, la gorge prise. J’ai refait ce rêve plusieurs fois, plutôt en période de carnaval, où les tambours et les Waggis lubriques devaient me rappeler le côté obscur de mon père.

Dimanche 9 janvier 2011

Je dois prendre aujourd’hui une respiration avant de raconter l’épisode de violences diurnes. Même s’ils ont aussi fiché une bombe à retardement en moi, mes grands-parents suisses m’ont donné la sécurité de la bourgeoisie. Sur les Monts, c’est l’ordre qui régnait et l’intellect, et donc moi, y était valorisé. De l’hypocrisie, je n’avais pas idée. Seul mon père la dénonçait et je doutais de sa parole. J’ai mis beaucoup d’années avant de comprendre que mon banquier de grand-père aimait exagérément les petits-enfants. Ma grand-mère venait de la misère, elle voulait s’élever socialement, avait perdu l’amour en route. Chez eux, je mangeais bien, j’étais bien habillée et je faisais de beaux voyages. J’ai fait un mauvais appariement de signifié/signifiant. J’ai cru que mon grand-père était un modèle de droiture morale.

Dimanche 16 janvier 2011

Un jour, donc, alors que ma mère était absente, il est venu dans ma chambre. Alors, j’ai hurlé et j’ai appuyé de tout mon poids contre la porte. Il y avait eu une première fois. Je savais que « tout cela » n’était pas normal. J’ai crié de terreur. J’ai ressenti une ultra-excitation hystérique de tout mon être. Adrénaline. Et mon esprit d’animal qui cherche dans tous les recoins de mon corps et de mon cerveau une échappatoire. La fuite, ce fut mon âme, je présume, qui me l’a fournie. Mais le trou noir était formé. J’ai aussi poussé le loquet à l’ancienne de ma porte pour la verrouiller. Je n’ai pas pu résister indéfiniment. J’étais seule. Sans animal de compagnie. Sans notion du temps. Comme dans un donjon au deuxième étage d’une maison sans vis-à-vis. Il m’a demandé de caresser son sexe puis de le mettre dans ma bouche en employant des mots autoritaires et des menaces. Il n’était pas ivre. J’ai mordu son sexe. Il m’a giflée. Il s’est masturbé dans mon dos, sur mon dos. Toucher son sexe insupportable de douceur était une infamie, un viol de mon humanité. Vous verrez, drôle de mâche, si vous mordez un sexe. J’entends encore le bruit de la chair qui coulisse frénétiquement. À compter de ce jour, le pus me devint suspect.

En face de moi, cette fois ou une autre, le tableau noir sur le fond parme. Comme une page blanche. « Révolte », y ai-je écrit ton nom pendant qu’il se caressait ? J’en doute. Je pense à cet homme-amant, qui ne se rendait pas compte que mes chairs crissaient quand il me pénétrait. C’était comme des grains de sable, qui tapissaient ma muqueuse. Frotter, même si ça tirait. J’ai dit stop, la parole était ouverte : il ne s’était pas aperçu que ça coinçait. Ô combien doit être grande la différence entre des sensations de « vulve et vagin » des sensations de pénis !

Je me souviens d’un moment riche de sens qui a eu lieu peu de temps après l’hiver de mes 7 ans. C’était à une période où mon père devait encore s’acquitter de ses obligations militaires, chaque année, car il était Suisse. Il y avait du départ dans l’air. Son départ. Comme une immense bouffée d’oxygène. Ma mère était quelque part dans la maison. Cela se passait dans la chambre parme, celle de l’inceste. J’étais assise sur mon lit. Les pieds au sol. Les couettes bien accrochées à mon crâne. Le père était agenouillé. Il avait son barda militaire. Son arme. Un fusil. Les Suisses ont leur arme chez eux tant qu’ils sont mobilisables. Il m’a dit de me taire. « Tais-toi, sinon : couic ». La peur qui fonde le silence. La peur de représailles. Mais pas besoin de me menacer, j’avais bien compris que l’heure était grave dans notre famille.

Mardi 18 janvier 2011

J’ai grandi avec des chats, nombreux, noir et blanc pour la plupart. Un chien pendant quelques mois. De même que j’avais nommé tous les chats de la famille depuis que mon père avait abusé de moi, j’ai nommé le chiot, Moujik. Il n’est pas resté longtemps chez nous. Il troussait les chats du quartier et levait ses babines face aux enfants. Pourtant, je croyais fort en la possibilité d’un miracle logé en lui. Je le lâchais dans un no man’s land à la lisière de la Suisse. Il ne m’obéissait pas quand je le rappelais, mais je le voyais bondir au loin comme un cabri. C’était beau. Je ne me suis jamais découragée de le voir finalement revenir. Un jour, il n’était plus à la maison à mon retour du collège. Quand j’ai repris un chien, des décennies plus tard, c’était aussi un braque allemand. Nous nous sommes rapprochés au fil des ans. Il s’est mis à faire attention à moi. Loin devant, il se retournait pour voir si je suivais. J’en étais émue.

Mercredi 19 janvier 2011

Dans mon antre, la chambre jaune héritée de mon aînée, se sont succédé poissons rouges, oiseaux, caneton et enfin souris blanche. Bulle, mon poisson noir est arrivé dans un sachet en plastique de l’animalerie. Je ne comprenais rien à sa vie de poisson. Je trouvais beaux ses nageoires latérales à la Isadora Duncan et les caudales, qui avaient sans doute inspiré les danseuses d’eurythmie. J’aimais moins ses yeux globuleux inexpressifs. J’étais fascinée par sa manière de manger : il venait gober sa nourriture. Le rythme, c’était une blanche puis une noire. Sur la blanche la gueule était ouverte, comme était ouverte la bouche de ma mère, sur la fin, quand elle s’endormait devant la télévision. Pour le poisson, la nourriture entrait, ou était happée, on ne voyait pas très bien si c’était actif ou passif. Sur la noire, la bouche se fermait. Vite. Pas de mastication. Bulle est mort d’une overdose de flocons alimentaires. Je faisais des expériences et ne respectais pas la ration recommandée. Les expériences, cela a toujours été mon dada. D’autres ont été tout à fait indolores pour l’objet d’étude. Je pense à une dame très âgée et sénile dans un home où je travaillais, étudiante. Un soir où je la préparais pour la nuit, une mouche plus rapide que tout réflexe de bienséance m’a piquée et je lui ai mis une protection diurne à la place de la protection hygiénique nocturne habituelle. Une chipie mue par le démon, aurait dit de moi ma mémé si elle avait eu du vocabulaire. Sœur Emmanuelle m’a fait remarquer le lendemain qu’il ne fallait pas faire cela. Sereinement. Le démon m’a quittée.

Mercredi 26 janvier 2011

Puis, pendant de très nombreuses années, je me suis coupée des animaux et de l’enfance jamais formatée. J’étais dans l’enfer de l’adulte. Tirée de-ci, de-là, « comme le vent charrie », disait Villon, par ma famille, mes amis, mon chéri. Incapable de déterminer ce qui était bon pour moi. Toujours confrontée à plus fort. Une nuit de novembre j’ai failli mourir. À l’été de la Saint-Martin. Un réflexe m’a remise sur les rails. Mais mon âme était noire. De longues semaines à l’hôpital. Petit à petit le goût des énormes boscops des Pays-Bas mangées avec délectation le soir, quand l’humeur était meilleure. La volonté féroce d’avoir la vie que je savais devoir être et que le psy m’a montrée.

Vendredi 22 décembre 2023

Quelques années d’éclipse pour les mots que je tape ou écris et quelques années de suspension de ma projection amoureuse. Parce que pour écrire ou pour assumer son désir amoureux, il faut une peu de narcissisme. Mais voilà, sous sommes bientôt en 2024, c’est reparti !

Vendredi 29 décembre 2023

Je suis de plus en plus normale. Je ne crois plus que quelque chose d’exceptionnel sortira de moi. À la place, je travaille. Aujourd’hui, le sujet est encore mon grand-père paternel. Cette force du mal qui s’est inscrite dans ma vie dès l’origine, dont l’argent et les principes paradoxaux m’ont donné un accès privilégié à l’anglais, aux musées et à une certaine opulence. De lui et de mon père viennent ma mégalomanie et mon désespoir, ma déraison. Et même s’il y a aussi la génétique, l’épigénétique et les circonstances environnantes, le mécanisme m’échappe. À moins qu’il ne s’agisse d’un travestissement du réel opéré comme mécanisme de survie pour échapper à l’horreur de la réalité. Délirons : si je m’étais appelée Sarah comme j’en rêvais, je n’aurais pas jugé aussi sévèrement mes dérapages. Ils auraient naturellement accompagné le personnage, comme les jupes longues et la chevelure sombre. Mon grand-père paternel m’a envoyée alors que j’avais deux dans un monde parallèle, une galaxie inconnue de ma mère, puisque, terrorisée, je n’ai rien raconté de ce qui s’était passé avec mes deux grands-parents paternels. Ce monde rétréci que j’ai habité longtemps n’était pas celui du sensible et de l’intuition, mais celui des signifiants sous forme de définitions de dictionnaire. Les études de droit qui empruntent à la logique mathématique m’ont servi de colonne vertébrale pendant quelques années. Je ne savais pas voir au-delà des apparences, mais j’ai eu de la chance ou suffisamment de présence d’esprit, car ma vulnérabilité aurait pu faire le terrain de tous les assauts. Elle ne se voyait pas trop, ai-je envie de dire. En fac de droit aussi, l’expression des pulsions n’est pas au cœur de la matière. Oui lecteur, je dépeins un monde sinistre et terrible où il n’a pas fait bon vivre, mais où la culture était comme « l’eau pour boire en prison » d’André Breton.

Deux incidents, des accidents très graves en fait, ont eu lieu moins de quatre ans après mon instrumentalisation sexuelle par mon grand-père paternel. Mon oncle Frédéric a perdu une jambe en Afghanistan dans un accident de voiture et ma grand-mère s’est retrouvée incarcérée dans une voiture en feu. Jugement divin, a pu penser mon grand-père. J’ai pu moi penser que les éléments se mettaient à mon service pour me venger. Pas une horrible Carrie, mais une victime à qui l’ordre cosmique rend justice.

Samedi 30 décembre 2023

Avant-hier, ma nuit a été non linéaire. Une des pires choses qui peut m’arriver désormais. Je me suis réveillée au creux dur de la nuit. Où tout est métallique. Où le monde mort me rappelle mes sentiments de confinée (celui d’il y a peu ; une monstruosité humaine). Je n’avais plus mon chien. Parti entre les deux premiers confinements. Je n’en ai pas repris. Je ne savais pas que j’avais un besoin vital de cette présence animale. Avant-hier, je me suis rendormie. J’ai passé la journée en position dépressive, j’appelle cela comme ça à défaut d’autre chose. J’ai besoin du sommeil à un point que je n’arrive pas à expliquer. Je dors beaucoup maintenant. Je ne bois pas, ne fume pas de cigarettes qui font sourire et je ne prends pas de ces substances qui m’ont toujours fascinée. Reste l’amour. Je vais lui écrire une lettre.

Mardi 2 janvier 2024

Oh ma petite maman ! Tu me manques, toi qui as été une si mauvaise maman.

J’aurais tellement aimé qu’elle soit heureuse. Je m’accrochais à ses jupes en lui disant « sois pas tiste, maman » quand elle pleurait. Elle disait qu’elle faisait une dépression. Ça n’intéressait personne. Très vite, je me suis éloignée de cette idée. Je ne comprenais pas : je n’étais qu’énergie. J’étais déchirée quand j’assistais à ses tentatives de se faire aimer par mes grands-parents paternels. Elle nous a accompagnés de moins en moins souvent, mon père, mes sœurs et moi quand nous allions faire des visites d’une journée au Locle. Elle était loin de sa famille qu’elle semblait préférer à distance. Elle n’avait pas réglé les rapports compliqués qu’elle entretenait avec elle. Quand nous descendions dans le Sud, il nous est arrivé de louer des appartements à 50 km du village de ses parents. Les années passant, le phénomène s’est accentué. Elle nous envoyait, à deux ou à trois sœurs pour la représenter dans les événements familiaux. Elle n’était bien nulle part. En rentrant d’Angleterre où elle avait rencontré mon père, elle avait menti à sa famille sur l’obtention du diplôme qu’ils préparaient tous deux. N’a jamais rectifié les faits. Cela me met très en colère contre ceux de ma famille, qui l’ont tellement infantilisée, considérée comme une écervelée, une bonne à rien, une folle même (« ta mère, elle est mahboul »). Elle avait tant besoin de valorisation. Elle disait qu’elle avait des blocages, en mathématiques. Elle parlait des coups de ceinture donnés par son père et de sa tête qu’il plongeait dans la soupière. Je n’ai pas été une fille aimante, pendant longtemps. Moi qui n’étais qu’action, je ne comprenais pas ce que je prenais pour de l’immobilisme. Je voulais partir. Quand mon père est mort, quand nous étions toutes deux soulagées et quand je suis effectivement partie, j’ai recommencé à l’aimer. Je l’appelais « Mammele ». Elle s’était toujours rêvé juive. Je recherche où se cache l’incestuel dans ma famille maternelle. Peut-être est-il partout.

Lundi 8 janvier 2024

J’ai mangé à tous les râteliers pour dépasser mes traumatismes. Je choisis cette image connotée péjorativement, car j’aurais préféré ne pas avoir à faire ça, à l’instar des enfants de bonne famille que ma mère érigeait en modèles. Je n’ai pas lu d’anthropologues, ni Freud, mais j’ai grappillé partout des secrets pour réapprendre à vivre. Pour me reconstruire après que la mise au jour de mes traumatismes m’a fait errer dans des espaces interstitiels sans structure. Mes traumas étaient enkystés. J’ai emprunté beaucoup au judaïsme, peu au catholicisme, au protestantisme ou à l’islam. J’ai regardé comment on vivait en Extrême-Orient aussi. Pour le quotidien et le trivial. La poésie et la littérature m’ont aidée, mais de moins en moins. Des mécanismes ou des raisonnements du droit m’ont servi au début. Puis plus du tout. Kurosawa aussi. Progressivement, j’ai pris mes références autour de moi. Travaillant jusqu’à l’épuisement mes rapports avec les gens. C’était exténuant, car mouvant et trop subtil pour moi. J’aime, je n’aime pas. C’est une relation malsaine, juste plate. J’aime, mais ça ne m’épanouit pas. J’aime et je prends ça à la cool. J’ai enfin repris où j’en étais avant ma grande odyssée intérieure et c’est dans le travail de la langue et des langues que j’affine mon sauvetage. Je ne me suis pas mise à rouler des palots : je pratique l’allemand, l’anglais et le français, chaque jour. Je n’ai honte de rien. Je ne méprise aucune source. Je n’ai pas la haine, j’ai la niac. J’ai des poussées de violence si je pense à mon grand-père paternel. Pas à mon père, car j’ai pitié de lui.

Mardi 9 janvier 2024

Je dois revenir sur le grand-père paternel. Je l’ai renié : ce sera « le » grand-père désormais. Il m’a bien eue celui-là. L’homme à deux visages et moi, par un mécanisme de défense, je n’ai gardé que l’image du bon grand-père jovial et vertueux. Comment en vient-on à instrumentaliser sexuellement une fillette de deux ans, sa femme fermant les yeux sur l’incident ? Comment peut-on toute sa vie durant appeler sa mère autoritaire « manman », se plier docilement à ses volontés, alors qu’on a des mains, des pognes, de bûcheron ? Je fais un lien entre ces deux comportements. La morale du grand-père, j’entends la conscience morale, profonde, le surmoi, ne s’est pas autonomisée de son lien affectif à sa mère. Ce que sa conscience lui interdisait, c’était de menacer ce lien affectif. Je suis sûre de cela, même si je ne sais l’écrire. Et comme je ne suis pas humble, j’ajoute : c’est comme ça que s’est fait le monstre. Mort peu de temps après mon arrière-grand-mère, sa mère. Mon analyse peut être fausse, mais je ne comprends pas ce phénomène qui dépasse mon cas particulier : l’attrait sexuel qu’un enfant de deux ou trois ans peut exercer sur un homme. Longtemps, j’ai appliqué le même raisonnement à mon père et au grand-père paternel : un homme dominé par les femmes n’aura pas de mal à « s’affirmer » auprès d’un enfant. Mais pourquoi ne pas aller voir alors une professionnelle ? Dans le protestantisme, il y a plus que dans le catholicisme le mépris de la chair et surtout de la femme, qui n’est même pas rachetée par Marie. Dans l’univers ultra sexué des grands-parents paternels, les livres que lisait le grand-père n’étaient pas ceux que lisait ma grand-mère, qui d’ailleurs s’excluait de la sphère de « l’intellect » où elle nous mettait le grand-père, mon père et moi. L’enfant n’avait pas encore la place qu’il a prise depuis Dolto. Évidemment l’inceste et la pédophilie étaient déjà universellement interdits ! Alors voilà, posons qu’il faut des couilles pour enfreindre ces interdits. Mon grand-père, reconnu socialement, membre d’organismes de bienfaisances et de conseils d’administration, demeurait soumis à sa mère, à sa femme et peut-être à son fils cadet. Pour se prouver qu’il a des couilles, que c’est un homme, un méchant, il abuse de sa petite-gamine de deux ans…

Samedi 13 janvier 2024

Contrairement à mon père, le grand-père n’a pas souffert des affres de la culpabilité. Il a pris sa retraite sur les hauteurs des Monts, s’est fait construire un poulailler, a joué à Marie-Antoinette avec des poules et des lapins. Il décapitait les poules avec une bonhomie manifeste. Je me souviens d’une poule courant sans tête. Il mangeait les gras repas que son épouse, ménagère modèle, lui cuisinait. Beaucoup de sucre au dessert. Il buvait du bon vin, avec modération, car ma grand-mère veillait. Elle n’hésitait pas à condamner son verre de ses doigts quand la bouteille risquait d’être trop généreuse. La lutte contre l’alcoolisme était une cause d’intérêt public pour elle. Il se disait que son père avait eu un penchant pour la bouteille et qu’il y aurait initié mon père. Les deux fils de ma grand-mère sont devenus gravement alcooliques. Le grand-père faisait une sieste après le déjeuner et lisait beaucoup. Il aimait s’asseoir dans un fauteuil rembourré, qui mettait un beau tableau crapuleusement obtenu à hauteur de ses yeux. Une route bordée de quelques maisons, un jeu sur les gris bleus et le blanc qui donnait envie de plonger dans la toile. Y vivre une autre vie. Moi aussi, je pense maintenant que le mal et la destructivité sont en chacun. Mais en fac, je voulais croire aux théories de Rousseau. Me rendre à l’évidence sur la nature humaine m’était insupportable. L’homme était bon par essence. Le génocide juif constituait l’exception, qui ne pouvait pas se produire, s’était produite, ne pourrait pas se reproduire. C’était réel/irréel. Réel. Comme le fait d’avoir été utilisée comme objet sexuel. Un enfant sexuel instrumentalisé par le grand-père paternel puis le père avec la complicité de la grand-mère, de ma mère et le silence d’autres encore. Un enfant sexuel. Si un enfant a une sexualité, c’est un terrain interdit à ses père, mère et à tous les adultes qui l’entourent. Je me souviens de mes sensations. Si discrètes. Je n’avais aucune curiosité. Comment faire le lien avec la sexualité de deux adultes qui m’est tombée dessus ? Une sexualité massue d’hommes mûrs ayant complète autorité sur moi. Ils pouvaient m’atomiser, me désintégrer. Et leur sexe ! Je ne sais comment insister. Imaginez des couettes d’enfant, à deux-trois ans, une culotte pas très propre. Une armoire à glace de grand-père. Un sexe, comme un avant-bras. Comment comprendre cela ? Grande sœur était dans la pièce. Le plus loin possible de moi, mais là quand même. Nous étions de la même espèce. Le grand-père et son truc inconnu : une marionnette, le gendarme chez Guignol. Il y avait quelque chose d’absurde dans la situation. D’étrange. Les protagonistes, mes deux grands-parents, tout à coup, ont changé de visage. Le sourire est devenu dureté. Ordres secs et métalliques. Menaces. Seule ma sœur restait elle-même. Je comprends pourquoi je n’ai jamais été attirée par les drogues : j’ai vécu la distorsion des êtres comme un cauchemar dont on ne se réveille que longtemps après.

Dimanche 14 janvier 2024

Je dois me replonger dans cette sensation bizarre que j’évoquais hier. Un ferment de folie, puisque la réalité se trouble. Je n’ai jamais eu d’hallucination ni entendu de voix, mais je vois bien aujourd’hui où ces phénomènes terrifiants peuvent prendre naissance. Le viol passé, c’était l’heure du déjeuner. J’ai mangé. J’ai toujours mangé. Même dans les moments de faiblesse. Mon repas de survie : un cube or avec du fromage qui fait des fils en fondant. Ma faim vient de quelque chose qui me dépasse. Ce jour-là, le visage du grand-père s’est concentré sur son assiette. Puis sur sa tasse de café et sa cigarette. Une gitane. Souvent, il ne parlait pas pendant le repas. Sauf pour me dire de manger, car je pensais que ma mission était de faire la conversation. L’œil vide du grand-père comme celle du chien de chasse qui ne voit plus rien que la proie. Voilà ce que j’ai vu dans le regard du grand-père quand il m’intimait de me retourner. Après le déjeuner, au fil des jours j’ai oublié ces yeux et j’ai été rendue à ma mère. Mais quand j’étais en vacances à la Colline, une bande dessinée qui avait appartenu à mon père ou à mon oncle réveillait mon malaise. J’ai chargé le compère sanglier de « Sylvain et Sylvette » de la terreur que j’avais ressentie lors de la violence sexuelle. J’avais peur de l’animal, de son regard torve et je ressentais le malaise de chloroforme dont j’ai parlé. Mais les ponts avec son fait générateur avaient été coupés.

Lundi 15 janvier 2024

Je me souviens. C’était il y a 20 ans. Je sors de mon bain et il se passe quelque chose de noir comme un trou noir. C’est la période où je me suis isolée et où chez le psy je commence à parler des sévices sexuels que m’a fait subir mon père. La parole est difficile, mais je sens son soutien. C’est plus que du soutien, cela devient une canne d’aveugle pour une terrible odyssée. Ce samedi matin, au sortir du bain, me revient cette phrase de mon grand-père paternel : « ne dis voir pas de conneries ». Que fait-il-là, le grand-père ? À l’époque, je n’ai rien à lui reprocher. Lui aurais-je raconté les viols de mon père, lui aurais-je demandé de venir me chercher et m’aurait-il répondu « dis voir pas de conneries » ? C’est plausible. Mais ce n’est pas ça. Ce matin de novembre, mon psychisme chancelle. Du noir et de la terreur à hurler comme dans des peintures de Goya. C’est au-delà de la peur ou de l’angoisse. Je suis anéantie. J’ai peur de décrocher de mon humanité. Ne plus rencontrer de regard humain qui me reconnaisse comme humaine. C’est difficile à expliquer et à comprendre pour moi. À cette période, c’est dans les yeux du psy que je puise mon sentiment d’appartenance à l’espèce humaine. Ce matin pour sortir de mon malaise, je fais appel à ce que je crois être le sens commun. Après un bain, il faut se sécher. C’est aussi une prescription maternelle, mais à ce point de mon parcours, je me suis coupée de ma mère, car je l’associe à mon inceste. Je me sèche lentement. Il faut s’habiller. Je m’habille lentement, en ne pensant à rien d’autre qu’à l’action que j’effectue. Je sors. Je me suis toujours forcée à sortir dans les pires moments de déréliction. C’est jour de marché sur la petite place du marché aux cochons de lait. Je vais acheter mon pain. Le vendeur habituel est là. Je m’accroche à cet échange. Il est bien orchestré. Le vendeur ne me fera pas de mal. Je rentre. Encore tout le week-end à tenir. Le lundi, ça repartira un peu. Ces quelques vingt dernières années, ça ne pouvait pas se passer mieux et ça aurait pu se passer moins bien. Reste que si je veux du bonheur, il faut que je ménage une bonne place à mes malheurs.

Mercredi 31 janvier 2024

J’avais seize ans. J’étais en première. Nous avions une vie de couple avec mon chéri. J’entends, en plus de la sexualité, il y avait des scènes, des sorties à Saint-Louis ou à Bâle, où nous faisions des achats. On (pas mon chéri) me disait que j’étais belle et brillante, moi, je pensais que j’étais un peu permanentée et décolorée (pour plaire à mon chéri). Les dimanches soir, mon père prenait un bain, puis je devenais son infirmière. Il s’asseyait dans la pièce où nous mangions, écoutions de la musique, dansions (mes sœurs, ma mère et moi, quand il n’était pas là), où il y avait ses livres, des fauteuils et un canapé que nous n’utilisions pas. Ses jambes débiles sortaient d’un pyjama taillé en short et je soignais l’eczéma qu’il avait aux jambes. Jusqu’aux genoux. C’était un eczéma ancien et sévère. Je m’agenouillais à ses pieds. Il aurait pu soulever ses jambes, je me serais penchée. Mais je ne discutais pas avec mon père. Je m’exécutais. Et je pensais avoir une vie parallèle qui lui était cachée. C’est l’année de première que j’ai fait la fête et connu une passion platonique hypertrophiée sur le plan de l’imaginaire. Mes notes s’en ressentaient peu et je croyais que là était le pacte avec mon père. Le soin consistait à imbiber une compresse stérile d’éosine et à en badigeonner ses demi-jambes, auxquelles les pains de viande des kebabs me font penser. J’aime les sandwichs des kebabs. Je domine la répugnance due à leur apparence et m’imagine que le rasoir pèle les membres de mon bourreau. Après l’éosine, selon le même protocole, j’appliquais une pommade dont la formule était prescrite par le dermatologue que consultait mon père. Je crois que c’est lui qui posait des compresses un peu partout et, enfin, nous bandions ses demi-jambes à deux. Nous les bandions serré. Je portais des gants en polyéthylène fin très imprécis, moins répandus aujourd’hui que les gants en latex, nitrile ou vinyle. Je ne trouve que soumission quand je rappelle à moi mes impressions. En revanche, quand il m’occupait à la tâche de coiffeuse, j’ai le souvenir de la lame du ciseau qui agrippe la peau de sa nuque sur 3 mm et la fripe. Là, j’ai pensé lui faire du mal.

Jeudi 15 février 2024

L’été, nous nous agglutinions sous le grand arbre, nos serviettes irradiaient comme un soleil. Maillots de bain, parfums de monoï et nos corps allongés. C’était incroyablement rassurant, ces corps presque nus. Les sexes masculins étaient bien contenus dans les maillots et faisaient d’inoffensives bosses. Les sexes féminins ne s’exhibaient pas en buissons effrayants. J’étais adolescente et j’avais besoin de me rassurer du triangle de poils sombres de ma mère. Elle n’était pas pudique. Ses formes courbes et ses seins tombants ne m’incommodaient pas. Son sexe en revanche me faisait peur. Réminiscence des pilosités paternelle et grand-paternelle qui habitaient un cauchemar récurrent. Sous l’arbre et sous le ciel, avec tous les copains, j’étais bien. L’effet de groupe adoucissait et ralentissait agréablement les entreprises de séduction. Je me mouvais encore souplement, à peine gênée par l’idée d’être regardée. Le bleu de la piscine était matriciel. J’ai commencé à barboter très petite à la piscine du Rialto, à Bâle, où ma mère nous emmenait Grande sœur et moi le soir. C’est une piscine des années trente qui a de grandes baies vitrées. La nuit du dehors rendait l’atmosphère des bains enveloppante. J’étais avide de l’odeur du chlore et de l’eau sur mon visage. Dans les mauvais moments, de l’eau entrait dans mon nez semblant faire exploser mon cerveau sur un mode grave et aigu à la fois. C’était la plus vive douleur consciente que je connaissais. Elle me fâchait.

Mercredi 21 février 2024

Dans le cadre de la traduction d’un ouvrage, j’ai eu à ordonner alphabétiquement les entrées de l’index. Là où l’allemand compte des dizaines d’entrées sous W, le français n’en a qu’une. Il faut refondre l’index, insérer la traduction au bon endroit en déroulant l’alphabet. Le kiff ! Il y a quelque chose d’originel dans cette activité. Mais je ne suis ni psychologue ni cognitiviste. Je me souviens que quand je ne savais pas encore lire ni n’étais scolarisée, après les attouchements de mon grand-père cependant, une activité de classement, titanesque, m’a régulièrement occupée de longues heures. J’étais seule dans la salle de jeu, ma mère était dans « sa » cuisine. Tout se passait sur le sol recouvert de tapis. Je m’attelais à une activité pour moi colossale. Nous recevions par abonnement des cartes d’animaux de 10 cm sur 10 cm. Une maison d’édition suisse qui n’existe plus. Les fiches portaient sur le recto une photo de l’animal et les symboles qui le plaçaient à sa juste place dans le règne animal. C’était une hiérarchie à quatre niveaux. Les cartes que je piochais ayant la vache comme premier symbole se rejoignaient dans le boîtier, puis le tri s’affinait. Pour les animaux dont les quatre symboles étaient identiques, le classement aurait dû être alphabétique, mais je ne connaissais pas l’alphabet. Les cartes étaient rangées dans des boîtiers ouverts, régulièrement renversés. Je n’ai jamais été aussi concentrée que pendant cette activité de mise en ordre. Avec les cartes animalières, l’exercice était loin d’être neutre émotionnellement : le sous-symbole des singes me mettait en joie, la serre d’oiseau m’ennuyait et j’évitais tout contact avec les cartes d’araignées. Peur, attendrissement, amour, indifférence… La logique de l’arborescence me plaisait aussi. Mais quand le boîtier était tombé, il pouvait s’écouler des mois avant que je ne recommence le classement.

Mercredi 28 février 2024

Bien sûr, j’ai encore beaucoup à écrire sur mes incestes, mais comme ils ne m’ont pas empêchée d’avoir des relations amoureuses, j’aimerais en parler. Aucune n’a été satisfaisante sur le plan de la parole. Je me suis fourvoyée avec les riches références philosophiques, psychanalytiques et musicales d’un Parisien. J’ai cru que nous parlions. Mais lui répétait et moi je gobais. Je croyais qu’il y avait parole quand le sujet était élevé, selon les standards élitistes français. Les week-ends à Paris, le café Ruc et la pyramide du Louvre. Lui, il me prenait en photo et me regardait de ses petits yeux vides. Il m’avait séduite par les mots. À la gare, quand je l’ai vu pour la première fois, j’ai pensé faire demi-tour. Je n’ai pas écouté mon instinct ou mon feeling, je suis allée le rencontrer, souriante. Notre histoire a duré de septembre 1998 au Nouvel An 2000-2001. Quatre heures de train cette nuit-là, comme un sas pour marquer la rupture. C’était fini. Entre autres dommages collatéraux, j’ai méconnu le plongeon que faisait ma mère dans la mélancolie et j’ai été soulagée de quitter la Cour européenne des droits de l’homme, car ne m’appartenant pas ou ne pouvant me battre sur deux fronts à la fois, la fréquentation des collègues, certains sadiques, était un supplice. Pourtant j’étais passionnée par mon travail. M. était un professeur de biologie. Il rêvait de l’agrégation et de l’ENS, dont il répétait à l’envi qu’il avait réussi les écrits par deux fois. Tous ses échecs, il les imputait à la névrose familiale, dont je ne comprenais ni les tenants ni les aboutissants. Nous voyions beaucoup sa sœur et leur psychanalyse respective était un sujet de conversation récurrent. Il n’avait jamais fait l’amour avant de me rencontrer, il ne pouvait pas danser. Ce dernier point dépassait mon entendement. Je n’avais pas vraiment d’opinion sur le premier. Être vierge, à 25 ans, c’est sûr, ce n’était pas mon vécu. Avec M., nous avons réussi à aller voir « Rosetta » des frères Dardenne un dimanche où Paris prenait le soleil. Tout près de l’endroit où Sartre a écrit La Nausée ! Cette relation avait commencé hors sol, même si Tinder n’existait pas alors. Avec ses lettres, ses flatteries et les conversations téléphoniques, M. m’avait ferrée. Au moment de la rencontre physique, c’était trop tard. L’hameçon était planté dans mon palais et me débattre augmentait son ancrage.

Je passe au dernier de mes amoureux, J. C’est une relation qui devait nous emmener loin sur le chemin de nos vies. Lui avait inscrit d’emblée notre histoire dans la durée, en mots. Mais il jouait du pipeau. Conceptuellement, j’avais envie que ça marche : il venait du bled, était neuronalement intelligent, à l’aise financièrement. Et nous avions fricoté un soir dans une grange du Sundgau. J’en gardais un bon souvenir. J’avais la trouille de recommencer une relation amoureuse et donc il fallait que je commence une relation amoureuse. Je m’y présentais désormais sans mes tours vaudou. J’avais renoncé à chanter : « I put a spell on you ». Fini le zèle doublé de sacrifice pour faire plaisir à l’autre et qu’il ne se remette pas de ne plus m’avoir à ses côtés. Avec J., cette relation « fair » m’a complètement abusée. Il ne m’aimait pas. Il préférait manger. J’avais la désagréable sensation d’être une petite chose agitée, qui chantait trop et dont le matelas, le canapé, l’immeuble HLM et la cafetière italienne n’étaient pas assez bien. De fait, j’enrageais. Mais, j’ai été captive du confort d’une relation où je profitais de sa famille, j’aimais bien ses ados, et des week-ends à deux.

Mardi 5 mars 2024

Je n’ai pas eu d’enfant. Je n’en ai presque jamais voulu. Sans me le formuler ainsi, j’ai toujours eu trop de problèmes avec la condition humaine. Pas seulement la mienne. Le fait d’être plongée dans la souffrance des autres très tôt doit expliquer cela. Il y avait ma mère, mon père, certains de leurs amis à Saint-Louis, notre voisin Pierre, dont je ne comprenais pas la toxicomanie et qui était très gentil avec moi. Je suis ravie que d’autres aient le courage de propulser de nouveaux êtres humains dans l’aventure ou qu’ils ne se posent pas ce genre de question. Moi, je suis fragile et parfois impuissante à m’aider moi-même. Alors, aider autrui ? Enseigner à autrui ? À l’époque, j’avais trop d’empathie ! Dans mes cours de quelques enfants ou adolescents, je faisais le chien de berger pour rapprocher l’élève le plus faible de l’élève le plus fort et finalement tous les prendre sous mon aile. Certains tout petits, les « colombes » de 4 ans, étaient merveilleux ! « This little bird » puis « Baby shark » et c’était la jubilation. Pour les plus grands, il m’était difficile de concevoir qu’ils n’enregistrent pas du premier coup les informations. J’aimais l’idée de ces activités en lien avec l’humain, mais professionnellement, pour l’instant, je ne suis bonne qu’au monologue, c’est la seule manière d’entendre ma voix fluette. La traduction et l’écriture sont solitaires. Pendant la longue période de transition entre le droit et la traduction, j’ai eu des fonctions de pivot entre direction et parents d’élèves. C’étaient des postes opérationnels et relationnels sans profondeur de champ. C’était douloureux. J’ai rencontré beaucoup de monde, collègues, professeurs, parents d’élèves. J’en parlerai. Aujourd’hui, des chargés de projet me passent des commandes par messages électroniques. Ils sont en Italie, en Irlande ou en Suisse. Je ne vois que mon ordinateur. J’ai un bon feeling avec lui. Je pourrais être une geek si je pouvais parler à des geeks sympas, ce qui est antinomique. Quand j’étais en cinquième, j’avais trouvé un livre sur le basic, un langage informatique simple et logique. J’en avais fait mon livre de chevet. If…then, if not… then. Je rêvais d’avoir un ordinateur. J’ai eu un ordinateur. J’ai déjà écrit que mes désirs matériels étaient facilement exaucés. C’était un des premiers ordinateurs familiaux, un Amstrad CPC 464, dont les jeux se chargeaient par cassette. J’ai très peu joué. Après 45 minutes de chargement, le programme plantait. J’ai fait tourner un programme qui permettait de changer la couleur des lettres, puis mon intérêt s’est détourné de l’ordinateur. J’avais à l’époque une copine, qui avait des potes, qui avaient des mobylettes. C’était le temps des boums aussi. Un slow avec S., même en plein jour, j’en noircissais plusieurs pages de mon journal intime. J’étais tout le temps amoureuse, sans jamais être prise au sérieux. J’en écrivais des pages désespérées et grandiloquentes. Cela occupait ma vie intérieure.

Vendredi 1er mars 2024

Cette nuit, j’ai rêvé d’une curieuse marieuse juive à qui l’on avait confié la tâche de me préparer au mariage. Elle me proposait de porter un stérilet hindou avant le mariage et se trouvait complètement désemparée quand je lui annonçais que c’était inutile, car j’étais ménopausée. Je débattais avec des hommes et des femmes de la communauté, un homme surtout, de la pertinence de me marier dans ces circonstances, car la finalité procréatrice du mariage se trouvait de fait grandement compromise. La discussion tout en étant sérieuse était légère, il n’y avait pas de déception de mon côté et je racontais que, déjà, alors que j’étais une gamine de six ans, on m’avait dit que je ne pourrais pas épouser le garçon juif que j’aimais, car je n’étais pas juive.

Mardi 26 mars 2024

Le dernier m’avait dit d’emblée : « je suis un ours ». Je pensais le changer, car j’étais encore moi-même malléable. Il coupait la viande de son aînée, majeure. Cela a été une des gouttes qui a fait déborder le vase. Je n’ai pas de problème avec le fait d’avoir une vie difficile. Et encore moins avec le fait de fréquenter des gens qui ont eu une vie plus facile. Mais là, je ne sais pas… Cette jeune femme arrogante se faisait couper sa viande, à dix-huit passés et en ayant une vie tout à fait émancipée par ailleurs. Rien de grave de son point de vue. Louis XIV se faisait bien torcher. Mais j’étais sidérée par son père. Et notre origine géographique avec lui ne faisait finalement pas un bon dénominateur commun : Saint-Louis m’a viscéralement inspiré de l’aversion quand nous y avons emménagé. Pour lui, c’était le patrimoine familial. Après le Lange Erlen de Riehen, le parc du bled était un square miteux, au tas de sable souillé. J’étais trop petite encore pour profiter de l’immense terrain vague en bas de notre maison. Dans ce parc, repaire de personnes en errance, où Grande sœur rencontrerait plus tard son mari, il m’est arrivé une drôle d’histoire. C’est ma mère qui me la racontait à l’envi. À la période où je l’interpellais encore en suisse allemand, « Mami, Mami ! », une gamine m’avait mis un bâton dans le derrière. Ma mère m’a tellement raconté cette histoire, qui me faisait honte, que j’ai pu penser qu’elle voulait brouiller mon souvenir des viols paternels. J’ai maintenant une interprétation qui me convainc davantage. Elle ne savait rien de ce que m’avait fait subir mon grand-père paternel et le fait qu’elle raconte cette anecdote témoignait de son étonnement. Elle ne me voyait pas comme une fillette se laissant instrumentaliser de la sorte par une autre gamine, même dans le jeu. Moi, je n’ai pas dû trouver l’initiative de la gamine bien surprenante au vu de ce qui m’était déjà arrivé. J’avais trois ans.

Jeudi 28 mars 2024

Alors que je vivais sur la brèche, longeant les précipices, j’ai fait des études complètement à l’abri du besoin matériel. L’employeur de mon père décédé a largement pourvu au financement de mes études. J’ai pu louer, seule ou avec ma sœur cadette, des appartements au-dessus de mes moyens aujourd’hui. Parmi eux, un endroit habité de poissons d’argent, mais aussi calfeutré qu’un cocon. Comme à la bibliothèque François Mitterrand, il y avait un puits de verdure parfaitement civilisée, que le regard embrasse et parvient à disséquer. Je saluais mes voisins sans les regarder. Dans le garage. J’aimais un phénomène sonore récurrent que je ne songeais pas à analyser. Tous les milieux d’après-midi, un répondeur interrogé délivrait des messages nombreux. Moi, à cette période, j’écoutais quelques titres en boucles. Des titres d’« empowerment » : Iggy Pop et sa « Death car », Cake et son « Perhaps », enfin Radiohead avec « Creep ». Je m’en nimbais pour affronter le monde. Chaque note, chaque rythme, chaque mélodie de ma playlist me procurait un plaisir fou qui montait là où j’avais mal, au cerveau.

Je n’aurais jamais dû quitter cette adresse, mais j’ai continué ma course folle pour aller à Paris. L’amie d’enfance ne m’en a presque pas laissé le choix. J’avais un bon dossier, tous les DEA m’étaient ouverts. Je me suis inscrite en DEA de droits de l’homme à Nanterre. Je ne veux parler aujourd’hui que de choses puissantes qui ont nourri mon envie de vivre, alors que d’année en année, je m’essoufflais. Sortir d’une bouche de métro à La Défense, au petit matin, quand le ciel est bleu, et se prendre l’Arche dans la face ! Une goulée de modernité, de rêve et d’espoir. J’allais à un colloque. Il fallait emprunter l’ascenseur qui suit la verticale de l’Arche. Le colloque portait sur les disparitions arbitraires en Amérique latine. Un Argentin, membre d’une commission de l’ONU, m’a épatée, mais les disparitions forcées ne m’intéressaient pas plus que ça. Certes, les mères pleurant leurs disparus… Le DEA m’a entraînée dans des chemins de la compassion où je n’avais pas prévu d’aller. J’en riais jaune, me demandant si j’en viendrais à militer pour les bébés phoques. Déroute intellectuelle. Mais à Nanterre, ville, il y avait cette hyper urbanisation porteuse de mon optimisme. Un homme m’avait écrit un poème. Il me disait, en substance, qu’il se postait près des échangeurs autoroutiers pour m’atteindre alors que j’étais rentrée en Alsace. J’aime cette idée de réseaux routiers ou ferroviaires qui sont des extensions de l’être, d’un être propulsé par la puissance de la voiture ou l’électricité du train. Je collais ces mots à Nanterre-ville, où, quand on sort d’une autre bouche de métro, on arrive au tribunal d’instance par un réseau de places et d’escaliers tous pavés. Pas un centimètre carré d’herbe. Le début de la science-fiction. Plus loin, une cité incroyable. Des champignons immenses. Dur à vivre ? Je m’en fichais. C’était brutalement beau.

Jeudi 11 avril 2024

J’essaie de déterminer mes propriétés physiques au sens de la mécanique newtonienne, métaphoriquement. Densité et solidité appliquées à ma personnalité. Cela me dit que si j’ai les failles du traumatisme, celui-ci ne donne pas un tableau prévisible de ma solidité ou de ma dépendance affective. Cette semaine, j’ai observé des ouvriers du bâtiment couler d’immenses cylindres de béton. Une forme amovible les moule jusqu’à trois mètres de profondeur après l’extraction de tonnes de caillasse. La surface des pilotis est ensuite piquée de griffes métalliques. Elles feront la jonction avec la chape du sous-sol. Comme la barbotine et les stries sur les deux éléments de céramique sont nécessaires à l’assemblage de l’anse et du corps de la tasse. Il faut travailler la zone d’adhérence. Pour que ça prenne, il faut des aspérités. Je pense à ce beau poème de Jean-Paul de Dadelsen, « Exercice pour le soir », où l’observation du lisse sert à s’abstraire de la réalité, folle, du monde. Car le monde secoue. Voulant me protéger, je réagis par la dureté. Mauvaise option. De Dadelsen parle de « beurre » et des « spätzle ». Il faut du mou. J’aimerais oublier. Je me souviens de tout. Sauf de l’essentiel puisque j’ai pu entrer dans l’âge adulte en oubliant que mon grand-père paternel et mon père m’avaient utilisée comme objet sexuel. Que tout cela est complexe ! J’ai bon cœur. Je ne pardonne rien. J’ai déjà une vie à pardonner. Mais j’aime éprouver de la reconnaissance. Avant, ce mot n’avait pas de sens. J’étais pillée. Il y a maintenant des êtres qui m’aident. Là est un lien.

Vendredi 12 avril 2024

Il y a quelques jours, j’écrivais qu’être avec des gens qui n’avaient pas eu une vie aussi difficile que moi ne me posait pas de problème. Il me faut creuser cette déclaration d’intention par trop vertueuse. En effet, mon cerveau me fait parfois l’effet d’une calculatrice, qui n’omet rien. Et qui compte. Le fait d’être née dans une fratrie de trois a exacerbé la peur d’être lésée : mon grand-père paternel promettait de créer des poulets à trois pilons et mon père comptait les raviolis qu’il nous servait. Mes sœurs et moi étions des furies. Maintenant, je suis seulement déçue quand l’amie pour laquelle j’ai procédé à tant d’aménagements pour respecter sa peur de mon chien n’en fait aucun quand les rôles sont inversés. Dans la bouche de ma mère, ce type de calcul appartenait à la catégorie honnie des mesquineries. Ça m’a rendu prodigue avec les hommes. Moi, j’aimerais un homme équilibré, intéressant, sensible, à l’aise, avec quelque chose « d’ouvert ». Par définition, il aura eu de meilleures années que moi. Tant mieux pour lui, je n’étais pas prête. Mais surtout, ne pas le plaindre, parce qu’il est plus vieux. Plus d’années égalent plus de jouissance.

Mercredi 24 avril 2024

Aujourd’hui encore, je me souviens. Je suis bien au creux du divan du psy. Consciemment, il ne me fait plus peur, je l’aime beaucoup et j’ai confiance. La confiance, c’est mon grand talent. Ambivalent bien sûr : elle peut me faire passer pour une crétine, mais c’est elle qui m’a sauvée. D’où vient-elle ? Mystère. Peut-être est-ce un attribut normal de l’humain. Celui qui a un corps qui marche bien, qui mange de bonnes choses et s’ébat joyeusement. Ma mère écrivait dans un « Journal de ma naissance » que j’avais un air satisfait, que je ne pleurais jamais et que les infirmières m’appelaient affectueusement Tante Sophie, parce que je les faisais rire. J’ai dû passer du bon temps dans le ventre de ma mère pour arriver sur terre si satisfaite. Alors, ce jour, au creux du divan, je parle et me tends progressivement. Cela commence à faire mal. C’est un bruit qui me torture. Un bruit de tissu ? De papier plié ? C’est un discret bruit de frottement. Je meurs. Je meurs vraiment. Je suis au fond du trauma. J’ai peur. Mon corps réagit comme il a été programmé pour réagir à une peur violente. Mon cœur se met à battre la chamade. Le tempo s’accélère. Je me demande si je vais partir. Je dis, parce que je crois à la parole performative, que mon cœur va se calmer. Il se calme. La séance est finie. Et je retrouve bon visage et poignée de main. Quel cran il a ! Il m’a vue partir plusieurs fois, ombre d’une ombre, vivant à un fil avec une psyché ravagée. S’il était intervenu dans mon existence, je ne m’en serais pas remise. C’est dans le film « No man’s land » qu’un soldat va sauter, car il est coincé sur une mine. Toute intervention des Casques bleus précipiterait son sort tragique. Mon narcissisme en miette ne tenait qu’au fait de « faire un travail ». Cela me rattachait à la chaîne des hommes et des femmes de vérité, depuis Freud. Cela réalisait aussi le vœu jamais suivi d’effet de ma mère. Elle parlait beaucoup de psychanalyse et ajoutait que si elle n’en faisait pas c’était pour une question d’argent. Qu’elle ait envie de faire un travail sur elle était déjà très progressiste par rapport à sa famille.

Mardi 21 mai 2024

La bouffée de force que j’évoquais m’a surprise. Je croyais que la non-violence était une caractéristique chevillée à mon sexe féminin. Dans la cour de maternelle, je me félicitais avec une copine que nous, les filles, n’avions pas à nous battre. Erreur de raisonnement. Dans « Pierrot le fou », Belmondo dit une chose merveilleuse : « j’aime pas les épinards, c’est dommage, car si j’aimais les épinards, j’en mangerais ». J’ai fait du chemin, la violence exprimée ne me semble plus méprisable. Et je me sens parfois plus proche de la jeune Karine de Sérignan, qui menaçait de parler avec ses poings, que de personnes soi-disant civilisées qui soutiennent, par exemple, que si l’être humain est devenu violent, c’est parce qu’il a initialement exercé de la violence envers les animaux !! Je regrette d’avoir cru être une petite fille dotée d’attributs déterminés. Avec Petite sœur, nous nous battions pourtant comme des chiffonnières. C’est assez pour me convaincre que la violence des poings n’est pas l’apanage du sexe masculin et je crois que je trouve cette violence plus saine que celle de la dissimulation. Je m’explique : si j’étais devenue une gamine bagarreuse en conséquence de mes viols, je n’aurais pas tourné la violence reçue contre moi-même. Je n’aurais pas connu la mélancolie. Je sais, avec des si… La mélancolie, messieurs, mesdames, c’est une abjection. Un état contre nature. Un détachement de l’être par rapport au flot des vivants et à la marche du monde. J’aurais dû en avoir fini avec ce symptôme depuis dix ans. C’est prétentieux, mais c’est ce que je me souhaite comme d’autres se souhaitent de finir leurs jours avec le compagnon de leurs nuits. Et il y a le confinement, une mauvaise orientation professionnelle, la perte de Birko, un bain dans ma famille, m’amputant de la moitié de mon identité, et, et…

Il y a un an, le petit chien que j’avais fini par reprendre s’est fait écraser. Trois kilos cinq sous la roue avant gauche puis arrière gauche d’un SUV qui a déboulé dans le sens interdit que nous traversions. J’ai hurlé. La voiture est partie. J’ai couru vers le chien. Je l’ai porté tout démantibulé. Pas mort, mais les yeux vitreux. Une famille m’a proposé de m’emmener chez la véto. La véto a crié « morphine », mais le petit chien est mort avant l’injection. Je suis restée avec le corps. Une copine m’a appelée, j’ai répondu, elle est venue me serrer dans les bras. Cela m’a fait un bien fou. Je ne pouvais pas parler, mais j’étais rassurée. Au marché, une autre copine encore m’a serrée très fort. J’ai voulu voir dans ce départ une bonne chose. Il n’en était rien. J’ai repris un chien.

Comme je chante presque tout le temps quand je le promène, je lui parle peu. Les langues c’est mon outil de travail, mais aussi ma passion. Ça suffit bien comme ça. Ma passion, car je me pose de grandes questions sur le rôle qu’elles ont joué dans mon naufrage et dans mon sauvetage. J’ai toujours souffert que l’allemand soit le parent pauvre de mon char à trois roues. Avec mon craquage en 1998, puis assez vite pendant la thérapie, j’ai voulu non par conquérir, mais reconquérir cette langue ou le Baslerdüutsch. Cela a été un véritable leitmotiv : il fallait que je retrouve ce pilier constitutif de mon psychisme. Il surprendrait le trauma par en dessous et expulserait mécaniquement le démon. Aujourd’hui, je dirais que l’allemand est un territoire vierge, littéralement : je n’ai pas été violée en et dans l’allemand. Ni mon père ni mon grand-père ne m’ont jamais parlé en Schwitzerdüutsch ni ne l’ont parlé tout court. Rien de spectaculaire n’a eu lieu, ni dans la reconquête laborieuse et toujours partielle de la langue ni dans l’effet salvateur. Et pourtant, par un travail dendritique, je me trouve maintenant en terre mienne avec l’allemand. En anglais, tout est plus fluide, superficiel aussi. Mon ressenti en français est variable. C’est en français que mes incesteurs ont proféré leurs menaces d’atomisation si je parlais. Il faudrait que je finisse enfin « La recherche du temps perdu ».

Mercredi 1er mai 2024

En avril 2001, je quitte la Cour. Avec M. tous les ponts sont rompus. J’ai une chatte. Plume. Je la quitte quelques jours pour partir dans une ville que je ne connais pas et la découvrir. J’ai pris beaucoup de distance par rapport à ma mère et mes sœurs à ce moment-là. Mais il n’y a pas de rupture. Je pars à Bruxelles. Il neige. Je ne suis pas équipée, mais c’est fantastique. Sous la neige, j’arpente les rues d’Ixelles, guide en main, pour ne manquer aucune maison art nouveau. Le feu m’a toujours animée en voyage. La chambre d’hôtel est minuscule. Je ne me sors pas trop mal de la transaction avec l’hôtelier. Mais j’abrège. Je me sens comme une reine du pétrole armée de la télécommande de la télé. Une baguette magique. Je n’ai presque jamais eu la télé. Peu de temps auparavant, c’est une cigarette que j’aurais tenue. Je viens d’arrêter. Je fumais beaucoup. Je tirais fort sur cette chose incandescente. C’est sûr : la cigarette comblait un manque. Mais je me suis remise à faire du sport et la toubib m’a mise en garde contre le risque d’infarctus, la rigidification des viscères… J’ai arrêté de fumer. J’ai arrêté de boire du café aussi, car les deux étaient liés, et j’ai arrêté de sortir. Avais-je besoin de cette ascèse ? Bien sûr, c’est moi qui allais toujours trop loin. J’ai arrêté la cigarette par souci de cohérence : j’entreprends de me soigner sur le plan psy, il faut que je fasse la même chose pour mon corps. J’ai couru, pédalé, nagé. C’était un grand soulagement de ne plus avoir la pression de la Cour et j’avais un projet professionnel. J’ai préparé un concours administratif, celui des IRA. L’idée m’est venue par défaut, en cherchant ce que je pouvais faire avec le droit. Été 2021, avec une régularité de métronome, je prépare l’épreuve d’économie à la BNU. Rentrée de septembre, je suis inscrite à l’IPAG, dans une prépa. Je ne suis que les cours qui m’intéressent, les langues et la culture générale, où le prof me fait remettre en cause quelques certitudes politiques. Les écrits ont lieu en octobre. Je vais à Paris pour les oraux. C’est le printemps, le square à côté de la gare de l’Est est magnifique. C’est la chose qui m’importe le plus. Je suis comme un fantôme terrorisé à cette période.

Je réussis le concours. Pendant l’été, je décide d’aller voir la ville où je serai scolarisée. Je prends ma petite voiture. Je me gare près de la Fnac. Je procède de manière concentrique, par rapport à la cathédrale. J’ai faim. Je dois manger. Les gens du kebab me sourient un peu trop à mon goût. Je fuis. Je vois des ruelles qui relient perpendiculairement des rues plus larges. Cela me plaît. Je m’engaillardis et me dis : « à nous deux, Metz », en me rêvant en Rastignac. J’aperçois le bâtiment de l’IRA. Il ne m’inspire pas. Je décide de m’arrêter sur une place pour prendre une boisson. Je suis assise, un jeune homme à deux rangées de moi déplace sa chaise pour être en face de moi. Il me dévisage. Je me dissous. Encore une fois, c’est la terreur de l’animal traqué. Je réussis à retourner à ma voiture, à faire le chemin de retour. Je dépasse des poids lourds, des poids lourds me dépassent. Ma voiture est un fœtus de paille. Ils me dévisagent. Se masturbent ? Sûrement pas, mais je vois ça partout. Je tiens, décomposée, mais je tiens. Je ne reprendrai plus ma voiture. Je passe le reste de l’été à envisager des moyens de rester vivre à Strasbourg, tout en allant faire mon école à Metz. Ce n’est pas faisable. Je reçois les papiers pour mon inscription. Un séminaire d’intégration de plusieurs jours dans les Vosges signe l’arrêt de mort de mon projet professionnel. Au programme, du delta-plane. Je suis en train de m’enfoncer dans les méandres de mes traumas ; malheureusement, j’en fais une nouvelle identité, sans en parler à quiconque. L’idée de m’intégrer à quelque groupe humain que ce soit, autrement qu’en picorant des graines de savoir çà et là est suffocante. En fait, j’ai la haine. J’en veux à tout le monde et personne n’est assez bien. Sauf le psy, à qui je fais une radicale déclaration. Je méprise ma mère. Je ne sais pas si je suis violente avec elle. Professionnellement, je n’ai pas de plan B. Je ne travaille pas. Je vis sur l’argent hérité de ma famille paternelle. Je suis hors circuit. Je ne veux d’aucune aide. Avec ce qui m’est arrivé, on me doit tout. À cette époque, « ce qui est m’est arrivé » renvoie seulement à la visite nocturne de mon père et à ses attouchements après que ma mère lui a refusé son lit. La complicité de ma mère me déchire autant si ce n’est plus que les agissements de mon père à ce stade de mon travail. Et ma violence est rentrée. Pré-ado, j’ai failli me battre avec la gamine gitane que j’évoquais, alors que nous faisions le mur avec mes sœurs de chez mes grands-parents maternels. Petite sœur semait la zizanie et allait récolter les fruits de son irresponsabilité. Je suis venue en renfort. J’ai senti monter en moi une bouffée de force. J’aurais pu cogner. Karine a repris ses menaces et la force m’a quittée.

Dimanche 26 mai 2024

De la fenêtre de l’hôtel à Bâle, je vois l’antenne de télécommunication de Sankt-Crischona. Ma mère nous emmenait souvent sur cette colline, dont je découvre aujourd’hui que c’était un lieu de pèlerinage. J’entends ce mot prononcé par ma mère, Crischona, mais je ne me rappelle que vaguement la position élevée et les places de jeu. La Suisse, c’est le paradis des enfants. Il y a partout des aménagements qui convainquent les parents de laisser leur progéniture s’ébattre seule loin d’eux. Il y a des toboggans jusque dans les magasins de chaussures… Le mysticisme de ma mère a trouvé son terrain de prédilection à Bâle. D’où venait ce mysticisme ? De sa famille ? Sa sœur et son frère étaient matérialistes. Ses parents… Ils l’avaient appelée Thérèse pour honorer Sainte-Thérèse d’Ávila. L’idéalisme de ma mère a poussé sur ses failles, ses traumatismes aussi. Elle disait qu’elle avait subi des attouchements perpétrés par un oncle. Ma mère a adoré Bâle dont le caractère médiéval est prégnant. Partout, on sent le mystère. Pendant les processions du Morgenstraich, aussi. C’est une marche funèbre puissante. Un sombre carnaval où de petites sources lumineuses éclairent les ténèbres. Ma mère a aussi découvert l’anthroposophie, dont l’esprit infuse Bâle et se matérialise dans la toute proche ville de Dornach. Elle adorait le Goetheanum, quand mon père ironisait à la secte. Moi, vers huit ans, j’ai été impressionnée par son atmosphère et son architecture. Des silhouettes fluides se mouvaient dans un espace immense et feutré. Des fantômes ? Autour du Goetheanum, des maisons sont construites en appliquant les principes organiques de l’architecture anthroposophe. J’étais curieuse de la forme des portes, du bois massif, de la dissymétrie, des droites et des angles toujours légèrement courbes d’où je faisais naître des silhouettes humaines. Mon intérêt pour les théories de Steiner n’est pas allé loin, car j’adoptais le cartésianisme de mon père. Ma mère aurait aimé que Grande sœur fréquente une école Steiner, car elle peinait dans le système public. Mon père n’a jamais été d’accord.

Ma mère était toujours appelée plus loin. Elle cherchait. Il en est allé ainsi de cures d’amincissement desquelles elle disait qu’elles feraient d’elle une autre femme, de la location d’un lieu où elle pensait qu’elle pourrait éclore et aussi des médecines parallèles. Je crois qu’elle n’a pas trouvé de bonnes réponses. Mais Bâle l’apaisait, comme le souvenir des Monts, qu’elle a voulu revoir, comme le curé Petit et sa demoiselle de compagnie, qui nous avaient baptisées mes sœurs et moi. Il y avait des gens qu’elle aimait beaucoup et, à mon grand dam, dont elle faisait des références : la famille de notre médecin ou celle de son amie juive. Ma mère a chaviré dans la folie. Je dois le dire, même si la réalité et les implications concrètes de ce mot me laissent dubitative. Quand il s’agit d’une personne pour qui l’on a de l’amour, ou juste de la compassion, on ne pense pas qu’elle est folle. Parce qu’on la connaît, il ne peut y avoir rupture du fil de l’histoire. Elle continue à aimer les dattes ou les tartelettes au citron. Son odeur, son corps et les traits de son visage sont les mêmes. Elle est unique et même abîmée dans sa psyché, on veut sa matérialité. On sait que si elle part, jamais personne ne la remplacera. Pire, elle laissera un trou béant dans l’univers, un trou noir ? Alors la folie ! Qu’elle ait bu de l’eau de javel, sauté par la fenêtre, dans le Rhin, etc. Je m’en tamponne le coquillard.

La question de l’(a)folie m’intéresse à nouveau, mais plus comme Foucault dans « L’histoire de la folie à l’âge classique ». Plus dans sa version paranoïaque incluante/excluante postulant qu’elle serre à rasséréner ceux qui ne sont pas exclus.

Mardi 28 mai 2024

J’ai parcouru ce livre de Foucault pour un cours de sociologie du droit en deuxième année. La théorie m’a séduite. Son écho en quatrième année dans un cours de droits de l’homme m’a convaincue. En DEA, j’ai travaillé sur l’internement d’office, l’intitulé aurait dû me mettre la puce à l’oreille. On n’interne plus aujourd’hui aux termes de la loi, on hospitalise. Et désormais, je pense que la nuance est d’importance. J’étais incapable de voir que la prise en charge de la maladie mentale avait lieu dans l’intérêt du patient. J’ai rencontré le directeur de Sainte-Anne et un infirmier de l’IPPP, l’infirmerie psychiatrique de la préfecture de police de Paris. Pendant les entretiens, je sentais que leur position était fondée. C’est moi qui frémissais quand le directeur de Sainte-Anne me révélait que les patients se promenaient dans le parc, ouvert. De même, l’infirmier m’a fait entrevoir pourquoi des personnes se mettant en danger pouvaient avoir intérêt à une prise en charge, même contre leur volonté. Moi, j’étais obsédée par la notion d’ordre public et les entorses aux libertés que la force publique pouvait commettre en son nom. Est-ce que le fait de voir la force publique, l’État, comme radicalement liberticide a à voir avec le fait que mes tortionnaires ont été mon père et mon grand-père ? Des ascendants ayant autorité sur moi ? Des hommes ?

L’année d’après, je sortais avec M.. Sa logorrhée verbale sur la psychanalyse et sur Lacan a débarqué dans ma vie. Il répétait que deux générations de névrose faisaient une psychose à la génération suivante. La psychose, ça, c’était la folie dans mon esprit. Incurable, disait-il. Petite sœur déjà, qui m’avait prise comme cobaye pendant ses études de psycho pour des tests de QI, maniait le concept. Ce n’était pas la seule : le fameux prof de maîtrise brandissait le spectre de la psychose sociale tel un oiseau de mauvais augure dans l’hypothèse de parents du même sexe. Je digresse, mais c’est lui aussi qui dit et écrit dans son manuel de libertés publiques que le suicide devrait être possible pour éviter la souffrance des procédés qui servent à « se prendre la vie », comme dit l’allemand. Je trouve cette apparente compassion criminelle.

Bref, la folie, c’était ne plus pouvoir faire confiance à ses neurones et à ses sens. À cheval entre Paris et Strasbourg, je me suis sentie partir. Je ne pouvais déchoir. Je me suis réfugiée dans le giron maternel. À Bâle, j’ai fait appeler ma mère pour qu’elle vienne me chercher. J’ai essayé de me supprimer. La tentative n’avait aucun risque de réussir. J’ai demandé à aller à l’hôpital. Le tiers neutre. J’ai eu la chance d’y voir une interne qui suivait un séminaire sur l’inconscient à Strasbourg. J’ai été bien orientée. Le premier psy était très rassurant. Il avait vu beaucoup de jeunes comme moi, disait-il. Il est parti prématurément, mais des ailes m’avaient poussé. Cette expression est en principe positive. Malheureusement pas pour moi. À coups d’aile vigoureux, je me suis installée dans une nouvelle vie, ignorant la prudence et mes failles.

En revanche, l’interne que j’ai vu en 2004 n’était pas du tout touché par mes malheurs. J’avais l’impression d’un affrontement. Il disait que la psychiatrie l’intéressait pour sa dimension littéraire. C’était une période très dure. Ma mère aussi était hospitalisée. Petite sœur était venue me rendre visite depuis la Suisse et je voyais bien que la drogue entrait dans sa vie. C’était déchirant et moi j’étais tout sauf capable d’être la cheerleader familiale du passé. Ou le petit cheval blanc de Brassens. Enfant, j’ai occupé une place qui n’est pas la place d’un enfant. C’est l’effet de l’inceste. Il y a eu les moments constitutifs des traumas, et le reste du temps. Le reste du temps, j’avais une position dans ma famille que je peine encore à élucider, mais que je sais anormale et puissamment productrice de mégalomanie. De là, le petit cheval qui croit tracter toute sa famille. L’enfant de cinq-six ans dont la maîtresse est absente croit qu’il est responsable de cette absence. Coupable même. Est-ce que c’était pour me donner de l’importance que je me gonflais comme un dindon pour dire que j’étais capable de tout ? En même temps, mon expansion n’était pas normée, pas encadrée par les aspirations et les limites maternelles et paternelles. Mes parents me laissaient toute latitude pour faire et rêver ce que je voulais. J’étais persona non grata. Je n’avais plus la place de l’enfant dont rien n’échappe au parent. Les frontières entre le parent et l’enfant étaient floutées. Le père m’avait élevée au rang d’épouse. Au-dessus de mes sœurs, au même niveau, voire plus haut que ma mère. Sentiment d’omnipotence pour l’enfant que j’étais. Évidemment, ma mère ne vivait pas les choses de la sorte. Elle restait une mère intervenante, pour éloigner mon prédateur de père notamment. Je ne voyais pas cela tel et j’en ai nourri condescendance et mépris pour elle.

Mardi 4 juin 2024

Le psy m’a très peu parlé. Quand je lui ai demandé si la psychanalyse, ça marchait, il m’a répondu qu’« on ne serait pas là si l’on n’y croyait pas ». Prise de risque partagée. Ça m’en a bouché un coin, même s’il parlait à la troisième personne du singulier. À cette époque, donc, je voyais M. Le tableau aurait dû être suffisamment chargé de mon côté pour ne pas en rajouter avec lui, et en même temps, son arrivée dans ma vie et la place que je lui donnais était une conséquence de ma symptomatique. Quand je fais un état des lieux de ma personne aujourd’hui, je trouve que ça ne va pas mal. Je pense que je devais avoir des « choses bien accrochées » avant qu’il ne m’arrive mes premiers déboires sexuels : des résistances suffisamment fortes pour ne pas griller ou des pitons assez enfoncés pour ne pas dévisser. Je mets de côté la génétique, parce que si l’on dit que c’est génétique, l’histoire est finie. Or j’aime les histoires. Pour l’instant, la mienne surtout. Un incident impliquant M. me fait réfléchir au fameux « fort und da » dont le petit enfant fait l’expérience. Je pense qu’on avait tellement bien joué avec moi à ce « fort und da » avant mes deux ans, aussi car j’y répondais par des rires goulus, que les hallucinations m’ont épargnée. Les marionnettes, qui « font trois petits tours et qui s’en vont », la « petite bête qui monte, qui monte et qui descend »… Un jour de notre liaison, M. devait être « fort », parti, de retour à Paris, mais quand j’ai ouvert la porte de ma chambre, il était « da », étendu sur mon lit. J’ai eu aussi peur que si c’était une hallucination. Cette formule pour dire à quel point cet incident m’a déstabilisée. Sa manière de m’envahir changeait de dimension. Je n’ai pas réussi à formuler de critiques. Quelque temps plus tard, j’avais résolu de me concentrer sur mes problèmes familiaux, l’état de ma mère me préoccupait. J’étais à Paris, dans son minuscule appartement sous les toits, auquel je ne trouvais plus rien de glamour. Je lui ai dit que je voulais qu’on se sépare. Très calmement, il a négocié, argumenté. Demande de rupture déclinée. Je suis repartie penaude à Strasbourg. Je n’avais pas réussi à me séparer de M. ! Les hommes avec qui j’ai rompu ont essayé de me convaincre de ne pas le faire. Cette expérience avec M. m’a servi de leçon. Leur attitude conservatrice dit aussi la difficulté de lâcher, la frilosité face au « fort », au vide et à l’inconnu. Je crois que j’ai été d’une effrayante dignité dans les occasions où c’est moi qui ai été quittée. Une fois surtout, où j’ai décidé que j’étais quittée parce que l’autre, C., m’avait trompée. Je ne voulais plus d’un retour en arrière. Est-ce qu’une coucherie était si grave que cela ? En fait, il m’a aussi dit qu’il était en train de tomber amoureux de la personne. Mais il aurait bien continué avec moi… Finalement, si son absence à mes côtés, la nuit, a été douloureuse pendant quelques semaines, je n’étais pas détruite et j’étais contente d’aller vers du neuf. Si notre amour était chouette, je savais que ça pouvait être mieux. Je travaillais alors dans l’école juive. J’y étais secrétaire et je souffrais de la nature de mes tâches assez loin des grandes eaux de Versailles que j’ai dans la tête. Mais j’étais infiniment reconnaissante au directeur de l’école de m’avoir embauchée alors que je regrimpais péniblement les échelons de la normalité sociale. C’était en 2011 peut-être. De tout cela, je ne pouvais pas parler avec C.. Sa curiosité lui avait fait découvrir, j’en suis sûre, les médicaments que je prenais. Notre relation n’avait pas franchi un certain niveau de confiance. Nous n’en avions pas parlé. C’est le dernier avec qui j’ai chanté d’un air inspiré « I put a spell on you ». Il n’a pas aimé. Je savais que la relation était fichue. Je n’ai pas manifesté de curiosité au-delà de ce qu’il me donnait à voir de lui. Peut-être aurais-je dû m’impliquer davantage, dire et montrer plus… Un jour, il m’a dit qu’« [il était] tout à [moi] ». Deux potes m’ont révélé désirer pouvoir dire ça à leur copine aussi. Je ne comprends pas. Je ne sais pas ce que j’ai envie qu’on me dise, mais pas ça. Ça a le sirupeux d’un roulage dans la farine oriental en bonne et due forme. Et puis, bien sûr, ce n’est pas réaliste. Mais surtout, c’est bien l’écueil dans lequel je suis tombée il y a longtemps maintenant : m’abdiquer à l’autre pour ne pas avoir à me supporter. Je suis encore trop littérale.

Jeudi 20 juin 2024

Ma mère me chantait une berceuse qui disait, en substance, que « [sa] petite était comme l’eau, qu’elle était comme l’eau vive, qu’elle courrait comme un ruisseau et que personne ne pouvait la rattraper ». Une chanson de Guy Béart. Je me suis identifiée à cette petite. Aussi, une fois mes mots couchés sur le papier ou tapés sur le clavier, je m’en éloigne. Que je le veuille ou non. Ils disent peu qui je suis, ou même qui j’ai été. Ils sont pris dans un mouvement. Mon ambition est qu’ils servent à autrui, comme je me suis sauvée grâce aux mots des autres. Souvent, un titre seulement m’a servi de branche à laquelle m’accrocher. C’est le cas de « Holzweg » de Heidegger grâce auquel je me suis efforcée de suivre les chemins qui ne mènent nulle part, pour atteindre la densité de l’être.

Mercredi 1er janvier 2025

Parfois le temps se distend. Le présent ne connaît pas l’urgence du futur ni l’angoisse du temps qui passe. Je ne peux pas aller plus vite et je suis mon métronome. Il arrive que des doutes savamment dosés et instillés me fassent m’agiter. La mouche du coche nécessaire. Et j’avance. Selon un livre pseudo-érotique sur les amours lesbiens que j’ai lu jeune, en amour, il fallait faire deux pas en avant puis un pas en arrière, pour s’attacher l’autre. Cette technique était présente à mon esprit quand je commençai à fréquenter Y.G.. Avant même de savoir si je voulais de lui, il fallait l’attacher à moi. Alors que je suis seule, mes esprits tout à moi, je condamne cette hérésie. Chez lui, bien sûr, il n’y aura pas de démesure. Moi, pour rester moi-même, je convoquerai la science de ma vie. Je serai « cool as a cucumber ». Je n’aime plus les idées romantiques qui m’exaltaient plus jeune. On peut aimer sans se perdre. Pour échanger et se réchauffer au corps de l’autre. Ce que j’ai évité me fait encore peur, me fera toujours peur ? C’est la mort que j’ai vue en face et je l’ai trouvée horrible. Mais je crois dans le travail que je fais et dans la communauté des gens de bien que je rencontre.

Jeudi 2 janvier 2025

Y.G., c’est l’homme que j’ai appelé mon chéri jusqu’à présent. Mais ce doux nom ne lui sied plus à ce stade de l’analyse. Notre relation a duré dix ans. Dix ans où il n’y a eu que lui, alors qu’il croyait ou feignait de croire qu’il y en avait d’autres. Lui s’est donné toute latitude dans ses relations. Il m’a menti, humiliée, trompée. Au début, il m’appelait « my little blond angel ». J’avais nourri un grand amour pour lui alors que nous ne sortions pas ensemble. À Bâle, au bord du Rhin, le 1er août. Nous étions en marge du groupe, assis l’un contre l’autre. Il s’est passé quelque chose. Il m’a demandé aussi si j’étais « passée à sac » en Angleterre. J’ai menti. Je me suis inventé une histoire. Puis, j’ai ce souvenir d’un soir de novembre où il me dit qu’il m’aime et m’embrasse. Je rentre chez moi, il neige. Je fais l’expérience de la félicité. Je me souviens aussi de ce jour où il prend ma main et la pose sur son sexe. « Gloups » sans mauvais jeu de mots, j’avais un peu peur, mais je ne pouvais plus reculer. Assez vite, je me sens à l’étroit dans cette relation. Nous n’avons pas d’intérêts communs. Je le rejette en silence quand il affiche son goût pour l’armée et son mépris des livres. Et puis, il y a un mensonge initial, puis réitéré, qui a pour moi valeur de serment. Il porte sur la sexualité. Y. G. soutiendra toujours haut et fort qu’il n’a jamais fait l’amour avec une autre que moi. C’est un mensonge éhonté, mais j’ai besoin d’y croire. Et je le croirai jusqu’à la fin de notre histoire. Des Roméo et Juliette sexuels. Pour m’imaginer que le sexe, ce n’est pas sale ? Pas impur ? Le sexe, c’était mal en vertu du discours de ma mère. Certes. Mais cette idée d’une sexualité sale ne venait-elle pas plutôt de l’inceste ? Le sexe avec Y.G. a-t-il été joyeux ? J’étais obsédée par la crainte de tomber enceinte. Le retrait, c’était une manière de jouer avec le feu. J’avais l’impression que nous étions deux gamins perdus. Loin des réalités du bahut. Je ne suis jamais tombée enceinte. Ma sexualité avec lui a été riante le temps des premières vacances d’hiver. Les après-midis, je ressortais de sa chambre les joues en feu. Nous avons aussi joué sur un mode plus sombre. Je faisais semblant d’être morte, et sous mon linceul, il me ranimait. Ou alors, je gardais ma culotte et elle empêchait mon accès comme la muraille à la Chine. Je le faisais pleurer aussi. Je lui disais que je ne l’aimais pas, ne l’avais jamais aimé et ne l’aimerai jamais. J’avais besoin de tragédie. Ensuite, nous prenions un café très sucré. Sa mère était là souvent. Comme dans la confidence. J’en étais mortifiée. Elle semblait contente que son fils ait une copine, d’autant qu’avec moi, il retrouvait le droit chemin scolaire. Nous n’avions rien à nous dire toutes les deux. Là, c’était son fils qui la faisait régulièrement pleurer. Moi, je ne pleurais plus depuis longtemps. Après mes après-midis de sexe, je saluais mon père à la maison, me demandant s’il avait idée de ce à quoi j’avais passé les dernières heures. Ma mère avait déjà eu l’occasion d’exprimer son courroux, car elle m’avait surprise au retour du lycée. Mais rien n’avait changé. Je lui avais écrit une lettre dont la candeur me sidère quand j’y repense. J’étais vraiment cette « little blond angel » ! Il était évident que je n’avais aucune conscience de ce qui m’était arrivé dans l’enfance. Toute tendresse a progressivement quitté Y.G. Il avait des revendications. Moi, je faillais toujours. Sexuellement, mais pas seulement. Il m’offrait un collier, je ne le portais pas assez… L’argent était un problème aussi. Un jour, il a fait mine d’utiliser ses poings contre un pote à moi, amoureux. Il oblitérait mes rêves. Or j’avais besoin de rêver. Mais je n’arrivais pas à le quitter. J’ai essayé, souvent, et toujours je retournais à lui. Et il était prêt à recommencer. Que cela soit une danse folle pour moi, rien d’étonnant. Mes traumas. Mais pour lui ! Est-ce par cynisme, par haine ou par indifférence, qu’il repartait dans la danse ? S’il avait eu de l’amour pour moi, n’aurait-il pas dû me dire d’aller me faire soigner ? C’est sans doute trop demander. Tant que mon père était vivant, ma faiblesse ne se voyait pas. Ce n’était pas le sexe qui le tenait. Il n’a jamais été satisfait de nos rapports sexuels. Jamais assez, jamais assez souvent, jamais ceci ou cela. Et c’est vrai. Cela ne m’aurait pas dérangée que nous allions vers un amour sans sexe. Quand je me suis écroulée, plus question de sexe. Il avait, j’en suis sûre, une relation avec la mère de sa future fille. J’ai habité chez lui. Il était question que nous prenions un appartement ensemble. Comme s’il s’était fait la leçon et qu’il s’imposait de se comporter en homme responsable à mon égard. C’est en me regardant que sa mère avait alors les larmes aux yeux.

Vendredi 3 janvier 2025

Une psychiatre-criminologue discourt de la violence sur la BBC4. Les enfants qui ont subi des traumatismes dans leur enfance ne deviennent pas forcément violents. Pourquoi est-ce que je relève cela ? C’est une évidence. Mais pourquoi alors que je fais partie des êtres très doux, avais-je peur de produire de la violence ? Parce que c’est mon référentiel, dépassé grâce aux mots. À l’opposé, comment des enfants préservés, voire choyés, deviennent-ils des Thénardier ? Et ici, je pique : mon amie d’enfance, par exemple, comment a-t-elle pu me maltraiter pendant des années, sans que sa conscience s’en émeuve ? Quand je me suis sentie assez forte pour me rappeler, un petit peu, à son souvenir, elle a concédé qu’elle avait été toxique pour moi. Ce qualificatif est à la mode, mais il me fait l’effet d’un bien plus grave vicomte de Valmont dans les « Liaisons dangereuses », qui répète à l’envi que « ce n’est pas [sa] faute » s’il a détruit par légèreté et insensibilité quelques personnes humaines.

Samedi 4 janvier 2025

C. dont j’ai déjà parlé était précieux et légèrement snob. Il ne pouvait rien à sa préciosité. Son timbre de voix aigre et drôle servait bien son esprit affûté. Il avait été le leader spirituel de tout une bande de mecs, dans les années 90, quand il m’avait fait découvrir des musiciens qui avaient donné une nouvelle profondeur à mon existence : Nick Cave et Einstürzende Neubauten. Séducteur, il m’avait envoyé une cassette se terminant par des vers de Kat Onoma, « Ich liebe dich ; Vergiss es ». Il consommait des choses délicates et branchées, des salades composées. Son absorption d’alcool quotidienne le rendait plus prolétaire : il buvait de la bière, en quantité. Le soir quand nous nous retrouvions chez moi, il mettait les pieds sous la table, façon de parler, car nous mangions sur mon canapé. J’ai fait la cuisine avec un désir croissant de lui faire plaisir. Mais je ne lui disais rien de mon amour. Il arrivait bien après moi : ses horaires étaient ceux d’un freelance créatif. Il venait les mains vides. À son travail, il régalait ses jeunes associés. Il m’a dit, dans la même phrase, qu’il était criblé de dettes et en train de tomber amoureux d’une nouvelle femme… Après le repas du soir, il ne faisait rien. Quand je lui ai reproché son manque de participation tant financière que ménagère, il m’a répondu qu’on lui en avait déjà fait le reproche. Lors de cette rencontre consommée, il a à nouveau partagé avec moi son univers littéraire, musical et cinématographique. Mais j’étais plus exigeante que quand j’avais dix-huit ans et rien ne m’a parlé comme jadis. Il m’a offert Silver Jews, Timber Timbre, Bela Tarr ou « Une trop bruyante solitude » de Bohumil Hrabal. Un appareil photo aussi. J’étais à un tournant de ma vie où je ne considérais plus que ces références culturelles et encore moins le cadeau compensaient son manque de participation aux charges du couple et de l’amour.

Dimanche 5 janvier 2025

J’aimerais comprendre pourquoi je n’arrive pas à sortir de mes questionnements sur mon argent. J’en manque, bien sûr, mais j’ai toujours fait comme si cela n’avait pas d’importance. Est-ce parce que j’ai été vexée que mes rêves mirobolants d’adolescente n’aient pas de réalité ? Mes rêves d’adolescente étaient portés par l’admiration qu’avait ma grand-mère paternelle pour la richesse, « à millions ». Elle était la seule à exprimer cet amour de l’argent. Elle était d’« extraction » modeste, paysanne et protestante. Misérable, ai-je récemment appris. Elle aimait l’argent comme une petite fille, les bonbons. Elle était la seule aussi à me cajoler et à m’enturbanner de compliments portant sur mes capacités intellectuelles. Je l’ai crue. J’étais bonne élève et l’équation avec laquelle j’étais laissée seule me semblait simple : bonne élève = argent plus tard. Après la mort de cette grand-mère, je me suis sentie riche. La « fortune » de mes grands-parents paternels se partageait entre mon oncle, d’une part, mes sœurs et moi, d’autre part. Nous n’étions pas riches, mais nous aurions pu chacune acheter un bien. À nouveau, un vide immense à la place de l’oncle, de la tante ou encore de l’ami propriétaire qui aurait prodigué ses conseils aux quatre femmes paumées que nous étions, ma mère, mes sœurs et moi. J’étais en licence de droit en Angleterre. Ma mère était encore plus déconnectée des réalités matérielles que moi. Elle venait d’un milieu pauvre et son mariage avec mon père l’avait mise à l’abri du besoin. Mais elle n’était pas comme sa belle-famille protestante, l’argent lui brûlait les doigts. La différence de comportement entre mes deux familles par rapport à l’argent était caricaturale. Pendant son union avec mon père, ma mère faisait de l’argent la cause blâmable de sa dépendance à mon père. Quand j’ai eu de l’argent par héritage ou par le travail, confortablement, je me suis aussi évertuée à le dépenser, finançant par exemple nos sorties avec M. qui, à l’instant « t » en avait moins. Ce n’était pas qu’une affirmation de mon indépendance en tant que femme, il y avait autre chose, mais quoi ? Quand je n’ai plus eu d’argent, le psy ne se doutait pas de la précarité de ma situation. J’ai préféré arrêter les séances plutôt que de parler de ma situation financière. Encore ma violence vis-à-vis de moi-même. M. m’avait dit, quand il soliloquait sur la psychanalyse, que l’argent y était associé à la merde. Cela a contribué à mon inhibition : parler de ma merde était encore moins concevable que de parler d’argent. Même à un médecin. Valoriser mon corps et parler de ses fonctions excrétoires, c’est tout un programme ! Est-ce que cela vient de ce grand-père paternel incesteur et banquier ?

Lundi 6 janvier 2025

Quand il a été nécessaire de travailler à la maison pour avoir de bonnes notes, je me suis mise à rêver d’argent gagné sans effort. Je n’étais pas studieuse. C’était un effort énorme de m’arracher des activités du dehors pour aller rédiger une dissertation de français. M’asseoir et me concentrer. J’aimais être dehors autant que le temps le permettait. Il le permettait beaucoup. En Suisse, en hiver, j’étais bien équipée et les Monts nous appartenaient à mes sœurs et à moi. Pas de télésiège. Nous étions increvables. À Saint-Louis aussi j’étais dehors par tous les temps, avec comme terrain de jeu le terrain vague et l’entrepôt à ciel ouvert de l’usine électrique attenante. C’était un monde en soi avec des territoires accessibles, certains, radicalement interdits, d’autres, flexiblement interdits, et enfin quelques-uns, dangereux. Le petit-bois faisait partie de cette dernière catégorie en raison de la sorcière qui le surveillait. La sorcière était une femme plus âgée que mes parents, qui vivait dans la maison voisine de la nôtre avec sa mère sans âge et sans sanitaires. De la fumée et des odeurs bizarres s’élevaient régulièrement de son jardin aveugle. Je la craignais, car elle avait menacé en des temps immémoriaux d’appeler la SPA pour notre chat, qui peut-être miaulait trop fort. Un potager auto-proclamé constituait une zone interdite que j’ai toujours respectée. Par peur de ces autres voisins qui avaient colonisé une partie de ce que je sais désormais être, grâce à mes études juridiques, le domaine public. Ils détestaient moins les enfants que la sorcière, mais n’inspiraient rien de sympathique. Elle était autrichienne et sa voix, indépendamment de son accent, était vilainement rocailleuse. Lui ne parlait pas, était aussi épais que haut. Ils avaient des chiens laids et aboyeurs. Beaucoup de chiens se retrouvaient en des endroits divers de mon terrain vague. Leurs déjections faisaient classer le lieu concerné comme zone Seveso pour plusieurs semaines. Une dalmatienne et un fox-terrier me plaisaient un peu ; les autres chiens du quartier étaient difformes. Pas besoin d’animal à cette époque pour établir un contact humain. J’avais le jeu. Et tous les « enfants du quartier », selon l’expression de ma mère. Il y avait N. et F., la sœur et le frère dont les parents venaient d’Algérie et C., qui venait d’Italie. Comme pour moi, la plus grande permissivité réglait leurs sorties. D’autres enfants tenus de plus près par leurs parents apparaissaient sporadiquement. Dans le terrain vague, notre terre de prédilection se trouvait au sud du potager, là où il y avait des arbustes. Nous y avons construit de nombreuses cabanes planes où nous déroulions des scénarios aventuriers. Les week-ends, nous escaladions la barrière de l’entrepôt d’usine pour devenir des gymnastes-équilibristes sur les rondins de bois qui deviendraient ou avaient été des pylônes. Certains étaient poisseux de bitume. Tout cela était merveilleux. J’aiguisais mes talents : botaniste, entomologiste, photographe… Il n’était jamais question de note ou de performance. Une immense flaque s’était créée, car des poids lourds traversaient notre royaume. Sans que nous ayons à leur jeter de mauvais sorts, ils s’y embourbaient régulièrement. Tout le quartier venait prêter main-forte au chauffeur et la mare en ressortait agrandie. Une faune passionnante s’y développait. Avec mes sœurs, nous prélevions des tritons à la nature. Ils arrivaient complètement desséchés dans notre salle de bain où les aquariums de feues nos tortues les attendaient.

Pendant plusieurs années a eu lieu quelque chose d’encore plus sensationnel pour la gamine que j’étais. Au printemps, un campement de gens du voyage s’installait dans notre terrain vague. Ils descendaient aux Sainte-Marie de la mer. Je les observais de la fenêtre de ma chambre. Pour ma mère aussi, c’était une fête, mystique peut-être. Elle ne cessait d’ouvrir notre porte aux femmes vêtues de longues jupes, un enfant calé sur les hanches d’un côté, des jerricanes vides de l’autre. Elles remplissaient leurs bidons d’eau dans le jardin et repartaient vacillant sous leur poids, mais à une allure rapide pour garder l’équilibre. Jamais un homme n’a fait ce travail. Je ne jouais qu’avec des garçons. Les filles étaient invisibles. Le kiff ultime de ces copains gitans, c’était de faire des tours de vélo. Je leur prêtais mon vélo et l’on convenait d’un nombre de tours. Le copain ne s’arrêtait jamais après le nombre de tours prévus. Je l’appelais comme j’appellerai plus tard notre chien, en vain. Il s’en fichait. Il s’éclatait. Tout recommençait à l’identique le lendemain. J’étais honorée par la fréquentation de ces copains. Peut-être que j’admirais la liberté des garçons, sans m’identifier aux filles avec qui je n’avais pas de contact.

Mardi 7 janvier 2025

J’ai spontanément détesté le personnage de Mitsuhirato dans Tintin. Je lui trouvais une ressemblance avec mon père. Mais j’ai rencontré plus tard son incarnation de chair en la personne du directeur de la section de traduction de la Cour européenne des droits de l’homme. Affable et sadique. Face à lui, j’ai été incapable d’appliquer quelque mesure de protection que ce soit et je me suis fait dégommer comme une bleue. Je ne voulais pas coucher avec lui, bien sûr ! Si j’avais couché avec un homme en position de pouvoir par rapport à moi, je ne serais plus de ce monde. Lors de mon premier passage au Conseil de l’Europe, dans les années 2000, nous étions collègues. Il me flattait, mais son influence n’était pas forte. Plus tard, j’ai proposé mes services en tant que traductrice. Il m’a fait passer des tests. Les a validés et, de manière impromptue, m’a proposé un contrat. Plus de 4 000 euros nets d’impôts par mois. Je me souviens dire au psy que je ne pouvais pas refuser. J’aurais dû pourtant. J’étais cette fois-ci sous ses ordres. C’était le grand chef, tout son service le défiait. Comme j’étais sa parachutée, on ne m’aimait pas non plus. J’ai travaillé comme une acharnée, dans un bureau en face du sien. Mon bureau donnait sur l’intérieur de l’aile du bâtiment. C’était l’hiver. J’arrivais dans la nuit, je repartais dans la nuit. Avant de partir, il me prenait encore dans son bureau pour discuter des corrections qu’il apportait à mes traductions. Il était maniaque, mais ça, c’est le métier de traducteur. Autour de la table ronde de son grand bureau à la vue royale sur le parlement, sa jambe droite frôlait la mienne, me mettant dans tous mes états. Mais si mes sens pouvaient vouloir, ma tête le vomissait. Après ces séances de correction, il m’appelait à m’investir encore plus dans le travail. Le week-end par exemple. L’investissement du début en valait la peine, disait-il. Je voulais lui plaire. J’étais exsangue. L’arrêt que je traduisais concernait une affaire glauque. Le requérant avait tué la fillette de sa compagne et purgeait pour cela une peine à vie dans une prison insalubre des Antilles néerlandaises. Le dossier contenait de nombreuses expertises psychiatriques à traduire. J’en faisais des cauchemars. La traduction de ce premier arrêt finie, je n’en pouvais plus, mais mon contrat n’était pas terminé. Nous étions au début de 2016. Les sous-cheffes ont changé le programme de traduction et m’ont confié un arrêt sur des problèmes constitutionnels dont personne ne voulait. J’aimais cette aridité, mais l’arrêt était colossal par sa taille. L’angoisse m’a saisie : jamais je ne finirai la traduction dans le dernier mois du contrat, on me proposait déjà de renouveler le contrat, de le pérenniser. Je n’osais pas dire que je n’en voulais pas. Je voulais retrouver ma liberté et préparer le dernier module du master que j’avais à repasser. Plusieurs fois dans mon parcours, je me suis sentie prise au piège d’un engagement professionnel. Jamais je n’ai pu prendre cela à la cool, en allant faire acte de présence par exemple. Je n’ai pas réglé ce problème. Le statut d’indépendante le tient à distance.

Mercredi 8 janvier 2025

Par sa mort, quand j’avais seize ans, mon père est devenu une icône. De son vivant, il me touchait. Peut-être d’autant plus qu’il m’avait touchée au sens propre. Je ressentais de la pitié pour cet homme titubant quand il était pris d’alcool, tombant parfois. Dans les rues de Budapest, de Sérignan ou de Saint-Louis. Je triomphais aussi, du triomphe de l’intelligence sur la bouillie d’alcoolique. Pourtant il était aussi ma référence intellectuelle. Et je ne me serais pas autorisée à le dépasser. Il m’aurait d’ailleurs désintégrée peut-être. Il lisait mes rédactions, puis mes dissertations, m’accompagnait dans des concours d’orthographe. L’année qui avait suivi ses viols, en CE2, j’avais écrit des poèmes et une histoire. Il en était fier. Pourtant, un lecteur avisé y aurait décelé que j’étais une fillette perturbée. Mon père a fait des copies de l’histoire, a suggéré que je montre les poèmes à ma maîtresse. Elle en a corrigé l’orthographe. Ensuite, je n’ai plus écrit que dans des journaux intimes, consciente qu’aucun SOS écrit ne rencontrerait de sauveur.

L’été avant la seconde, j’ai découvert l’Angleterre et je rentrais avec de nombreux petits cadeaux pour tout le monde. Pour mon père, des pins géants, des mignonnettes de whisky et des Swan matches, les allumettes des cow-boys qui les allument à la semelle de leurs chaussures. Mon père avait fait une composition à partir du papier cadeau. Il y avait planté les pins et fixé la boîte du whisky. Voir mes cadeaux starifiés me semblait trop beau pour être vrai. La mort de mon père m’a fait chuter de mon trône familial et a fait chanceler ma confiance en moi au-dehors. Le corset que je lui devais s’est écroulé. Personne n’a semblé voir mon changement physique. Le manque de pénétration des gens semble a posteriori sidérant. Je n’ai même pas le souvenir que cela a fait l’objet d’une discussion avec Y.G..

Mon père répondait à mes questions littéraires. Me conseillait des auteurs. En première j’adorais Kundera. Mon père ne le connaissait pas. Peu de temps avant sa mort, il lisait un livre de poche qu’il avait recouvert d’une épaisse couverture cartonnée marquée K. de son ample écriture. J’étais plus que flattée, j’étais stupéfaite. En première analyse, la dévotion que j’avais pour mon père ne s’accommodait pas du fait qu’il descende à mon niveau, mais, en seconde analyse, je méprisais tout de lui. Comme une courtisane. Comment aurais-je grandi s’il n’était pas mort alors que j’étais une gamine ? Sûrement que l’école aurait pris un rôle secondaire et les fêtes un rôle premier. Mais je suis devenue sa veuve et ma mère, malgré ses qualités, avait trop besoin d’une valorisation qui se faisait à mes dépens. Une descente aux enfers lente et longue cette fois commençait.

Jeudi 9 janvier 2025

Encore et toujours, j’en reviens à la question de l’amour de soi. Pourquoi l’inceste et l’incestuel y portent-ils une atteinte si violente ? Au point que je suis encore capable de penser, comme le suggérait une copine peu délicate, que vu la lourdeur de mon passé, aucun homme ne voudra de moi, à moins que je ne le dissimule. Encore du mensonge ! À elle, je m’étais ouverte sur ce qui m’était arrivé. Ou, plus exactement, elle m’avait questionnée. Un questionnement méthodique, sans qu’il n’en ressorte rien. Le lendemain, elle avait oublié les réponses qui ne l’intéressaient pas ou ne correspondaient pas à sa grille de lecture. Le contraire de la maïeutique. J’avais répondu pensant que nous nourrissions ainsi notre relation d’amitié. Je n’ai pas besoin de raconter mes malheurs à qui veut bien m’écouter. Je suis plutôt avare de paroles négatives. Je raconte ma triste histoire et la triste histoire de ma famille en gage d’amitié.

Vendredi 10 janvier 2025

À Londres, il y avait un parfum de ma maman. Pour moi toute seule. Mes sœurs n’avaient jamais manifesté le moindre intérêt ni pour l’Angleterre ni pour la langue anglaise. À Londres, ma mère me parvenait adoucie. Sans ses griffes de harpie et sa langue de vipère. Nourrie de photos d’elle prises à Hyde Park par mon père, je la voyais douce jeune femme. Mais elle était déjà piquante. Avec mon père. Éternelle insatisfaite. Frustrée de son soleil de Tunisie. N’aurait-elle pas pu être un peu Suisse, comme je le suis ? Contente et aimable. Des années plus tard, j’étais à nouveau en Angleterre. Nous nous sommes retrouvées à Londres. Chaque seconde passée avec elle me meurtrissait : elle cherchait des cadeaux pour mes sœurs. Des savons dans une boutique de Regent street. J’avais envie de crier que j’étais là. Je ne l’ai pas fait. Je me suis rabattue sur la nourriture.

Samedi 11 janvier 2025

Y.G. travaillait sa ligne de corps, comme disait Arno dans la chanson des « Filles du bord de mer ». Il avait une plastique qui faisait l’unanimité. J’ai mis des années à m’en rendre compte. Je ne voyais ni n’étais sensible à ses abdominaux dessinés. Si son visage m’avait attirée, assez vite, sa symétrie avait endormi ma curiosité. Depuis peu, je sais pourquoi. Mon imagination. Quelqu’un a dit : « je laisse les belles femmes aux hommes sans imagination ». Mon imagination aussi se sclérose sur un terrain trop lisse. Cette nouvelle lecture des attirances peut me faire du bien.

Dimanche 12 janvier 2025

Toute la journée « [je] tape, tape, tape, du bout des doigts de [mes] jolies mains », chante Joseph Racaille à Hawaï… Le soir et le week-end aussi. J’ai beaucoup de travail. Je me sens bœuf creusant sillon, fendeuse, maniant la hache ou décapeuse, grattant les murs. La traduction, c’est très concret, un peu immobile. Mon père aussi était traducteur. Quelle coïncidence ! Je ne l’ai pas fait exprès. Je pense que c’est plutôt comme les espèces qui évoluent dans le même sens alors qu’elles sont sur deux continents sans lien. Cela s’appelle l’évolution convergente. Pourtant, moi, j’aurais bien fait des maths. J’adorais ça, presque jusqu’à la mort de mon père. Petite, je voulais être prof de maths à l’université. Sans doute pour me distinguer, il n’y avait pas de matheux dans mon entourage, à moins que mon grand-père paternel, d’abord expert-comptable, m’ait influencée. Les maths participaient de ma représentation du merveilleux, bien plus que les lettres. On arrive rapidement au vertige avec les mathématiques. J’aimais leur minimalisme aussi.

Lundi 13 janvier 2025

Je ne vais pas très au fond des choses en ce moment. Trop de travail. L’écriture pourrait être une activité à temps plein. Je m’en suis rendu compte à la période des fêtes. Dans mon hôtel, avec mon chien, des balades, des cafés et l’écriture. Et de multiples échanges urbains, avec le personnel notamment, dont aucun ne s’est imprimé dans ma mémoire. J’ai tendance à ne pas me diversifier, au sens où l’on conseille aux investisseurs de diversifier leur portefeuille d’actions, pour réduire les risques de perte et augmenter les chances de profit. Jusqu’à présent, moi, quand je pense à un homme, je pense à un homme, quand je travaille, je travaille, etc. Si je m’écoutais, je chanterais encore avec Piaf, « avant toi y’avait rien et toi t’es le dernier ». Mais non. Je ne veux pas aimer un homme dans toutes ses dimensions. En faire un unique. Nous sommes 8 milliards d’humains. Je n’erre plus après ma moitié, si tant est que je l’aie jamais fait. Je suis trop vieille et dure pour me mouler à l’autre. Il n’est pas assez plastique pour se couler à moi. Et c’est bien comme ça. Il suffit de se rencontrer.

Mardi 14 janvier 2025

Manger aussi, quand je commence… D’ailleurs, s’il faut trouver quelque chose de positif aux états de tourmente c’est qu’alors j’ai pu me nourrir d’aliments caloriques, en abondance, sans prendre un gramme. Du chocolat noir et des dattes, pour honorer le brin d’ADN maternel et le brin d’ADN paternel. Mon corps brûlait tout. Et les dattes deglet nour me faisaient reprendre goût à la vie. Chaque semaine, ma mère écrivait sur la liste de course que mon père et moi effectuions le samedi après-midi : dattes et figues. C’était pour elle seule, pour traverser la semaine alsacienne. Maintenant que je vais bien, que je suis plutôt sédentaire, avec la nourriture, le laisser-aller satisfait fabrique de la graisse. Or, je continue à me voir avec les yeux d’un couturier homosexuel pour qui le corps des femmes est un porte-manteau destiné à sublimer ses créations. Vraiment ? Les silhouettes de brindille me fascinent. Ma mère, l’ai-je déjà dit ? était une amphore. Elle a plu à mon père. Pourtant celui-ci me disait que ce n’était pas chouette de prendre du poids pour une femme ! What!! Le corps, c’est de la matière. Pas inerte, mais avec plus d’inertie que l’esprit. Sculpter son corps ? Je trouve que c’est vain, mais je serre les fesses pour me muscler et parce que c’est une sensation. Sisyphe, vainement, poussait son rocher. Il se musclait, ai-je entendu dire. Peut-être aimait-il ce qu’il faisait. Cette existence âpre et apparemment absurde. Il affinait la perception qu’il en avait. Connaissait chaque passage difficile, jouissait de l’élan de la descente. C’était sa vie.

Mercredi 15 janvier 2025

Entre juriste et traductrice, j’ai fait plusieurs boulots. Certains par nécessité, d’autres parce qu’ils avaient une forte charge romanesque. J’ai été réceptionniste. Les hôtels me font fantasmer. J’ai été serveuse aussi. Je n’ai jamais fait la manche. C’était pourtant notre rêve à ma sœur cadette et à moi, quand nous étions gamines. Elle aurait joué d’une de ses flûtes et j’aurais chanté. Comme Consuelo dans le roman éponyme de George Sand. Si beau. Mes parents auraient souscrit à ce projet professionnel, car telle était l’ambiance de la maison. À la musique. Comme dans beaucoup de familles d’Alsace, où la pratique d’un instrument de musique est plus répandue que dans le reste de la France. À l’opéra ou pendant un récital, nul ne songerait ici à applaudir entre les Lieder. Il en va différemment quand on écoute les Proms de Londres ou, dans le temps, des concerts du Bolchoï. Ici, je souffre toujours un peu du doute que j’imagine gagner progressivement le chanteur face à son auditoire silencieux. Le public n’est pas sadique, il est intense. Et explose finalement en applaudissements comme nulle part ailleurs.

Vendredi 17 janvier 2025

Odyssée d’un matin de septembre. Je suis dans les starting-blocks. Le matin commence quand même dedans. Le petit-déjeuner et le chien, qui m’envahit de son amour. Départ avec le chien. C’est le début des rencontres. Cela commence très vite avec une immobilisation devant le petit supermarché. Une femelle husky et un chit-chat avec son maître. Une mère d’enfant angliciste passe en saluant. Nous n’arrêtons pas de nous croiser. Je la salue hypocritement, chacune de ses apostrophes est intéressée. Au parc, le chien batifole avec un congénère. Des humains. Peu d’échanges. Un homme trop gentil pour être honnête. Un autre, qui attend qu’on lui parle. Arrive une copine, ses chiens, que j’aime bien. Elle m’a prise dans ses bras à la mort d’un chien du passé et ça m’a fait un bien fou. Je lui en suis éternellement reconnaissante. Je rencontre un Westie terroriste et ses maîtres allemands. L’échange ne dure pas longtemps. Je continue vers le tabac. La maîtresse de maison est charmante et me redit que sa chienne est comme elle, quand elle n’a pas envie, elle pose les fesses par terre. Direction le marché. Mon chihuahua dans la rue s’attire des sourires. Je demande en riant un kilogramme de Mohren à la vendeuse qui me sert. Elle préfère le dialecte au français. Je ne donne pas le meilleur linguistique de moi-même, car je suis gênée par le regard des autres clients. Stand des thés. Les cafés sentent bon. L. m’apostrophe, il a reconnu mon chien. M. a la crève. Chez le volailler, mon chien dévore le morceau de saucisse qu’il reçoit. C’est animal. Nous passons au marché méditerranéen. Un bout de ruban, pour 5 € de figues de barbarie et des patates douces. Le vendeur me demande comment je prépare les figues de barbarie…

Samedi 18 janvier 2025

Vivre dans un cube, identique à d’autres cubes. Pour se concentrer sur l’essentiel. J’en rêvais petite et perdue dans ma chambre individuelle. Chaque sœur avait la sienne, alors qu’à Bâle, nous nous entassions joyeusement dans une seule pièce. Je regardais de la rue les appartements et leur intérieur éclairé. En Angleterre, du deuxième étage des bus à impérial, j’aspirais les marques de différenciation des maisons en brique rouge, minuscules et s’étendant à l’infini. Mais j’ai grandi dans une maison où je ne pouvais me sentir en sécurité après ce qui m’était arrivé. J’avais crié. Personne ne m’avait entendue. Les murs et les portes n’étaient plus mes amis. Ils ont longtemps été les témoins passifs de mes blessures. S’en sont-ils endurcis ? On parle de l’âme d’un lieu… Beaucoup plus tard, j’ai travaillé dans une belle école juive. Elle avait été occupée par la Gestapo pendant la Seconde Guerre mondiale. Aller dans les sous-sols transformés en réserve me faisait frissonner et je ne savais encore rien de leur histoire. Je n’ai pas regretté les murs de Saint-Louis et je n’ai aucun rêve d’habitat individuel. La collectivité protège.

Dimanche 19 janvier 2025

Ma mère avait une conscience exigeante. Elle s’est fait payer la nuit où elle a refusé sa porte à mon père et où elle l’a laissé ouvrir la mienne. Mon père, avant d’avoir atteint 50 ans, s’est tué à l’alcool. A minima. Rien de tel chez mes grands-parents paternels. Leur crime à mon égard ne les a pas inquiétés. Comme dans le film de Kurosawa, « Les salauds dorment en paix ». Sous leur énorme duvet, la fenêtre légèrement ouverte, même au plus bas du thermomètre, dans cet air incroyablement pur et vif des Grands Monts, à quoi rêvaient-ils ?

Lundi 20 janvier 2025

Mon grand-père et mon père sont retournés à leur néant. Je n’ai pas peur de la mort en ce que je pourrais les y retrouver. C’est vrai que je me crois invincible. La faute à la chanson des Rita Mitsouko, « Marcia Baïla », cette danseuse pour qui la mort était comme une chose impossible. Mais si je me confronte à la réalité, je vois la mort qui m’attend comme un néant. Et l’on n’y rencontre personne. Un animal peut-être, si l’on a beaucoup aimé les animaux… Ça, c’est pour la touche sentimentale.

Plus tard, je me lancerai dans un grand projet. J’ai rencontré une race de chien qui me fascine. Un chien difficile et instable dont le génome a été retrempé de loup dans les années 1950. Mais si je n’ai plus la force physique pour un tel athlète ou que je n’ai personne pour le faire se dépenser, je me rabattrai sur un chow-chow, l’ours chinois un peu lion.

Mardi 21 janvier 2025

J’ai parfois peur de me retrouver aussi faible que je l’ai été face à mes ennemis. Ils avaient les armes de la manipulation, de l’exploitation et de la culpabilisation. Je ne les aurai jamais ces armes, à moins qu’on ne me les enseigne. Telles des armes de samouraï. Je n’ai que faire du pardon face à ceux qui ne sont pas de ma famille et qui ont prospéré grâce à ma vulnérabilité, ou qui, même s’ils allaient prospérer de toute façon, ont profité de ma vulnérabilité. Mon seuil déterminant la prospérité est très bas, il est fixé à la non-décimation de sa propre famille.

Ma colère est parfois vive et douloureuse au souvenir des charognards de ma vie et de ceux de la rue du Jura. Charognards ou profiteurs ? Il y a eu ruine, donc le terme « charognard », avec toute sa laideur, est adapté. J’endosse stoïquement ma rage sachant qu’ils et elles sont loin géographiquement et que peut-être je ne les reverrai jamais. Mais si je les revois… Je les exploserai plutôt que d’imploser, cette fois.

Les coups et blessures volontaires s’appellent désormais « violences » dans le Code pénal. Que risque-t-on ? S’il n’y a aucune lésion, 750 € d’amende, s’il y a une ITT d’une durée inférieure ou égale à 8 jours, 1 500 € d’amende. C’est dans mes moyens. D’autant que je découvre un article 222-14-3, qui incrimine les violences psychologiques. Peut-être qu’en plaidant la légitime défense par rapport à la violence psychique, il aurait moyen de moyenner.

Bien sûr, comme aurait dit ma maman, la plus belle des victoires serait de briller par ma réussite. J’ai le sentiment qu’elle n’enlèverait rien à la salissure que m’ont causée les charognards en me donnant de moi-même l’image d’un être pillé.

Mercredi 22 janvier 2025

C’était un jour de neige quand mon grand-père m’a prise comme objet sexuel. Je le sais, car malgré mon jeune âge, j’étais sensible à la couleur du ciel. Il était d’un blanc terne, comme les voilages qui ornaient les grandes fenêtres. Il y avait une hiérarchie des rideaux, comme à la table de mes grands-parents paternels, où il arrivait qu’il y ait plusieurs couteaux, fourchettes et cuillères. Un seul verre pour les enfants. Par-dessus les voilages, des rideaux épais retenus par des embrasses travaillées. Des rideaux jamais tirés. Des rideaux d’apparat en sorte. Il neige tout le temps au Locle. Mais souvent, c’est la nuit qu’il neige et la journée, les murs de neige brillent de tous leur feu, sous le soleil, dans le ciel bleu. Ce jour-là, le ciel était sale, comme j’étais sale dans mon cœur.

Vendredi 24 janvier 2025

Je me sens tellement détendue, confiante, que je remets tout. C’est un état du corps qui influe sur l’esprit. Le bien-être né de sensations fortes ou contrastées. De la chaleur, 70°. Puis du froid vif, 21°. Des gens de ma famille se baignent quand la mer est à 14°. J’aime l’eau brûlante. Je n’ai pas encore osé la piscine. Le souvenir de son eau à moins de 30° me donne des frissons. Après, il faut préciser. Chaleur sèche ou humide. Branche de bois dont on entend les craquements, qui donne à voir ses terribles éclats, mais que le feu lèche sans brûler. Aucune humidité dans l’atmosphère. Les molécules d’eau du corps migrent vers le dehors. Les tissus se resserrent. On sent la précision des alvéoles pulmonaires. Leurs confins. Le hammam, c’est tout le contraire. Les chairs se gorgent d’humidité en même temps qu’elles transpirent. C’est l’osmose. Les poumons sont plus lourds. Mais dans la vapeur d’eau, nous sommes serrés en colonie de macaques, personne ne voit la gêne.

Samedi 25 janvier 2025

Mes trous noirs, mes traumas où étaient-ils pendant toutes mes années d’inconscience ? Un premier trauma à deux ans. Vite oublié. Un nouveau à sept ans. Moins vite oublié et qui n’a pas ramené le souvenir du premier. Non, j’ai plutôt pris les viols de mon père avec plus de philosophie. Tout est à nouveau oublié jusqu’à peu de temps après le début de l’analyse. Disons, vingt-six ans. Entre-temps, dans la langue psy, qui fuit dès que je tente de le saisir, mes traumas étaient refoulés. Le passif employé dit combien la notion de refoulement m’échappe. J’y entends que c’est à l’opposé de se défouler, qui fait tant de bien. Jusqu’à présent, j’ai parlé de chape de plomb. Mais l’image d’un manteau de plomb qui brise la cage thoracique n’est pas la bonne. Par un mécanisme relevant du sortilège j’aurais coulé mes traumas dans une chape de béton… Les traumas immatériels ne s’accordent pas bien avec la matérialité du ciment. C’est plus une torpeur à croissance cancéreuse dans laquelle je me suis rigidifiée, une amputation systématique de mes pousses vertes. Je pense aujourd’hui que je dois chercher du côté du langage et des mots. J’ai été très jeune exhibée pour le fait que je parlais bien. Je me suis jetée à corps perdu dans les mots pour trouver celui qui me parlerait de ce qui n’avait pas été nommé. J’avais en moi la globalité de la langue française. Quelque chose distordait son maillage comme dans certaines toiles de Vasarely. J’ai densifié le maillage des mots en lisant jusqu’à plus soif. J’étais dans un monde de mots vides de signification, de signifiants, car quel sens pouvais-je donner à des mots comme confiance, ami, parent ? Je postulais leur l’existence quand l’étiquette était là. Et peut-être ai-je tenu aussi longtemps sur un fil, jusqu’en DEA, parce que je maniais habilement les signifiants. Selon une logique mathématique qui est aussi la mienne et qui a son intérêt dans certaines zones du droit. Mais la trame des mots a fini par céder. Mes collègues de DEA à Paris la maniaient au moins aussi bien que moi. Tout cela m’a été suggéré il y a vingt-cinq ans déjà. Je n’ai pas réussi à l’entendre. Ou alors cela m’a-t-il été dit pour valoir en temps utile ? Il faut que jeunesse se passe… Ce qui m’a sauvée, peut-être, c’est d’avoir été prise dans une autre langue à l’heure où le loup m’a lui aussi prise. Une langue restée absolument vierge de mes tentatives de rafistolage du sens de ma vie en français. Une langue jamais entendue dans la bouche de mes assassins. Cette langue m’habitait déjà dans sa complétude à l’âge où je l’ai quittée, elle et son caractère de profusion qui fait système, qui tend à dire les choses comme cela et pas autrement. Bien sûr, je n’avais pas de vocabulaire. Peut-être que je la comprenais mieux que je ne la parlais. Mais la langue était en moi. Comme la force avec le Jedi.

Dimanche 26 janvier 2025

Jamais je n’ai parlé, ni avec mes sœurs ni avec mes copines, du détail de mon plaisir sexuel, de ma découverte de l’anatomie de l’autre ou de nos ébats. Pas parce que j’étais enfermée dans le schéma de la fille qui ne parle pas de sexe. Ma mère, elle, m’a parlé de sa sexualité et de ses fantasmes alors que j’étais bien jeune. Prépubère. Un mercredi, alors qu’elle fermait la portière de la voiture qui me ramenait d’une activité, elle avait eu envie de manger le zizi de l’homme qui la faisait platoniquement vibrer. Une autre fois, elle me disait ne plus avoir de rapport sexuel avec mon père. Ce n’était pas une surprise pour moi. Mais, à l’occasion de vacances, elle déclarait fièrement qu’ils avaient fait l’amour trois soirs de suite avec lui. Une escapade à Paris l’avait fait rencontrer un homme à Beaubourg. Elle l’avait accompagné dans sa mansarde, mais n’avait pas eu d’orgasme, elle disait « plaisir ». D’ailleurs, selon ses dires, elle n’aurait jamais eu de plaisir, même pas prodigué par ses soins, car l’approche de l’orgasme lui aurait fait craindre la mort. Moi qui avais la langue plutôt bien pendue, j’étais muette. J’enregistrais ces informations, qui ont eu pour mérite de ne pas me couper de la sexualité. J’imagine que j’aurais pu vouloir ne plus jamais entendre parler de sexe après les violences sexuelles que j’ai subies. J’aurais pu manger et me couvrir de graisse pour empêcher les corps à corps avec mon vrai corps. Un pourcentage élevé de personnes en situation d’obésité morbide auraient été victimes de violences sexuelles.

Maintenant, je me souviens qu’alors que je n’avais pas encore déménagé vers la chambre jaune où rien de sexuellement non consenti ne m’est arrivé, je m’étais équipée d’une desserte alimentaire. Je mangeais un repas avant le repas. Des ingrédients furtivement achetés au supermarché par moi ou subtilisés dans la cuisine. Il y avait des chipsters, mais surtout des flocons d’avoine, du sucre et du lait. Je me faisais un « bol de flocons d’avoine » avant le repas du soir. Mon goût pour cette céréale venait du birchermüesli bien calorique, pour tenir au corps. Remplir mon estomac pour sentir mon les limites de quelque chose ? La satiété est devenue une notion abstraite. Dans la chambre violette, donc, avec cette petite desserte à roulette je jouais à la dînette, aussi. C’était émancipatoire : elle préfigurait le mobilier de cuisine que je me voyais avoir quand je ne serai plus sous le toit de mon enfer. Les photos de CM2 me montrent un peu dodue. Toutes les photos entre celles du CE1 et celles du CM2 ont disparu. Mon premier journal intime, dans lequel je devais donner une interprétation toute personnelle de mon papa, aussi.

La nourriture lactée m’apportait le réconfort de mes premiers mois. Inconsciemment, me renvoyait au sein, quand j’avais été violemment propulsée dans le monde du sexe et des poils du cul. Noirs. Ma mère était impuissante à combler mes failles qui s’élargissaient en gouffres. N’en avait pas plus que cela les dispositions. Elle n’a pas remarqué le dispositif culinaire que j’installais dans ma chambre. Ou en tous les cas, ne m’en a rien dit. J’ai cru alors que j’étais assez maligne pour faire des choses interdites sans que les adultes s’en aperçoivent. Erreur. Mes parents ne réagissaient pas à mes transgressions. Ils m’ont invisibilisée, comme on dit maintenant. Mauvais pour mon narcissisme. Car créant un déficit contrebalancé par l’impression de toute puissance : je n’étais jamais prise dans mes bêtises, car j’étais fortiche. Je me souviens que le litre de lait que je stockais dans ma chambre a tourné. J’étais si jeune et si dépourvue d’outils intellectuels que je n’ai pas trouvé d’idée pour m’en débarrasser. J’ai eu très peur alors.

Lundi 27 janvier 2025

J’ai toujours été proche de personnes de culture juive, mais c’est surtout l’idée des juifs considérés dans leur histoire qui m’a accompagnée. Les livres de Joseph Joffo sont de ceux que j’ai lus jeune, tout comme d’autres sur la Shoah. Nous formions une communauté de victimes radicales et absolues. Qui refusent d’être vues comme des victimes. Trahies ou utilisées par les leurs. Alors, que fais-tu après, quand les choses se sont calmées, quand les bourreaux sont morts, ont été traqués, jugés condamnés ? Je suis encore perdue avec ces questions. Car bien-sûr, tu as toujours le trou en toi. Dans la nature, il y a l’inceste. Un homme de 65 ans tire du plaisir sexuel de sa petite-fille de deux ans, la grand-mère paternelle est par là aussi, le père tire du plaisir sexuel de sa fille de sept ans. Ce n’est pas de la bestialité. Il n’a pas d’inceste chez les animaux, car il y a toujours inceste. L’inceste, c’est vraiment le propre de l’humain. À savoir que 99,95 % des sociétés humaines l’interdisent. Les pharaons constituent les 0,05 % restant. Une humanité qui construit des lignes de chemin de fer et toute une infrastructure millimétriquement ordonnée pour acheminer, trier, gazer ou utiliser, brûler des êtres humains, c’est interdit à 100 %. C’est un crime contre l’humanité. Celui qui le commet se nie lui-même en tant qu’être humain. Il le sait. Et cela a des effets sur d’autres que sur sa victime directe. Il ne peut pas ne pas le savoir. Je crois. Comme mon père savait qu’il me bousillait. Mon père est mort, mais il s’est créé une situation de violence intra-familiale vive avec dommages collatéraux, comme une haleine fétide qui corrompt tout. Ma mère. Elle est morte. Mes sœurs, enfants comme moi, qui n’avaient rien demandé non plus. J’étais à l’épicentre du séisme. L’onde s’est propagée et a fait des ravages plus loin. Mes sœurs. Je les ai aimées mes sœurs. Parce qu’elles étaient belles et lisses. Parce qu’elles étaient de futures femmes. Des poitrines. Des cheveux. Les vêtements qu’on s’échangeait, que l’une me volait. La parure était essentielle. Pour bien se différencier de l’homme. Si notre passion pour les vêtements était commune à mes sœurs et à moi, j’étais la seule à être passionnée par les produits de beauté et plus encore par les parfums. Le glamour pur pour nettoyer la tache qui, comme dans Barbe bleue, ne disparaît pas de la clef. Rêve de beauté, qui changerait ma condition. Sensibilité olfactive qui me portait vers les parfums pour mettre de la distance entre moi et les « miasmes morbides » baudelairiens que mon père exhalait jour après jour. Je vivais souvent en apnée, car pendant ses viols sa puanteur s’était incrustée dans mes naseaux. Les exhalaisons d’ivrogne et de corps peu soigné. Y.G. était sain de corps, propre et son parfum a fait beaucoup pour me séduire. Je me souviens de sa nuque douce.

Mardi 28 janvier 2025

J’ai vu la décrépitude de certains de mes proches. Elle ne m’a pas horrifiée. Pas même effrayée. Le proche évoluait sur son chemin de vie, avec la maladie ou non. Je ne pouvais me le figurer vivant autre chose que ce qu’il vivait. Il y a des choses qui me dépassent. Tout autre a été mon sentiment face à des êtres que je ne connaissais pas. J’ai été profondément choquée par une personne vue à l’hôpital.

J’étais en DEA et je pensais que tout était mieux que de rester dans le giron maternel pour me soigner. J’ai demandé à aller à l’hôpital. Il y avait un homme. Âgé. Grand et maigre. De beaux traits encore. Des yeux noirs qui me semblaient intenses. Mais un visage délavé. Son corps ? Aucun mouvement autonome. La plus prostrée des patientes du Theresianum où j’avais travaillé un été était plus vivante que lui. Cet homme est un fantôme qui m’a hantée. Un mort-vivant. J’avais peur de me retrouver dans cet état du fait de mes fragilités. Alzheimer ou le cancer ne me font pas peur, mais cet état de plongée en soi radicale me terrorise. La mélancolie fait oublier les deux jambes qu’on utilise avant d’être capable de parler.

Mercredi 29 janvier 2025

Pourquoi est-ce que face à n’importe quelle femme, je me sens moche ? Pourquoi alors que je vais partager ma vie avec un homme, je souffre de mon apparence ? Ma mère. Elle m’a fait détester mon visage. A valorisé mes seins. Mon père : m’a fait détester mon corps réduit à l’état de masse, que j’accepte quand il est mince. Mais je vais progresser, car je veux devenir une terre où l’amour d’autrui fructifie.

Avec la traduction, les choses ont fonctionné ainsi. Le master en poche, rien n’était gagné. Après des détours, cela fonctionne. À peu près personne ne m’a encouragée. On m’a conseillé des jobs divers et variés, qui encore et toujours m’auraient laissée sur ma faim intellectuellement. Des gens qui travaillent pour autre chose… Le travail peut chaque jour légitimer mon existence au monde. J’en ai besoin. Pour le métier de traductrice, une personne au moins m’a encouragée. Ça m’a suffi. Mais j’insiste : décliner des conseils qui me méconnaissaient m’a donné la preuve de mon amour-propre. Dans le regard du « bienveillant », était attendu que je me satisfasse du conseil miteux. Sous-tendu dans le pire des cas par l’idée qu’avec mes fragilités, il ne fallait pas être gourmande. Amertume ! Comme disent les jeunes.

Je ne me trouve pas belle, mais je suis sûre de moi intellectuellement. Là est mon terrain de jeu. Une nuit, j’ai rêvé que j’avais un QI de 195. Le psy m’a demandé : « pourquoi pas 200 ? » J’adore le psy.

Vendredi 31 janvier 2025

Il y a cette notion de péché originel. Comme elle était vivement critiquée par mes deux parents, j’ai pensé qu’elle ne m’accablait pas. Elle a eu une traduction laïque : le sentiment de dette. En allemand, la dette et la culpabilité, c’est le même mot. On a péché, on se sent coupable. Le lien est logique. La dette s’inscrirait bien dans ce système. Ce serait un mécanisme inhérent à la psychologie humaine. Et moi, je ne parviendrais pas à sortir de ce paradigme. Avant, j’étais dans la culpabilité jusqu’au cou. Aujourd’hui, je me refuse à lui céder quoique ce soit. De manière déterminée. Ça n’est pas davantage résolu. On hériterait de la dette de ses parents aussi. Moi, je prétends m’en affranchir au motif que je ne leur dois rien, vu ce qu’ils m’ont fait. Mais cela ne résout pas la problématique de la dette initiale. Dans le ventre de ma mère, j’étais le roi et la reine en même temps. « Le divin enfant » de Pascal Bruckner m’avait bien donné à penser à cet égard. Seule, mais pas seule, protégée sans avoir conscience de ma vulnérabilité. Nourrie sans avoir faim. Je flottais dans un monde d’ombres chinoises, de sons feutrés, mais continus. Ma mère parlait beaucoup.

La sortie fut rude et longue. Insuffisance contractile. On eut recours aux forceps. Au Frauenspital, j’ai dormi pendant une semaine à la pouponnière. Dans un lit en plastique transparent dont les pieds se croisaient comme se croisent les pieds de planche à repasser. Nous étions nombreux. Garçons et filles mélangés. J’avais un petit bracelet à mon poignet. Le symbole de mon sexe et mon nom de famille. La pouponnière était bruyante. Je ne pleurais pas, d’autres oui. C’était sympa quand même, comme dans « Brave new world ». J’étais encore en sécurité. J’ai l’impression de retrouver davantage la sensation des infirmières qui me changeaient que celle de ma mère qui me donnait le sein. Ma mère écrit dans le journal de ma naissance, qu’elle a tenu pendant quinze jours, que je n’ai pleuré que le huitième jour, lors d’un contrôle chez l’ophtalmologue, l’Augenartz, en quittant l’hôpital. C’est arrivée à Riehen, à la « maison » que j’ai dû paniquer et me demander chez quels fous j’étais tombée. J’étais vulnérable. J’en prenais la mesure. J’étais quelques kilos portés, secoués, passés de bras en bras. Hauts le cœur et vertige. Grande sœur jouait avec moi. Elle marchait et parlait, moi j’étais un paquet sans tonus musculaire, la tête bringuebalant dans le vide parfois. Est-ce que la culpabilité pourrait naître à ce stade ? Qu’avais-je donc fait pour connaître une telle déchéance ? Cela devait venir de moi. Tout venait de moi et était en moi à ce moment-là, incapable que j’étais de la moindre abstraction. Mais si j’étais là, quand même, c’était bien grâce aux autres, mes rédempteurs. Je leur devais tout. À mon père dissimulé derrière l’objectif de son Minolta ou de son Rollei, ou absent, ou cédant tout à Grande sœur, à ma mère inconsciente et inconséquente, à ma sœur dont je pouvais surtout être reconnaissante de ne pas me blesser. J’aimais le niveau du sol. C’est là que je me sentais le plus en sécurité. Je suis devenue prudente, très vite. J’esquivais les coups nés de l’anarchie du ménage. Je me sentais grande, aussi. Mes parents croyaient prendre soin de moi, c’est moi en fait qui veillais à la bonne marche de notre famille nucléaire.

Chez mes grands-parents paternels, rien de tel. Je n’avais aucune influence sur l’environnement. Chez eux, c’était le béton armé, le matériau constitutif des jours et de l’être au monde. Un béton renforcé d’un treillis ou de barres d’acier. La résistance du béton seul ne permet pas d’éviter les fissures à la traction, quand il est soumis à des forces de flexion et d’étirement. Pour le renforcer, on le coule dans un coffrage où circulent déjà les barres d’acier. Les voilà solidaires. Le béton protège l’acier de la corrosion de l’air. L’acier est « coated in concrete ». Tricky, dans une chanson qui m’a mise en transe l’année de Master, dit ne pas vouloir être « coated in love ». Coated in love, enveloppé·e d’amour… L’anglais apporte quelque chose. Mes grands-parents paternels étaient plus qu’enveloppés dans leur existence, plus qu’engoncés même, ils étaient figés. Le béton armé peut être atteint d’une grave maladie : le cancer du béton. Fini la pellicule qui protégeait l’acier en son sein. L’acier se corrode, il peut gonfler, exploser même. Comme ma famille a explosé.

Dimanche 2 février 2025

Pense-t-il encore à moi ? Telle n’est pas la question. Je sens que j’ai du « heyn ». Qu’on en ait l’un pour l’autre, c’est ce qui compte ? Non, j’ai du heyn. J’embrasserai qui je veux. J’ai le choix. Jeune, j’en étais bien plus consciente. Ça me flattait. Et cela n’aurait fait de mal à personne que j’en profite un peu plus.

Samedi 1er février 2025

J’ai accepté du travail pour ce week-end. Deux actes d’État civil allemands. J’avais accepté le premier, le document s’est avéré corrompu, inapte à être traité par le logiciel de la boîte. Dans un cas comme ça, il faut créer le document de toutes pièces. Très gros travail de mise en page. Dans la foulée, j’ai accepté le second. Pour partie, selon une logique qui n’appartient qu’à moi, mais aussi parce que les noms des intéressés étaient les mêmes. Résultat : acte de mariage et jugement de divorce. En prime : surprise tragi-comique, comme j’aimerais que mes écrits en soient ponctués (mais pas ma vie). Le jugement est tout en concision. Les mots allemands me révèlent que l’épouse obtient le divorce au motif qu’en rentrant au domicile familial, elle a surpris son mari pendant que celui-là avait des rapports sexuels (Geschlechtsverkehr) avec une femme, le jour de son anniversaire. De son anniversaire à elle, insiste le juge. Il en résulte que même si les époux ont cessé de cohabiter depuis très peu de temps, le juge comprend bien que la vie commune n’est plus supportable. Rien à voir avec les histoires que nous racontait un juge chargé de TD en fac. Le mariage apparaissait comme une prison et l’un ou l’autre des époux pouvait contraindre l’autre à y rester.

Lundi 3 février 2025

De la zibeline à tous les étages. Silver, roux, sauvage. Wiseman doit aimer ça lui aussi. La fourrure chatoie même à l’écran. C’est le seul bien matériel du supermarché du luxe que filme Wiseman qui m’attire. À moins qu’on y ajoute une photographiée que la photographe transforme en objet. Pour un résultat superbe.

J’ai un boa en renard. En hiver, quelque aéré que puisse être le manteau, la fourrure autour du cou procure une chaleur incomparable à tout le corps. Ou plutôt, on oublie tout le corps sauf cette sensation de confort extrême. Je n’ose plus le porter à Strasbourg. Je me suis fait un jour enguirlandée par une caissière. Mais je crains surtout quelques démonstrations haineuses de personnes que j’apprécie par ailleurs. Dans notre société, la cause des animaux a pris une ampleur qui me dépasse, eu égard à ce qu’on sait depuis le 20e siècle des joies de la condition humaine. Quand je dis que je préfère qu’un père batte son chien plutôt que son enfant, on me répond qu’il ne doit battre ni l’un ni l’autre. Je dis certes.

Mardi 4 février 2025

L’humain me fascine et c’est une faiblesse, ce qui n’est pas le cas de ma fascination pour les minéraux. Je considère l’agresseur en anthropologue avant de me défendre. Le genre humain c’est : on se reproduit et nos petits ne sont pas stériles. Ou encore, c’est, en proportions variables : oxygène, carbone, hydrogène, azote, calcium, phosphore, soufre, potassium, chlore, sodium, magnésium, fer, zinc, silicium, zirconium, rubidium, strontium, brome, plomb, niobium, cuivre, aluminium, cadmium, bore, baryum, arsenic, vanadium, étain, mercure, sélénium, manganèse, iode, or, nickel, molybdène, titane, tellurium, antimoine, lithium, chrome, césium, cobalt, argent, uranium, béryllium et radium. La jeune femme perchée pour toujours à Katmandou sur une paillasse crasseuse, vision d’horreur, de « Flash » de Charles Duchaussois et la Callas sont faites des mêmes éléments.

Ma mère consommait ces éléments issus de petits tubes vendus en pharmacie quand elle n’a pas eu envie de coucher avec mon père et a préféré qu’il se rabatte sur moi. Je fais le lien entre ces traitements homéopathiques et la défaillance de la protection maternelle, car elle-même le faisait en affirmant que sa naturopathe avait changé son terrain au moyen de ces petits tubes. Je ne crois pas à ce lien. Je crois que ma mère était dans une période où un fort désir d’émancipation l’animait. Peut-être soutenu par des praticiens. Peut-être pas.

Mes parents étaient des baby-boomers et dans leur mode de vie il y avait des éléments qui les rapprochaient des hippies. Très peu, malgré les apparences que notre famille donnait. Ils ont tenté et échoué puissamment du point de vue la libéralisation des mœurs. Pas d’amour libre, pas d’émancipation sexuelle, parce qu’ils étaient tous deux trop névrosés pour cela. J’ai été dupe des apparences, car il est vrai qu’ils semblaient bien plus cool que leurs propres parents. Il y avait les hordes d’amis qui fréquentaient notre maison. Et surtout, il y avait la musique. Tout le temps. Souvent, en live. Mon père composait et jouait des chansons. On disait que c’était des chansons à la Brassens. Moi j’entendais tout ce qui l’en distinguait.

Très longtemps, j’ai mis les chansons de mon père au plus haut dans la hiérarchie de la chanson française alors que lui, je l’avais déboulonné ailleurs. J’étais sa meilleure fan. Je connaissais toutes ses paroles. Ses chansons et les occasions où il les interprétait en public faisaient partie de ces situations d’interface difficile à gérer pour moi. Je m’imposais un fort devoir de loyauté. Envers mon bourreau. Je me trouvais en porte à faux et d’un point de vue topographique, c’était des zones de refoulement de mes pulsions de meurtre. Mais nous écoutions de la très bonne musique. En français ou en anglais. Ma mère avait ses favoris, mon père les siens. Tous deux aimaient Brassens. Brel, pour mon père, Moustaki et Regiani pour ma mère. Joan Baez aussi. Barbara, parfois.

J’en reviens à mon inventaire à la Prévert. Les éléments chimiques sont plus beaux que les mathématiques peut-être, car chaque élément se situe entre l’abstraction et la réalité. L’abstraction grâce au mot qui permet à mon esprit de galoper et me rappelle ma passion d’enfant pour l’alchimie. Mes passions se sont tamisées à cause des incestes que j’ai subis. Je me suis imposé le mainstream, pour ne pas sortir des sentiers battus. Mais tout me revient maintenant. La classification périodique des éléments de Mendeleïev est une des images que j’aime le plus. C’est un condensé de magie.

Il y a l’antimoine très toxique au nom plutôt sympathique. Il était utilisé dans l’Antiquité pour souligner les yeux des belles du temps jadis et il fait scintiller les feux d’artifice. Il y a aussi le brome qui permettait de fabriquer le pourpre de Tyr. On se damnait pour une couleur au temps de Pline l’Ancien. J’aurais été la première ! Le brome était aussi utilisé pour calmer le désir sexuel. Mon ardeur n’a jamais été telle que je ressente le besoin d’une dose. Dans le monde contemporain, le brome sert aussi de retardateur de flammes et pourrait être un facteur de troubles autistiques. Intéressant tout cela… Je continue : il y a le lithium, à la mode pour les batteries, aide à réguler les troubles de l’humeur. Difficile d’imaginer que c’est grâce à un métal mou, gris-argenté et plus léger que tous les éléments solides que le thymus se régule. On l’identifie dans de nombreuses étoiles.

Mercredi 5 février 2025

Je me suis réveillée à côté d’un rhinocéros, mon mari. Il s’asseyait sur le bord du lit, y stationnait. Je me faisais toute petite. Mimais l’endormissement. Il se levait. Je me mouvais plus tard dans de hautes charpentes. Comme des ponts suspendus. Il fallait lui échapper. Mais il faisait trembler tout l’édifice et chacun savait que d’un coup de corne il pouvait tout détruire.

Le rhinocéros fait partie de ces créatures que même dans mon imagination mégalomaniaque je n’ai jamais imaginé attendrir par ma pureté. C’est une brute, même si la mère protège farouchement son petit pendant plus de deux ans. Le rhinocéros, sa corne. Quoi de plus phallique ? J’en avais peur dans mon rêve, mais d’une manière trouble.

Ma stratégie ressemblait à celle que je vue à l’œuvre chez ma tante maternelle. Se faire souris, mentir, pour que la colère du mâle n’explose pas. Bullshit ! Cette partition s’accompagne d’une autre où la colère est montée de toutes pièces pour que l’oncle soit conforté dans sa virilité. Vieux lion de mer dont le harem est en fait fécondé par les jeunes.

Mais dans mon rêve, je fuis. L’histoire continue avec M., encore dans les hauteurs d’un immeuble dont les escaliers sont vastes et les paliers des lieux de sociabilité. Un événement dont il prend connaissance par SMS l’oblige à retourner à Paris. Il ne me dit pas de quoi il s’agit. Un réflexe de curiosité m’habite bien, mais je ne lui pose pas de question, car au fond, cela m’est égal. Je suis au seuil d’un appartement loué pour le week-end. Il m’en donne la clé. Je pense à mon animal qui me manque déjà. Je ne peux pas accéder à mon chez-moi. Je suis peinée du temps vide qui m’attend. Je pense que je ne vais pas avoir à faire l’amour avec M. et cela me soulage. Je n’arriverai plus à rentrer dans le bal de nos gestes.

Ce que l’histoire ne dit pas, c’est ce que nous avons fait, mon rhinocéros et moi pendant la nuit précédant le réveil. M’a-t-il empalée de sa corne telle une martyre chrétienne ? Ai-je fantasmé cela et est-ce la raison de mon rêve ? Je pense à une dichotomie clairement marquée entre le jour et la nuit. De la nuit partagée, je sors bien vivante, tandis que je fuis ce partenaire le jour, car il incarne la destruction. Je pense au mythe d’Éros et de Psyché à laquelle je me suis identifiée très jeune. Psyché, l’élue, avec le sort tragique que cela implique, avait deux sœurs non élues. Comme moi. Est-ce que l’histoire de Psyché aurait aussi quelque chose à voir avec l’inceste ?

Vendredi 7 février 2025

Je serais une amoureuse virtuelle. Je sens en moi force et courage. Mais je sens aussi en moi une crainte de l’inconnu. Et l’inconnu, pour moi, ce sont les gens. On ne peut pas être curieux des inconnus quand on pense tout le temps à se protéger et que si l’on ne se protège pas, on se reproche le lendemain son imprudence. Et sa prudence. Balancier insupportable et épuisant. Qui me décourage, me rappelle Rimbaud, bateau ivre, souhaitant que « [sa] quille éclate et qu’[il] aille à la mer ». Cela fait bien longtemps que je ne lis plus Rimbaud et que je vais d’un pas alerte, mais il y a des jours où mon travail de narration orale ou écrite ne donne rien.

Et je peste contre moi-même, car j’attends encore trop de mon intellect, de mon ratio, qui là est tout sec. Plus je l’essore, plus je loupe une autre voie, que je n’ai sans doute jamais empruntée. Une voie qui ne passerait pas par la case départ. Un pianiste m’expliquait que ses difficultés à jouer venaient du fait qu’il ne laissait pas ses mains faire. OK ! Les mains du pianiste courent sur le clavier animées de leur dynamique propre ! On peut parler de mémoire du corps m’a-t-il dit aussi. Intellectualiser c’est se vautrer. Il faut se faire confiance, donc. Vient ce qui vient et tu ne tergiverses pas, tu gardes.

Oui, mais moi, la mémoire de mon corps, je m’en fiche. Mon corps ne va rien me dire ou faire qui enrichisse ma narration. Il s’est renouvelé tant de fois depuis les violences sexuelles subies et les autres violences aussi. Il est sain. Source de plaisir et de petites douleurs. Non, ce sont les filtres qui gênent mes figures mentales. Le filtre de la normalité. Le filtre de la prétendue féminité, qui s’apprécie à l’aune des standards de ma famille maternelle où les femmes sont des « trad wives », qu’elles travaillent ou non, et où le divorce est impossible (faisant de ce groupe humain un groupe notablement plus conservateur que les musulmans, juifs et protestants que je connais) et se confie à leur mari hors duquel elles n’ont pas d’existence (elles n’ont pas besoin d’aller chez un psy si elles vont mal, car elles peuvent tout dire à leur mari).

Dans cette structure, on a presque envie de dire qu’il y a aussi de la place pour la mère qui livre sa fille à son mari. Tel n’a pas été le cas de ma mère puisqu’après m’avoir sacrifiée, elle a pris des mesures très strictes pour que cela n’arrive plus.

Samedi 8 février 2025

Dans ma vie, une fois au moins, j’ai été prise comme muse. Une petite production poétique publiée me le rappelle. J’ai détesté ça. Même à la lointaine époque de ma rencontre avec Mp, je m’offusquais qu’il m’étiquette ou m’épingle par ses mots, fussent-ils flatteurs. Ils ne l’étaient pas forcément d’ailleurs. C’est dire que l’homme, qui cherchait pourtant à me séduire, faisait passer sa production poétique avant mes sentiments. Mais en fredonnant Cabrel, qui a écrit en puisant à « l’encre des yeux » de son amoureuse, je me rends compte qu’il y a aussi de ça chez moi. J’ai une muse. Seul masculin trouvé à ce mot : « mon inspirateur ». Il me faut upgrader mon système pour envisager une muse masculine. Qu’importe. La langue, et moi, sommes en retard sur la réalité.

Donc, j’ai une muse, et refuse d’en être une. Mais maintenant, il va me falloir le draguer. Or je n’ai jamais collé ce verbe à aucun de mes actes, même si objectivement, j’ai déjà été force de proposition, attiseuse de flamme, etc. Mais dans mon esprit rétrograde, seuls les hommes « draguent », insistent, relancent, etc.

Dimanche 9 février 2025

Et si je réfléchis, certains des hommes que j’ai mentionnés jusqu’à présent pratiquaient le sexe par dépit. Ne préféraient-ils pas au fond la masturbation ? La passivité dans l’amour. Un repas ou une bière plutôt que de faire l’amour. Être dessous plutôt que dessus. Et l’ardeur ? Je ne sais plus. Et la complicité ? Je revois ces pimbêches me regardant d’un air dégoûté dans le tram et disant qu’elle n’aurait jamais accepté ça… Recevoir un crachat du pickpocket plutôt que son poing qui me menaçait, après que j’eus averti sa victime. Pareil pour le sexe, je me suis accommodée de l’absence de plaisir. C’était bien quand même la rencontre du corps de l’autre. Sa malaxation. Son intimité.

Je tiens pour certain que les orgasmes que m’a offerts Y.G., systématiquement, pendant dix ans, ont joué un rôle dans ma survie. Selon quelles modalités ? Cela m’échappe, mais qu’importe. Ce n’était pas une raison pour sacraliser le sexe comme je l’ai fait. Déplacer le tabou de l’inceste vers le sexe. Grâce à Y.G., quand les choses ont commencé à devenir compliquées par rapport au désir et à sa réalisation, j’avais déjà mis le pied à l’étrier dans la sexualité. Le plaisir avec un grand P n’a plus été au rendez-vous. L’émoustillation, parfois, oui. Mes amants subséquents n’ont plus jamais eu le dévouement et le doigté d’Y.G.. Au moins, je n’ai jamais eu mal et j’ai toujours posé mes limites.

Et si, finalement, le plus difficile, ce n’était pas le sexe, mais c’était d’être amoureuse ? Mes idéaux sur le genre humain sont en contradiction avec mes sentiments. Je peine à aimer mon prochain, concrètement. Il est bien établi que l’enfant sauvage est un mythe. Le bébé a besoin d’humains, courroies de transmission vers son humanité. Moi, très normalement, c’était ma sœur, mes parents, mes grands-parents paternels. Les autres étaient trop loin pour s’inscrire dans le maillage de ma croissance.

Pendant ma cure, en une séance tombent ma mère et mon père. Crime d’inceste et complicité de crime d’inceste. Le week-end qui suit, il ne faut pas que je sombre dans le néant. D’où viens-je ? De monstres, qui m’en veulent à moi. Flippant. Le psy a tendu une perche à la fin de la séance, sentant que c’était chaud pour moi. Fort raz de marée au 23, rue de l’Arc-en-ciel. Mes géniteurs, mes parents affectifs, sociaux, etc., ont œuvré à ma destruction. Haine et saccage à la place de l’amour parental. M. me reprochait de n’aimer que mon chat. Ses reproches : du sadisme ? J’en avais ressenti de la culpabilité. J’assume de mieux en mieux le fort lien qui me lie à mon chien. Mais j’aimerais être moins sauvage avec mes congénères dans la zone des sentiments.

Lundi 10 février 2025

Elle m’est apparue comme une fée, elle était bonne en marketing, elle était jolie, mais ce n’était pas une fée. C’était la fée-pas fée. Je viens de le comprendre en cherchant où mes regards se sont tournés quand mon père, surtout, ma mère, un peu, ont été déchus de leur signifié « père » ou « mère ». Dans les vides, d’autres ont pris place.

Il faut que je raconte un événement assez incroyable qui a eu lieu six mois après la fin de mon cauchemar sexuel avec mon père. Entre-temps, Mitterrand a gagné les élections. Nous sommes en mai 1981. J’ai un souvenir précis de la fête chez les Sch., à Village-Neuf. Dans la nuit, un grand moment de liberté avec d’autres gamins, dehors. En juin, la fête a lieu dans notre jardin. C’est notre baptême à mes sœurs et à moi. Cet événement m’a aidée à établir la chronologie de mes viols et de leur cessation.

Après la nuit où elle a laissé mon père entrer dans ma chambre, ma mère nous enrôle, mes sœurs et moi, dans une procédure de baptême catholique. Symboliquement, c’est fort, d’autant que Grande sœur avait déjà été baptisée selon les rites de l’Église protestante, celle de mon père. Elle sera rebaptisée selon les rites de l’Église de ma mère. La déchéance paternelle est consacrée.

Les préparatifs de la fête ne me concernent pas. Je manque l’école le samedi seulement. Au moment du pic de fréquentation du méchoui dans notre jardin, une centaine de personnes sont présentes. Mes grands-parents maternels ont fait le voyage depuis Sérignan. Mon oncle maternel et sa famille de Bondoufle. Ma tante maternelle et sa famille d’Antibes. Bref, ma mère a mobilisé massivement sa famille.

Mes grands-parents du Locle en revanche ne sont pas là. Mon oncle paternel, qui se rit de toute allégeance et loyauté, est là. J’interprète l’absence de mes grands-parents paternels, pourtant très présents dans notre quotidien, comme une réponse à la victoire de ma mère au 12, rue du Jura. Ma mère m’a fait baptiser. Suis-je alors renouvelée ? Et sa conscience lavée ?

Mardi 11 février 2025

La famille de ma mère était très catholique. Une version qui faisait grand cas des rameaux bénis, des vierges en plastique remplies d’eau de Lourdes et moins folkloriquement de la virginité des filles avant le mariage. Aucune de mes cousines germaines n’a remporté ce challenge. Certaines, comme moi, ont menti à leurs parents, d’autres non. Toutes se sont quand même mariées en blanc. Ma mère, elle, s’était mariée en rose, car elle n’avait pas su mentir.

Un garçon au contraire eût été la risée des autres hommes, et des femmes aussi, s’il était arrivé vierge à son mariage. Ce garçon, ma mère l’a attendu en vain. Alors que sa sœur aînée l’avait obtenu en deuxième intention. Ma position. J’ai vu une de mes cousines maternelles décalotter méticuleusement son bébé à chaque change. J’étais choquée. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs. Le pédiatre le préconisait pour éviter les adhérences, disait-elle. Quésaco les adhérences ? Je ne connaissais rien aux affaires de zizi et ne voulais rien savoir de leurs possibles souffrances. Mais je sais que les zizis comme les lunes appartiennent au bébé, pas à leur maman ou à leur famille. J’inscris ce geste dans ce qu’était la maternité pour ma mère aussi : ma mère ne se mettait pas à la place de sa nourrissonne. Et si j’avais une liberté énorme, c’était à cause de son incurie. Elle était en général trop lasse pour occuper son territoire, ou je me donnais l’impression d’être affranchie, mais j’étais son territoire et son royaume. Elle ne manquait pas de tout récupérer au besoin. Quand par moi on la valorisait dans son rôle de mère dévouée, voire sacrificielle.

Maternité psychotique qui crée de la psychose, ai-je lu dans une bible sur l’incestualité. Comme si dès ma naissance elle m’avait assigné une place de seconde zone ? Parce que je n’étais pas un garçon ? Parce que seul un garçon aurait prouvé à sa famille qu’elle n’était pas une bonne à rien ? Je ne suis plus sûre de cela. Je lui ai plu. Quand même. Elle a été ma mère : elle a accompagné, autant que faire se peut, ma sortie de la néoténie, cet état incomplet d’extrême fragilité qui caractérise l’humain à sa naissance. Même quand elle ne me plaisait plus, à moi.

Mercredi 12 février 2025

Ma fée-pas fée m’a nui. Considérablement, dans la mesure où elle était une figure féminine importante. Dans une situation de carence, voire d’hostilité maternelle. À cause d’elle, ma passion pour les produits de beauté et mon rapport très naturel à l’allemand sont passés à la trappe. Je commence par l’allemand. Nous nous écrivions régulièrement avec ma fée-pas fée. Quand j’étais au collège en particulier. J’utilisais des sceaux en cire pour cacheter mes enveloppes et des formules crétines à l’intention du facteur. Dans ma lettre, je saluais ou j’apostrophais en allemand. C’était la coutume au 12, rue du Jura, de jongler avec des petits mots dans toutes les langues du répertoire de mes parents.

Ma fée-pas fée m’a un jour répondu vertement qu’elle ne comprenait pas l’allemand et que cela ne se faisait pas d’utiliser une langue inconnue de l’autre. Je sentais la vexation et le courroux. J’ai arrêté derechef. Et c’est là que le bât blesse. J’aurais pu arrêter d’utiliser des expressions allemandes avec elle et passer à autre chose. Mais j’ai remisé pour longtemps l’usage de cette langue au statut ambigu. Pas le choix : mes aînées, mes figures tutélaires pouvaient en prendre ombrage.

Être sensible à la critique féminine… Ne pas supporter de déplaire à ces femmes ayant autorité. D’où cela vient-il ? Des viols subis qui m’ont fait me sentir une femme inférieure à toutes les autres femmes ? Je me bridais, car j’avais fini par me considérer comme indigne d’à peu près tout. Au tennis, par exemple, lors du premier match que je jouais contre une joueuse plus expérimentée, je gagnais jusqu’à ce que mon cerveau se rappelle que je ne m’autorisais pas à gagner contre cette fille censée être meilleure que moi. Je me suis couchée sur toutes les balles qui restaient à jouer. La fille était parfaite. Un teint et des cheveux à une nuance de l’albinos, un jogging blanc, des yeux bleus, des parents médecins et elle parlait déjà des chaussures Clergerie avec ses copines.

Pour les produits de beauté, la censure aurait pu venir de leur condamnation pour futilité. Telle était la position de ma mère qui méprisait l’usage du maquillage et ne manquait pas de relever ma vulgarité quand j’en portais. Non, le coup d’arrêt est venu de ma fée-pas fée qui relevait que j’en avais plus qu’elle à son âge. De la jalousie ? J’aurais dû rire. Mais : castratio, castrationis, j’ai arrêté d’en acheter. Or ces produits remplissaient un rôle essentiel relevant du « souci de soi » dont parle Foucault. Mon corps existait grâce à eux. Il y a des produits qui ciblent les seins, les cils, la cellulite. Il y en a qui lavent, qui exfolient, qui huilent, qui enduisent, qui embaument. Mon objectif était d’être belle, mais chemin faisant, je me donnais du corps. Une personne n’ayant pas subi de viols infantiles n’a pas besoin de se réapproprier en permanence son corps et jouit de la caresse du vent sur sa peau ou de l’onde qui la baigne.

Jeudi 13 février 2025

Nous sommes trois sœurs. Nos parents sont les mêmes et notre patrimoine génétique aussi. Pour l’extérieur, nous n’étions pas toujours individualisées. Nous étions les trois filles, les petites Françaises, les Suissesses, O., Sophie, M.

Ma mère ne m’aimait pas et j’étais là, dans le creux du U avec ma souffrance. Car elle aimait mes deux sœurs. Parfois, elle me détestait même, aurait voulu que Petite sœur m’écrase. Étonnamment, les deux ont eu très jeunes des ennuis de santé. Moi, aucun. Parce que ma mère ne s’intéressait pas assez à moi pour m’en trouver ?

Elle a emmené mes deux sœurs, individuellement, en voyage. Moi, jamais. Je restais avec mon père et la sœur restante. M. a eu le privilège d’un voyage en Bretagne dont ma mère racontait sempiternellement des anecdotes. S’attendrissait-elle au souvenir du moment privilégié passé avec sa cadette ? Oui. Répétait-elle sadiquement ces histoires pour me faire souffrir ? Je ne crois pas. Je n’avais pas assez d’importance pour qu’elle fasse cela.

Après la mort de mon père, j’étais en terminale, elle s’est mise à faire attention à moi. À mon anniversaire les œuvres complètes d’un auteur qui comptait beaucoup pour moi à l’époque. Dans la pléiade. Cela n’était pas anodin, cela indiquait que ma mère me connaissait malgré l’inceste comme la fille de mon père. Quand il était vivant, elle lui parlait de moi en disant « ta fille ». Je poursuis. Cette année de terminal, alors que mon corps se couvrait de graisse, elle est un jour venue me chercher au lycée avec en cadeau la perspective de quelques jours à Moscou, elle et moi. C’était un voyage de groupe. Bizarre. Au fond, ma mère était la reine et je me soumettais. En surface, elle était servile. Nos conversations étaient surréalistes, car j’y faisais abstraction de moi.

Cette année-là encore, elle m’a donné celui de ces bijoux qui avait le plus de valeur. À l’époque, je n’ai rien pensé du geste. J’ai pensé du bijou qu’il ne me plaisait pas, car je n’aimais que l’argent. Métal plus mélancolique que l’or. Je ne voyais pas qu’elle essayait de réparer ses injustices passées, j’étais sous l’eau. Je trouve aujourd’hui ce bijou beau. Et je le porte. Je suis un petit phœnix.

Vendredi 14 février 2025

M. vient de faire surface sur le net. J’ai googlé son nom. Une vidéo. Je n’ai pas joint le son à l’image. Visuellement, cela pourrait ne pas être lui. Mon ressentiment tombe à voir son apparence. La voix n’a pas changé. Je ne l’ai pas écouté, du coup. Comme un chien de berger, j’éprouve de la satisfaction à situer, dans l’univers, les hommes avec qui j’ai eu une histoire d’amour. Quelques hommes, qui m’arriment à mon existence. Ils ont participé à mon miracle. Je n’ai plus rien à leur reprocher. Il manquait M., et je suis bien aise de voir qu’il a évolué, d’une manière prévisible. Aujourd’hui, c’est un anti-capitaliste, peut-être rémunéré pour cela. C’est le contraire de la « Schadenfreude » qui m’anime à l’égard de mes ex. Ou alors pour ce qui touche à une dimension très superficielle de leur être, qui me concerne aussi. Non, ces histoires d’amour, aussi bancales qu’elles aient pu être, sont mes histoires. Choisies. Qu’un d’eux disparaisse, alors même que je n’en reverrai jamais aucun, je perdrais un ami voire un frère. Finalement, j’ai fait famille hors de ma famille.

Samedi 15 février 2025

Au lieu de musarder du côté de mon passé sentimental, je ferais mieux de réfléchir aux faits criminels que j’ai vécus et dont le souvenir se précise. J’éprouve ponctuellement le besoin d’évoquer ma vie hors traumas comme une baleine va respirer avant de replonger. Pourtant, le temps où mon quotidien se partageait entre l’horreur et la survie est révolu. Il ne reviendra pas. Des mécanismes ont verrouillé les progrès réalisés. Il faut continuer à chercher et à comprendre cependant. Il le faudra toujours. Les faits d’abord. Mon grand-père, a priori, une occurrence. Mon père, trois occurrences au minimum. J’ai un doute sur le nombre de fois où j’ai subi un viol. J’entends le juge qui a à connaître de mon affaire me reprocher cette imprécision. Je lui réponds que rien n’a été filmé, et que l’imprécision ne porte que sur un épisode. Je lui dis encore que je me souviens très bien de la nuit où ma mère a refusé sa porte à mon père et qu’il est venu dans ma chambre, comme du jour où je l’ai mordu, et où il s’est posté derrière moi pendant que j’avais les yeux rivés sur le tableau noir auto-collant de ma chambre. Il n’y a guère que les attouchements que je ne situe pas bien dans le temps, au point de suspecter qu’ils ont été commis sur un mode filé, on dirait « perlé » pour une grève.

Dimanche 16 février 2025

La dernière fois que mon père me visite dans la chambre violette, je ne crie pas. Dans la chambre de gauche, il y a Grande sœur, dans celle de droite, Petite sœur, et dans la « chambre haute », à sept mètres de la mienne, ma mère. Je suis en sécurité. La minuterie de la lumière du corridor s’est éteinte, mon père ne l’a pas réenclenchée. Une dispute entre les deux. Rien d’inhabituel. Pour avoir entendu sa démarche lorsqu’il a monté l’escalier, deux volées séparées par un palier intermédiaire, je sais qu’il est aviné. Qu’il entre dans ma chambre, plongée dans l’obscurité, n’est pas non plus pour m’effrayer. Cela ressemble au rituel du soir, quand mon père et ma mère, chacun à leur tour, viennent nous souhaiter bonne nuit en nous faisant une bise sur chaque joue. Souvent, l’haleine de mon père est chargée d’alcool.

Mais ce jour de février, peut-être mars, peut-être janvier, 1981, il n’allume pas la lumière de ma chambre, il vient se coucher sur mon corps minuscule et se frotte, se frotte et se frotte à l’infini. Il me pénètre. Je ne me souviens pas d’une douleur. Ce n’est pas la première fois. Mon corps est écrasé, je n’ai pas mal. Avec ferveur, il me dit qu’il m’aime, qu’il m’aime tant, et continue ce qu’il fait en moi. Puis se lève et part. Toujours dans le noir. Quand je suis sous lui, mon cerveau tourne à plein. Comme dans un état d’hyper lucidité, celle que me permettent mes sept ans. En même temps, il y a un vertige où j’ai l’impression de côtoyer l’infini. Néanmoins, je me sens éveillée par rapport à cet homme. Ses mots sont un délire, je le sais, n’est-ce pas ? Et en même temps, j’ai plaisir à les prendre pour moi, car c’est mon père qui les dit. Je suis tout d’un coup sa reine. Il y a eu de l’excitation, une électricité. C’est une énergie qui ne comprend rien à ce qu’elle est, qui est brute et se sent coupable.

Les fois précédentes où mon père me visite, rien de semblable. Ce sont des coups, des empoignades, une lutte à bras le corps. Ma mère n’est pas dans la maison. Je hurle comme un cochon qu’on égorge. Une fois, quand je comprends que mon père monte les escaliers, je pousse le loquet de la porte de ma chambre. Un loquet rendu difficile à actionner par les multiples couches de peinture qui le recouvrent. Je hurle pendant que mon père m’intime d’ouvrir la porte. Je résiste. La morve coule de mon nez, les larmes jaillissent de mes yeux, je dois baver un peu. Mon hurlement vient des fosses nasales. Je le sens encore. Bizarrement, l’instrument que je lui associe est l’ocarina. Je finis par ouvrir. J’ai peur de mon père. Plus aucun libérateur ne viendra me sauver. Ma peur animale vient de là. Renard acculé dans son terrier encerclé par une meute de beagles hargneux. C’est pour les voisins que j’ai crié. Un jeune couple, Myriam et Lamberto. Ils n’ont pas réagi et déménageront quelques mois plus tard.

Ce qui se passe ce jour-là est brutal. La lumière blanche d’hiver ne dissimule rien à mes yeux, ni le corps de mon père, ni son visage. Mais le premier rôle de cette tragédie revient à son sexe. Que de crispation autour de ce bout de chair ! Après s’être caressé, son sexe s’érige. Il force ma bouche sur son pénis. Mes lèvres se rétractent, ma langue se tapit au fond de ma bouche pour éviter le contact des muqueuses. Les dents en sentinelle font leur travail. Je le mords, il me bat et me projette à un mètre. Mais il ne veut pas en rester là. Il caresse à nouveau son sexe. Ça se passe sous mon nez. Il se place derrière moi et se masturbe dans mon dos. Je fais face au tableau noir auto-collant qui se détache sur le fond parme de ce mur de ma chambre.

Ce tableau noir, comme une page blanche, m’a offert une porte de sortie pendant que mon père instrumentalisait mon corps ? Symboliquement, c’est joli. Oui, symboliquement. Mon esprit était dans la confusion la plus totale. J’avais hurlé à m’épuiser, j’avais mordu, j’avais valsé, j’avais passivement entendu un bruit de viande tapée dans mon dos, comme une escalope qu’on aplatit. Beaucoup d’indéfinissable aussi.

J’ai résisté à mon père. Je me suis battue contre lui. Plus tard, je me suis élevée contre des figures d’autorité que j’ai jugée iniques. Mon surmoi me l’a fait systématiquement payer en taillant mon moi en pièces. Combien de temps ce combat et cette reddition ont-ils duré à chaque fois avec mon père ? Moins d’une heure sans doute. Disons une heure de violence vive. Physique, mentale. Je suis la boule, il est la canne de billard ou les manettes du flipper. Pourquoi ? Il n’est pas violent normalement. Est-ce qu’il n’a pas vraiment quelque chose contre moi, que c’est juste qu’il n’a pas d’autre corps à disposition ? Plus tard, il ira chez des prostituées. Pourquoi n’y est-il pas allé ces jours-là ? Ma mère lui avait peut-être donné pour mission de me garder.

Lundi 17 février 2025

Où que je tourne mon regard dans ma famille, le sexe masculin, l’organe, est obsessionnel. Du côté maternel, c’est un trophée pour les femmes dont le corps en a fabriqué un. Les hommes, se tancent sur la longueur du leur et sont aussi en liesse lors de l’arrivée d’une non-fille, d’un semblable. Je me souviens de cet oncle embrassant, gaga, les parties génitales de son petit-fils. Du côté paternel, virage à 180 degrés, la quiquette n’a pas la cote. Je peine à imaginer ma grand-mère paternelle face aux érections infantiles de mon père. Elle aurait aimé avoir une fille. Dans ce monde puritain, on mettait des livres sous les coudes de mon père pour qu’il se tienne droit, se toucher le zizi devait être sérieusement réprimé. Que savaient mes grands-mères de leur sexualité quand elles se sont mariées ? Toutes deux étaient les cadettes d’un trio de filles. Georgette, Rose et Louise du côté de ma mère. Nelly, Germaine et Bluette du côté de mon père. Louise était minuscule, 1 m 45, et très jolie, Bluette était un grand cheval et d’une beauté bizarre. D’elle, j’ai mes paupières tombantes. Louise était fatigue et langueur. Bluette, l’incarnation de toute la volonté du monde appliquée au travail. Je crois que c’était pour elle une revanche sur ses belles-sœurs, qui lui avaient fait la vie dure à son entrée, à elle la paysanne, dans la famille bourgeoise de son mari. Elle régnait sur son ménage parfaitement tenu et contrôlait tout.

Nous n’avons jamais échangé ni avec l’une ni avec l’autre aucun mot sur la sexualité. J’ai du mal à imaginer qu’une femme, au lit, puisse faire un effet aussi déplaisant à un homme que la réciproque. Je m’explique : comment une femme pourrait-elle chercher son plaisir et son plaisir seulement pensant que ce faisant elle satisfera l’homme ? Réciproquement, je pense à ces quelques hommes adultes qui ont été mes compagnons et qui, sans être les pires, car la relation était néanmoins d’une certaine qualité, étaient sidérants d’indifférence à mon plaisir, d’ignorance ou juste de maladresse. Je ne peux cependant pas les blâmer : comme pour des souliers, j’aurais dû, connaissant mon pied, mieux les choisir.

Chez mes grands-parents paternels, c’était mon grand-père qui jouait le rôle du censeur quand nous regardions la télé et qu’un baiser s’y échangeait. Il zappait. Hypocrisie ! Quand mes sœurs et moi étions plus petites, il nous reprenait quand nous courrions en petite tenue dans la Colline. L’interdiction portait sur le fait d’être « cul-nu ». Il avait peur peut-être de ne pas contenir ses pulsions pédophiles. Ou voulait croire que notre nudité éveillerait ses désirs pédophiles ? A la pré-adolescence, j’ai « tout appris » sur la sexualité dans une édition spéciale d’« OK magazine ». J’étais très curieuse. Je l’avais acheté et caché sous mon lit. J’ai un manuel qui a servi à l’éducation de ma grand-mère paternelle pour qu’elle devienne une parfaite ménagère. Il n’y est jamais question de sexualité.

Mon grand-père paternel avait des dents en avant, comme Zara White. Cela lui donnait un air benêt. C’était un homme habile et manipulateur en tant que directeur d’une succursale locale de banque cantonale. Il aspirait au pouvoir et la politique ou les mandats dans des bonnes œuvres lui en ont donné. Sa maman était contente. Marguerite, morte à nonante-six ans. Le premier enterrement auquel j’ai assisté. J’étais au collège. Je me souviens, je portais ma veste blazer chinée pourpre et noir, avec mon fuseau noir. La tenue vestimentaire et le style étaient primordiaux. Je ne me souviens pas des chaussures que je portais. Mon père n’était pas encore mort, mais j’aimais le noir. À ces funérailles, je découvrais des petits-cousins beaucoup plus vivants que le reste de la famille. Beaucoup moins lettrés aussi. Il y avait les enfants de l’aîné de Marguerite, le préféré, qui ressemblait le plus à son mari aussi. Il était parti fissa vivre à Genève et avait réussi dans l’immobilier. Il aimait les belles femmes. C’était un peu de couleur dans cette assemblée de sinistres de personnes qui n’aimaient que les auteurs classiques.

Le temps du collège a été un temps relativement serein pour moi. Bien plus agréable que la primaire où mes moyens de m’émanciper du foyer délétère étaient limités. J’ai adoré que des profs différents se succèdent sur la scène, en face de moi, au fil des heures. Je me souviens de ma tenue pour la rentrée de 6e : un pantalon et une cravate en cuir rouge sur une blouse blanche. Je n’avais pas un physique de liane, mais je n’étais pas dodue. Mon père m’avait accompagnée en voiture. Je ne connaissais personne pour des raisons de sectorisation. La plupart des élèves venaient d’un faubourg de Saint-Louis vers lequel ma vie allait se déplacer pour les quatre années à venir. J’ai eu des copines. Beaucoup. Avec une gradation dans l’attachement bien claire. Je recevais des billets doux des garçons de la classe et il n’y avait qu’en sport que je n’avais pas 18. En fin de collège, j’ai eu l’un ou l’autre flirt, même si j’étais amoureuse depuis la sixième et assez constante dans mes amours platoniques.

Mes copines sont alors les moins studieuses possibles. J’achète tous les 45 tours du top 50 et je les danse à la maison, dans les boums, dans les soirées de la JOC, où m’emmène ma copine musulmane. Chez elle, je découvre les K7 vidéo et les couvre-lits à poils orange criard. J’aime beaucoup sa maman, sa grand-mère tatouée et je n’ose jamais appeler son père autrement que Monsieur M. J’ai une mobylette aussi. C’est le cadeau de mes grands-parents paternels pour mes quatorze ans. J’ai presque honte de l’énormité du cadeau. Du point de vue de l’équipement, je suis une privilégiée. Je revois mon pied actionnant le kick de démarrage chaussé d’un de ces beaux « souliers », acheté lors d’une virée consommatrice à Bâle, financée par ma grand-mère paternelle. Les chaussures venaient de chez Bally. Super came.

J’ai grandi dans de beaux vêtements. Ce n’est pas anodin. Cela donne confiance en soi et un sentiment d’importance. Cela a cessé au lycée. Enfin, ce qui a cessé au lycée, c’est mon indifférence par rapport au regard masculin. J’ai tellement voulu plaire à Y.G., ou plaire tout court, que le doute s’est insinué par tous les pores de mon être. Le regard des autres filles, qui avaient un look androgyne et BCBG m’a stigmatisée. Nous n’étions pas très nombreuses à rechercher activement la blondeur, à porter des vêtements près du corps et des décolletés. J’aimais les couleurs vives. En seconde, mon malaise n’avait pas encore pris naissance. J’étais dans une seconde latin-informatique. Il n’y avait que des garçons et les rares filles étaient aussi détachées que moi des rivalités féminines. Malgré leur absence de besoin de féminité dans l’apparence, elles ne me jugeaient pas. On ne parlait ni de garçons, ni de fringues ni de quoi que ce soit de girly, mais de volley ou de rien. Je restais le garçon manqué d’avant la puberté, mais je ne pouvais pas aller contre cette ultraféminité apparente. C’était écrit dans ma filiation et surtout dans mes incestes.

Mardi 18 février 2025

Consistance du sexe de mon père que je mords. Ça y est, j’ai saisi, encapsulé, la sensation. Celle de la pénétration vaginale plus flottante, comme constituée de plusieurs couches.

À la puberté, riche des lectures sur la sexualité que j’évoquais, je scrute dans un miroir de poche l’entrée de mon vagin. D’hymen, je ne vois pas. Mes lectures préviennent : l’hymen a pu se déchirer en l’absence de relations sexuelles lors de la pratique de l’équitation par exemple. Soit. Tout pour moi se passe désormais sur un mode souterrain à moi-même. Je sais qu’il y a quelque chose de louche. Mais je n’ai pas l’idée d’une proximité sexuelle avec mon père, que je côtoie chaque jour. D’ailleurs, le seul contact que nous avons, ce sont des bises du bout des joues.

Les bains au permanganate de potassium. Couleur rose-violet, 400-450 nm, plus précisément fuchsia de code couleur : rouge : 255, vert 0, bleu 255.

Grande sœur était là, quelque part, quand le grand-père fricotait avec moi. Je ne pense pas qu’elle ait joui de mon supplice. Enfant et jeune adulte, je pensais que je la protégeais et que j’agissais ainsi parce qu’elle avait un retard qui lui faisait comprendre les choses moins vite que moi. Maintenant, je ne sais plus qui protégeait qui. Elle s’en sortait aussi sans moi et elle était simplement calme quand moi je faisais beaucoup et vite, pour ne pas m’entendre hurler.

Le psy m’a plusieurs fois invitée à développer l’idée d’un lien entre mon grave geste suicidaire et l’idée de sacrifice pour ma famille. Je ne sens toujours pas très bien cette affaire. Dans la Bible, on offre un agneau, parfois un fils, en sacrifice, pour se concilier la clémence de Dieu. Moi, j’étais l’« Opfer », en allemand à la fois victime, sacrifice et offrande. J’ai été une soupape à la folie violente de ma famille nucléaire. Ma triste famille née de l’union qui aurait pu être belle de la montagne et de la Méditerranée. Mais mon père et ma mère ont été rattrapés par ceux qu’ils fuyaient en se choisissant. J’étais victime, sacrifiée, mais moi, avant tout, je voulais que ma famille aille bien.

Sans doute, malgré son mariage, ma grand-mère paternelle a remis la main sur l’épaule de son fils, qui s’est retrouvé petit bonhomme face à elle, Bluette. Ma mère l’en a méprisé. Dans sa famille, les hommes roulent des mécaniques et commandent aux femmes. Pauvre papa. Couvert des cicatrices de ses boutons d’acné. Gauche avec les femmes. Pas macho. Châtré par sa mère. Le grand-père paternel, à quel point mon père a tenté de le fuir… Je n’en parlerai pas ici. Ce degré de violence est pour plus tard.

Bluette aurait voulu avoir une fille. La fillette mort-née qui est arrivée après mon père. Mais elle était fière d’avoir fait un Vuille, qu’elle a élevé comme un être non sécréteur. En ex-paysanne qui craint plus que la bourgeoise que du purin tache sa blouse. Comment mon père a-t-il fait, adolescent, pour cacher le produit de ses séances masturbatoires ? Les mouchoirs grands comme des linges de cuisine ? C’est ma grand-mère aussi qui les lavait. Chez les scouts, il régnait peut-être plus de licence.

Les mouchoirs, c’est tiré par les cheveux, mais ils me permettent de passer à une légende maternelle. Elle concerne les rapports de ma mère à son nez. Son complexe à cet égard était de notoriété publique dans sa famille. Ainsi, ma mère aurait détesté son nez au point de le cacher jeune par des lunettes. Elle en serait devenue myope. Aucune indulgence quand cette anecdote est racontée par les membres de sa famille. L’affaire relève du caprice.

Ma mère disait aussi qu’elle avait fait l’objet d’attouchements perpétrés par un oncle ou un cousin. Soit. Commençons par un autre bout. La sexualité obsédait ma mère. Elle en parlait à qui voulait l’écouter. Son absence de plaisir. Ses amours pour d’autres hommes que mon père et l’infidélité conjugale à Paris. Mon père était amoureux de ma mère avec le désir physique afférent. Des photos le montrent, embrassant ma mère, tentant d’introduire sa langue dans sa bouche qui s’y refuse.

Il s’est vite passé la même chose au niveau des rapports sexuels. Ma mère disait que ma mémé n’aimait pas le sexe et que mon pépé était homme de volupté, mais s’était résigné et n’aurait jamais trompé sa femme. Ma mère voyait-elle en sa mère ce qui l’animait elle ? Elle n’aimait pas le sexe. Elle aimait en parler. Je ne lui jette pas la pierre. Surtout si ce manque d’appétit lui venait d’avoir été abusée pendant son enfance par ce Tonton Fanfan.

Mais mon père, lui, n’avait pas ce qu’il pensait avoir en se mariant. Du sexe. Je n’arrive pas à imaginer que leur union ait pu reposer sur une complicité plus fine et sur de la tendresse bienveillante. Elle ne connaissait rien des hommes (ni d’elle-même), lui ne jurait que par la poésie et ne connaissait rien aux femmes. Ma génération au moins a toujours connu la mixité. Mes parents ont fait chambres séparées à Saint-Louis assez rapidement. Ma mère est montée à l’étage des enfants quand j’avais six ou sept ans.

Les relations de mes parents ont connu un fort mouvement de dissolution quand ils ont rencontré l’intelligentsia de gauche ludovicienne. Des journalistes, des artistes de la musique et du théâtre. Mon père est alors sollicité pour participer à un recueil de poésie local et il commence à chanter dans des cafés-concerts qui ont lieu à la MJC. A-t-il du mal à gérer cette popularité locale naissante ? Un penchant mégalomane s’éveillerait-il alors, dopé à l’alcool, qui coule à flots ? Il y a de la mégalomanie dans ma famille suisse. Être un Vuille, c’est du côté de Philippe, mon grand-père paternel, avoir des obligations de type paternalisme social, et, du côté de Bluette, être d’une des familles les plus influentes et riches, croit-elle, de sa micro-vallée haut perchée.

Mon père boit. Jeune, il buvait déjà paraît-il. Je veux bien croire que ma mère n’en savait rien et que c’était chose difficile à vivre pour elle, comme me l’a dit sa sœur, protectrice à jamais de son bébé de onze ans de moins qu’elle. Je suis en totale empathie avec ma mère, mais elle, elle ne mentionnait pas ce point. Je me souviens bien, pour ma part, de l’haleine fétide d’alcool de mon père quand il était sur moi. Pire, de l’exhalaison de pochtron qui l’accompagnait presque en tout temps et en tous lieux, les années passant.

Cette odeur me ramenait à ce moment immonde du viol sans que je ne l’identifie plus. Les couches, comme un millefeuille, de remontée du souvenir, de clapet l’étouffant derechef, se superposant au fils des 365 jours des près de 10 ans où j’ai vécu au côté de mon père après le jour où plus jamais il ne m’effleura. À part du bout des joues. Comme je l’ai mentionné. Dérapant l’une ou l’autre fois et posant ses lèvres humides, et sa moustache imbibée de mousse de bière sur ma joue. J’ai alors bondi. De dégoût. Mais les mots sont restés courtois. Le bond était réflexe et impulsion d’avant la censure. Une émotion furtive, que je ne parvenais plus à qualifier.

Mais je digresse. Je suis capable d’empathie pour ma mère face à l’ivrogne. Mais une fois encore, elle n’avait pas l’air si gênée de la chose. Et puis, ma mère était salope dans son rapport avec mon père. Ou monumentalement idiote. Je dois creuser la question. Par exemple, elle n’avait pu se retenir de dire à sa sœur qu’elle avait fait l’amour avec mon père à Londres, alors que règne dans ma famille la règle de la virginité avant le mariage pour les femmes, même celles de ma génération. Toute sa famille l’avait su.

Mais elle racontait aussi à l’envi que deux jours avant son mariage elle pleurait, ne voulait plus se marier. Mais sa robe rose de mariée était prête, la fête aussi sans doute. Je veux bien croire que face au grand saut dans le vide que représentait son mariage, ma mère a frémi. Mais je sais que dans ces conditions, je n’aurais pas dit oui et mon prétendant aurait un peu tiqué mais compris.

Mes parents n’avaient jamais vécu ensemble. Après l’Angleterre, ils s’étaient vus, peu, à Paris, ma mère habitant à Bondoufle. C’est d’ailleurs là-bas que le mariage avait lieu. Je ne sais rien des premiers jours de l’union. Je n’ai jamais entendu parler d’un quelconque voyage de noces. Leur premier appartement est à Bâle, pas pour la proximité avec la France, mais parce que mon père y trouve un emploi. Chez Ciba-Geigy. Il est chargé de l’import-export. C’est cohérent par rapport à sa pratique des langues. Il deviendra traducteur, dans la même boîte. Son bureau décoré de nos dessins à mes sœurs et à moi se trouvait au même étage que celui des graphistes. C’est un homme de contact qui aime rire de blagues idéalement salaces, adore les contrepèteries et a nombre de copains.

Ma mère pleurait aussi quand mon grand-père l’a conduite à l’aéroport pour qu’elle prenne son avion à destination de Londres. Elle allait y être jeune fille au pair. J’ai peu de sympathie pour les larmes, de crocodile ou pas. Ça fait un bien fou, mais c’est au mieux de la complaisance, au pire, une arme stratégique. De son aveu, ma mère n’avait jamais quitté ses parents. C’était en 1968, elle avait 23 ans, sa scolarité avait été médiocre, son père lui avait payé des cours de sténo dactylo, elle avait travaillé dans un grand hôtel parisien, invité ses parents au restaurant avec son premier salaire, s’était acheté de belles affaires, avait vu Léo Ferré à l’accueil, il était sale et antipathique, disait-elle, et l’aventure avait tourné court. Elle partait comme jeune fille au pair pour faire quelque chose de sa vie.

À Londres, entre mes parents, ce fut l’idylle. Ils fréquentaient la même école de langue. Mon père était amoureux de ma mère. Et vice versa. De retour, en France/Suisse, comment s’apparaissent-ils l’un à l’autre ? Mon père lui écrit des poèmes. La courtise en troubadour pas chaste. Elle aime ça. Mais mon père est un peu couillon. Il mange l’écorce des citrons quand elle lui dit qu’ils font ça, dans sa famille de Tunisie. Ma mère rit. Bientôt, elle le méprisera. Elle a le parler cassant de ma famille pied-noire. « Si tu n’avais pas un trou au milieu des fesses, tu ne saurais pas chier ». Mon père est-il anéanti face à de telles saillies ? Moi oui. Ma mère et ma famille méditerranéenne ont de la condescendance pour ma famille de Suisses lents et polis. Bêtes ?

Mais mon père est un parti inimaginablement bon. Personne n’en attendait autant de ma maman, bonne à rien. Un parti meilleur que celui de sa sœur, dont la belle-famille prometteuse a tout perdu, beaucoup, en quittant la Tunisie. À quel point ma mère est-elle sensible à cet argument ? J’ai toujours minimisé sa prise en considération de la richesse de sa future belle famille. Ma mère affichait un tel désintérêt pour l’argent. Mais elle aimait les chaussures Ted Lapidus et l’esprit bâlois qui valorise les belles matières, hors de prix.

Pour leurs raisons donc, mes parents se sont mariés. Ma mère a aimé Bâle. À Saint-Louis, les amis ont envahi notre vie. Mon père jouait à l’artiste, ma mère à la mondaine.

C’est là qu’elle devient l’idiote ou la salope que j’évoquais. Elle tombe amoureuse d’un journaliste. Il est divorcé, ou pas encore, mais les gens qui entourent mes parents sont très libres. En somme, ma mère a un crush. Mais elle le dit. Coup de massue pour mon père. Il renoue ou noue davantage avec la bouteille. Il aime aussi le modèle du poète maudit, el desdichado nervalien. Il ne pense pas à rappeler à ma mère que si elle n’a pas lu Madame Bovary, lui l’a lu et que le roman finit mal.

Dans les mois, peut-être années qui suivent, ma mère va plus loin. Teste-t-elle la limite ? Lors d’un week-end de tourisme qu’elle passe seule à Paris, elle rencontre un homme dans une exposition, à Beaubourg. Il la drague et lui propose d’aller chez lui. Elle accepte ! Cette anecdote me sera racontée de multiples fois pour illustrer sa frigidité. Elle me répétera que même avec cet inconnu, doux et gentil, elle n’a pas joui. Je resterais muette face à ces informations. Pensant toutefois à la difficile conciliation entre l’adultère et la préconisation de virginité au mariage qu’elle a pour ses filles.

À nouveau, ma mère parle à mon père. Elle raconte son infidélité. Honnêteté ? Ma mère est un vomi de paroles. Mon père écrit une chanson, dont quelques paroles sont encore dans ma tête. « L’aventure fut brève, comme on me l’a conté, c’est un vendredi treize que le pont a sauté ». J’ai interprété cela comme pouvant préfigurer la folie de mes viols. Mais la chanson continue ainsi : l’aventure « donne à la coquine d’encore plus beaux atours ». Alors là, va comprendre ! Mon père était-il prêt à faire feu de tout bois, de se rire de son sentiment tendre pour ma mère aussi, pour composer une chanson ? Son identité d’artiste le valorisait. Lui, le mal-aimé.

Quand mon père monte les escaliers pour se rendre dans la chambre de ma mère, il vient réclamer ce qu’il croit être son dû. Il pense que c’est d’autant plus son dû que ma mère s’est donnée physiquement à un autre et que dans ses rêves, elle est avec un autre. Je convoque « Autant en emporte le vent », Clark Gable et Vivian Leigh qui m’ont tant fait vibrer pour cette analyse. Mais la réalité de notre famille nucléaire est sordide. Ma mère refuse à mon père l’accès de sa chambre. Il vient dans la mienne. Elle ne se lève pas pour l’arrêter. Se serait-elle levée s’il était entré dans la chambre d’O. ou de M. ?

Ce soir-là, mes aimées, mes sœurs et ma mère, demeurent muettes, immobiles et absentes. Rien à voir avec les clapotis dans l’eau et le doigt, l’index. Me faisant mal. Parce qu’il n’y a que de la matière tendue dedans. Parce que je suis une enfant et que c’est un doigt d’adulte. Mon père a de longs doigts de pianiste. Il en a joué du piano pendant dix ans. En a été dégoûté par les coups de règle en fer sur les doigts. Maintenant, c’est la guitare. Du coup, il a des ongles de guitariste. La main droite du guitariste pince les cordes. Une douleur aiguë, l’ongle qui égratigne. Une douleur grave, la tentative de pénétration. Dans mon intérieur.

Néanmoins, c’est intime, nous sommes seuls dans la salle de bain. Moi dans la baignoire, lui agenouillé. Mais la scène originelle, c’est les pas dans l’escalier, la silhouette de mon père dans l’embrasure de ma porte, son corps sur le mien. C’est la première et quasi dernière scène chorale : nous sommes les cinq présents. Je suis l’unique sacrifiée. Beaucoup plus tard, je vivrai douloureusement le fait que mes parents et mes sœurs séjournent dans un hôtel de Camargue, chose que nous ne faisions absolument jamais, alors que j’étais invitée chez la fée-non fée. Comme si, de mon sacrifice sexuel pour la cohésion familiale j’attendais que celle-ci n’existe pas sans moi.

Mercredi 19 février 2025

Faisons un tour dans le territoire balisé par ma mère. Il faut que je me concentre sur ce qui m’était destiné. Les méchancetés, les quelques moments de grâce où j’ai eu droit à sa tendresse ou à ses compliments. Rarissimes. Son désamour est à deux niveaux : une fois qu’elle a laissé mon père commettre son crime d’inceste, elle en est la complice. A cette couche de rejet de moi s’ajoute une difficulté à s’accommoder de mon intransigeance à son égard : je vois tout, je juge tout, mais surtout, préférant m’arrimer au moteur bourgeois qui se trouve du côté de mes grands-parents paternels, comme eux, je la méprise. Ma mère : pureté de sentiments ou malveillance ? Un genre de chaos dont il pouvait ressortir du très mauvais.

J’ai fait un voyage entre la 1re et la 2e année de droit avec l’amie d’enfance en Islande. C’était une initiative lancée par la ville de Saint-Louis. Nous étions munies d’un caméscope et avions deux jours de montage dans un studio professionnel après le voyage pour réaliser un film. Je m’étais piquée au jeu et avais adoré l’expérience. Notre film avait des défauts et des qualités. Suffisamment de qualités pour gagner le prix décerné par le jury de professionnels. Il y avait un prix du public aussi. Ma mère a voté pour un autre film que le mien. Un poignard dans le cœur, comme celui que je tenterai plus tard de me planter. Sur le moment, j’ai justifié sa conduite par son absence de favoritisme, tout à son honneur.

Il lui est arrivé de me comparer à Grace Kelly, de dire que certaines personnes donnaient l’impression de voir le Messie en me voyant. Il n’y avait pas de hargne dans ces déclarations, mais elles étaient contrebalancées par des qualificatifs tellement dévalorisants que je ne pouvais leur donner du crédit. Petite je croyais à l’époque que si j’étais cent fois plus belle et mille fois plus intelligente, ma vie serait enfin heureuse. J’étais fascinée aussi par la beauté des actrices au visage lisse et lumineux. Catherine Deneuve, Ava Gardner, Nastassja Kinski et d’autres. Grace Kelly était vraiment trop belle. Je pensais que la beauté faisait le bonheur. J’étais nourrie des films qui passaient à 20 h 30. « Mogambo », « Angélique marquise des anges »… De contes de fées aussi, où la belle a toujours un teint de porcelaine, des cheveux noirs et des lèvres rouge sang. Idéal inatteignable.

Jeudi 20 février 2025

Je ne pose pas de questions et cela me joue encore des tours. C’est que je pense savoir, je trouve toujours une étincelle de réponse. C’est autre chose aussi : un jour, je n’ai plus posé de questions par fierté et orgueil. Mais avant déjà, les réponses n’avaient plus de sens.

Quand j’ai une incertitude, j’interprète et je me convaincs que mon interprétation est la bonne. J’ai catastrophiquement pour moi interprété des paroles importantes du psy. De mon interprétation, j’ai fait une loi et l’ai appliquée sans me poser de questions. J’ai foncé dans le mur au moment de la covid. Au début de l’analyse aussi, je ne posais pas de questions. Une question, c’est un dialogue. Impossible alors. Tout était sentence. Éventuellement, je préférais m’ouvrir de mes incompréhensions à M., comme s’il avait voix au chapitre de ma santé mentale. Aujourd’hui, je n’ai plus peur de poser des questions. Je suis vigilante pour ne pas opiner du chef en pensant, oui, oui, alors que les mots me dépassent parce que je suis concentrée sur ma parole. Pourtant ce que le psy dit constitue toujours une pièce de mon puzzle, plus ou moins évidente, tordue ou dérangeante.

Pour les tâches de traduction qu’on me confie, je ne pose jamais de questions. Je m’en veux de ma sale et dure tête, mais je n’y pense jamais. Quand quelque chose m’échappe, je trouve. De plus en plus, je corrèle le degré de conviction que j’exige de moi et le tarif au mot ou les délais de paiement du client.

Au collège, j’étais curieuse de tout. De l’observation de chaque prof, qui se produisait sous mes yeux, et en principe de ce qu’il enseignait. Au sommet de ma hiérarchie, il y avait les maths. En 6e, j’étais dans la meilleure classe, la 6e Provence. Tout le monde savait que c’était la meilleure classe, car le principal venait du sud de la France. J’ai atterri en 5e Flandres, la plus mauvaise. Ce n’était pas le fait du hasard. J’étais déléguée, j’avais entendu le principal annoncer que j’y jouerais le rôle de locomotive. Et tant pis si j’étais séparée de mes copines. La classe était mauvaise parce qu’elle rassemblait les grands gaillards en attente d’orientation professionnelle. Moi, j’avais mes 18 sur 20 et je passais à autre chose : j’aimais l’indifférence de ces camarades aux choses scolaires et leur voix qui déraillait. Ils étaient gentils avec moi.

Dans mon souvenir, je ne faisais pas de devoirs à cette époque. La 5e, ce sont mes premières règles aussi. J’en parle à peine à ma mère. Dans mon journal intime, j’écris sur un mode dépressif (qui est celui de tous mes journaux intimes) que voilà, ce n’est que cela. Malgré la désapprobation de ma mère, je n’utilise rien d’autre que des tampons. Avec applicateur. Je lis la notice, très détaillée. C’est très simple. J’ai l’impression de gérer seule ce cap. Mon corps m’appartient farouchement. Mes seins poussent. Je ne les aime pas. La mère d’une copine me donne son premier soutien-gorge. Habillée, j’accepte ma poitrine et peux la trouver jolie. Nue, ce n’est pas possible tant je suis imprégnée des images de poitrines idéales des magazines féminins dont je me nourris. Je n’ai pas d’esprit critique par rapport aux mannequins. Je vois les poitrines de ma mère et de ma sœur. Je pourrais me comparer avantageusement à elles. Mais je ne puise pas mes références dans le cercle familial. Pourquoi ? Le principe d’identification s’est-il rompu, comme un miroir qui se brise, la nuit où ma mère et mes sœurs m’ont livrée tacitement à mon père ? C’est une hypothèse. Je n’ai plus cherché à courir derrière elles, j’ai tracé ma route. Est-ce un effet de ma volonté, ou est-ce un processus subi : une incapacité psychologique à m’inscrire dans la transmission ou le mimétisme familial ?

En 5e, quelques copines jouent un rôle énorme. J’échange un baiser avec une copine plus âgée. Elle n’est plus au collège. Elle est très libre et peut accueillir des copains chez elle quand ses parents sont au travail. Je suis parfois de la partie. Nous écoutons de la musique et buvons. Un après-midi, je suis saoule et fume ma première cigarette. Elle m’accompagne quand j’emmène mon chien Moujik bondir dans les vastes terrains vagues près de la frontière suisse. Son beau-père est douanier. Sa mère est dure et vulgaire. Je me retrouve dehors toute une nuit avec elle et les copains. J’ai dit à ma mère que j’allais dormir chez cette copine et elle a fait de même. Mes parents me laissent gérer une liberté immense. Je leur mens. Il ne m’arrive rien. Jamais. Même pas à Londres quand j’ai 18 ans et que je croise de drôles de regards.

Monsieur le principal, disons que cela est un peu de votre faute si intellectuellement, la 5e a été une année de jachère. Pas sûre que ce soit très bon cette autre forme de décrochage scolaire. Je revois la prof de math, cette année-là, tracer ses beaux cercles au tableau avec un compas doté d’une ventouse d’un côté et de la craie serrée dans une bague de l’autre et des droites avec une règle en bois jaune d’un mètre. Lentement. Mon prof de math de 6e faisait tout à main levée et riait quand le cercle ne se fermait pas. Il venait du Mali et racontait comment, gamin, il dégommait les chauves-souris au lance-pierre, des roussettes, et en mangeait la cervelle. En fin de collège, c’est lui qui a conseillé à mes parents de m’envoyer en séjour linguistique en Angleterre. Une raison de vivre pour moi.

Car en 4e, il m’est arrivé mon premier cours d’anglais. Je mangeais les paroles du prof. Mais ça n’allait pas assez vite alors je posais des questions. Affamée. Moi qui contenais si bien mon ennui par ailleurs. Il y a là quelque chose à creuser du côté de la frustration. « Monsieur, comment dit-on ‹ manger › ? » Peut-être que cela a été ma dernière question. Le prof m’a répondu que l’on verrait ça plus tard. J’avais le bec cloué. C’était le point de bascule pour le prof entre l’élève intéressée, qui le flatte, et l’élève qui fatigue. Ce n’est pas la seule fois que cela m’est arrivé. Or, pour moi, le regard du prof était essentiel. Il validait mon existence, tout comme la note, qui est devenue une fin en soi au collège. 20 sur 20, 40 sur 40 : des jackpots !

Vendredi 21 février 2025

Ma mère a essayé de réparer des choses à mon égard, surtout après la mort de mon père. Il y a eu les cadeaux et parfois des encouragements. Passer la chanson « Nous étions quatre bacheliers », de Brassens le matin du bac. J’avais modérément apprécié cette initiative. À des moments critiques, elle m’a conseillé d’aller voir un psy. J’aurais pu faire un petit travail en terminale, avec un psy de Saint-Louis, si ma mère ne m’avait pas reproché d’être critique à son égard quand je sortais de chez lui. Elle donnait un peu, reprenait beaucoup.

Dans mon enfance, je me réjouissais presque d’être malade, car cela signifiait qu’elle me frictionnerait vigoureusement la poitrine et le dos. Avec de la Bronchodermine, dont j’adorais l’odeur. Mes fesses se crispaient en revanche sur le suppositoire. Est-ce que je m’abandonnais, confiante, aux mains de ma mère ? Je crois que non. J’étais sur le qui-vive, couchée sur le ventre, alors que je me souviens avoir adoré cette position, bébé. Rien que de très normal, en fait, Freud relevait déjà que les lavements étaient souvent très mal vécus, hors climat de violence. Mais je m’attache à ces souvenirs désagréables pour comprendre ce que le fait d’avoir été manipulée par mon grand-père et mon père dans leur intérêt ont changé à mon ressenti lorsque j’étais manipulée par ma mère dans mon intérêt.

Le gouffre entre ma mère et moi n’a cessé de se creuser. Elle ne me comprenait pas. Ne comprenait pas mes raidissements, le fait que je cherche à me soustraire à elle. Je ne cherchais plus à la séduire non plus. Très tôt, j’ai cherché des mamans de substitution. Ma grand-mère paternelle jouait peu ce rôle. A la toute fin de sa vie, alors qu’elle était veuve et atteinte d’une leucémie, j’ai senti de l’humanité en elle et j’ai été touchée par le récit de sa vie. Ma mémé était bien trop loin. À 800 km de Saint-Louis. Ma Tante et ma cousine germaine et future marraine à Antibes, 900 km, mes autres cousines germaines, à 500 km. À la préadolescence, j’ai beaucoup correspondu avec une de mes cousines germaines, elle aussi mal aimée de sa mère.

J’ai fait feu de tout bois, préférant souvent les assistantes maternelles aux instits, qui à un moment ou à un autre finissait par montrer de l’impatience à mon égard. Parce que j’étais affectivement collante ou parce qu’elles étaient trop sérieuses et refusaient de traiter différemment un enfant différent. Car j’étais différente. J’étais notamment trop sensible et toute remarque ou tout mouvement d’humeur me blessait. Je me souviens de la directrice et maîtresse de grande section me reprenant de manière humiliante pour une initiative dans une frise qui devait être reproduction. J’étais mortifiée. Je me souviens avoir regardé par la fenêtre. On voyait la cime des arbres. Des marronniers. Nous étions au premier étage.

Les assistantes maternelles étaient gentilles avec moi. Je faisais tout pour qu’elles le soient aussi. Et avec elles, cela marchait. Elles me plaignaient même ostensiblement, car ma mère venait régulièrement me chercher en retard. Je me retrouvais dans l’école vide avec elles. Ma mère n’avait pas de scrupules. Plus tard elle se frotterait de moins en moins au monde réel des commerçants ou des enseignants. J’effectuerai alors des courses pour la maisonnée, en CM1 et en CM2. Je grappillerai à nouveau quelques gentillesses. Seules celles des femmes m’intéressaient. Mais de tous les commerces que je fréquentais, seule la charcutière était vraiment amène. Elle avait une incisive en or et une voix stridente. C’était la seule de tous les commerçants à me demander ma liste de victuailles au lieu de me laisser la lire. Cela me vexait, mais je sentais aussi à quel point elle était pleine de désapprobation vis-à-vis de ma mère. Peut-être que c’était salvateur. Une knack ou un morceau de saucisse de viande concluait la transaction. Le boucher arabe aussi, le samedi matin au marché faisait attention à moi. Il savait quand je m’étais mêlée à la cohue et me servait en temps et en heure. Aucune désapprobation de sa part au fait que je fasse les courses pour ma mère. Il me disait de lui dire qu’il avait rajouté une côtelette ou trois merguez et m’en donnait une crue à aspirer. Le bonheur… Les autres commerçants ou les caissières étaient indifférents à tout.

Samedi 22 février 2025

Je commence à rattacher mes fragilités psy à un phénomène organique. Au moins une fois quand j’ai été victime d’inceste, quand mon père a forcé l’entrée de ma chambre, m’a prise par la bouche, m’a frappée, s’est masturbé dans mon dos, j’ai hurlé : à faire éclater des vaisseaux sanguins de mon visage ? les cordes vocales ? les terminaisons nerveuses menant au bulbe olfactif ? d’autres terminaisons nerveuses ? une microscopie de neurones ? Aucune séquelle apparente.

J’ai eu peur comme un putois terré puant, comme un renard pris dans un grillage. J’ai pué la peur ? J’ai sécrété de l’adrénaline. Ça, c’est sûr, c’est prouvé. Tu as peur, tu sécrètes de l’adrénaline, qui va préparer ton corps à faire face au danger. Tes pupilles vont se dilater, pour mieux voir mon enfant, tes bronches aussi, la fréquence cardiaque va augmenter, le volume d’éjection systolique du cœur aussi, ce qui conduira à une hausse de la pression artérielle, je ne sais pour quoi faire. Donc le stress fait produire de l’adrénaline, qui, elle, intervient dans des mécanismes impliquant la dopamine. La dopamine, c’est la substance qui sème la panique dans les cerveaux que l’on dit fragiles. Dans mon cerveau.

J’accepte cette hypothèse selon laquelle la violence du trauma a endommagé des mécanismes au niveau de mes neurotransmetteurs. Pendant que mon petit être résistait d’un côté de la porte, 13-14 kg, à mon père qui était de l’autre côté, 85 kg. OK, le trauma a le pouvoir de changer la chimie du cerveau. De ce que je lis, la dopamine a des propriétés excitantes. Comme si après un grand trauma, il t’en fallait encore. Des sensations fortes. Comme si tu restais en éveil, comme le boxeur sur le ring qui toujours, même seul, continue ses jeux de jambes.

Dimanche 23 février 2025

J’aimerais qu’on m’aime. C’est une survivance de mon enfance triste. Je réfléchissais à la maladie que je serais la première à avoir à l’échelle de l’humanité et qui me donnerait l’amour de mère. Bizarrement, je pensais au cancer des poumons. Mais d’abord, j’aimerais qu’on me prenne au sérieux, même si je cherche à faire rire et que ça ne me dérange pas de dire des choses absurdes ou provocantes.

Je veux qu’on me prenne au sérieux en tant que femme et qu’on écoute ce que je dis. Même si j’ai du mal à parler parce que je suis facilement intimidée. Je pense toujours à la « Maison de poupée » d’Ibsen et à son personnage principal, qui m’a tant marquée,. Nora Helmer, une femme que je prenais pour ma semblable, selon un parfait processus d’identification littéraire, et que le regard de son mari cloue dans un rôle d’oiseau joli dont la parole est babillage.

Il y a eu une femme dans ma vie, il y a très longtemps, qui m’a emmenée dans une dimension de gravité respectueuse. J’avais environ 10 ans. À la maison, il y avait souvent des visiteurs. Ce soir-là, les visiteurs ont échoué chez nous par erreur, ils voulaient voir le voisin. Pour de la drogue. Ils sont nos invités pour la soirée. Deux jeunes hommes rejoints plus tard par leur copine et leur mère. C’est la mère, autoritaire avec ses belles-filles, coulante avec ses fils, qui a donné un visage à mes lectures sur les camps de la mort. Elle avait un tatouage au creux de son poignet. Là où je me suis fait mes premières cicatrices. À moins que ce ne soit sur l’avant-bras. Je ne sais plus. Cinq chiffres au moins. Elle a relevé sa manche pour le montrer. Treblinka ou Ravensbrück. Parce qu’elle était tsigane. Nous avons dansé toute la soirée. Pas elle. Les fils demandaient encore et encore à passer « Can’t take my eyes out of you » des Boys Town Gang.

Lundi 24 février 2025

Je veux un homme qui a du vécu. Et il faut que je l’intéresse pour mon contenu. Parfois, la beauté me fait ouvrir de grands yeux, comme face à de la jelly multicolore, ferme et mouvante à la fois. Mais je n’ai pas envie de goûter. Pas du tout. Homme mûr, j’aurai envie de le décortiquer. Trouver en lui des poches d’expérience ou de savoir d’une richesse inestimable. Oser m’inscrire dans le « flow » de la transmission humaine.

Mardi 25 février 2025

« Même les oiseaux », c’un livre d’un compatriote suisse, Bernard Comment. Une des nouvelles a pour toile de fond le scandale des fiches de 1989, en Suisse, quand on a découvert que la police fédérale surveillait et fichait des centaines de milliers de personnes. L’histoire raconte le dépit, tournant à l’obsession, d’un activiste politique qui découvre qu’il n’a pas été fiché. Il se croyait tigre, pour les autorités, il est chaton. J’avais aimé cet humour absurde. Aujourd’hui, je sens qu’il y a dans ce récit matière à analyse, mais ce soir aucune idée ne me vient.

Mercredi 26 février 2025

Jusqu’ici, il n’y a que des textes que j’ai décortiqués, et dans une relation amoureuse je n’ai jamais eu l’extériorité qui permet de « décortiquer » l’autre. De toute façon, j’ai besoin de mystère. Et puis, ce que j’aimerais qu’il m’arrive enfin, c’est de goûter à l’abandon à la tendresse de l’autre, comme l’enfant s’abandonne dans la confiance en ses parents. Que ce soit parce que ma mère m’a rejetée ou parce que j’ai subi deux incestes, j’ai été une enfant hyper responsabilisée. De là mon armure émotionnelle, qui tombe doucement parce qu’enfin, je n’ai plus peur.

Vendredi 28 février 2025

Je me souviens avoir dit plusieurs fois, à différentes époques de ma vie, que mon père ne m’avait jamais frappée. Je m’en vantais. Dans le cercle familial, un silence accueillait cette déclaration. Il ne m’avait pas frappée, il m’avait violée. Comment s’appelle ce mouvement qui porte à toujours vouloir redorer le blason de son père ? Je ne suis pas la seule de ma famille à avoir suivi cette pente. Il y a eu des pères à la main leste vis-à-vis de leurs filles. Côté maternel : mon grand-père, mon oncle et oncle par alliance. Tous les hommes. Ma mère racontait les coups de ceinture qu’elle avait reçus de son père. Il lui trempait aussi la tête dans la soupière. Ma cousine germaine aussi porte ce récit. Ma tante avait dû subir le même régime que ma mère, mais elle ne s’en plaignait pas, car elle était tout acquise à la cause de la grandeur familiale. Elle invoquait les méthodes éducatives de l’époque. Ma mère, elle, parlait de traumatismes. Que je n’ai jamais pris très au sérieux, comme tout ce qui venait de ma mère, me rangeant moi aussi du côté du pouvoir. Un jour, le psy m’a demandé ce qui était le plus grave entre se faire violer ou se faire battre par son père. Se faire violer par son père. Mais maintenant que j’ai passé un cap par rapport à mes traumas, il faut que je réfléchisse au cas de ces femmes, si proches, battues par leur père.

Dimanche 2 mars 2025

Mes familles maternelle et paternelle étaient marquées l’une par le catholicisme, l’autre par le protestantisme dans sa forme rigoureuse, le calvinisme. Dans ma famille maternelle, j’entendais parfois l’expression courante : « on ne prête qu’aux riches ». Mais on n’y avait aucune idée de la doctrine de la prédestination. Ma famille paternelle au contraire en est imprégnée jusqu’au plus profond de son inconscient. J’ai été révoltée par cette idée de prédestination quand je l’ai découverte à la fac. L’impossibilité de se racheter par ses bonnes actions m’était impensable. Je n’en comprenais cependant pas son aspect plus vicieux. Quand j’ai travaillé dans un environnement où mes collègues étaient américaines, on m’a aidée à comprendre que je me frottais à l’application de cette doctrine : si tu réussis, tu es bon (avec une dimension morale), car la réussite est le signe de ton élection divine. Mes collègues avaient à leur annuaire droit, une bague de fiançailles, coiffée d’un diamant, et une alliance. J’avais mon chien, Birko, chéri d’entre tous les chiens, mais chien. Elles me méprisaient.

Cet épisode professionnel n’était que peccadille. Je pensais encore que le calvinisme, c’était quand même et avant tout une morale très dure, qui m’avait souvent habitée. Pourtant, dans cette communauté calviniste et verrouillée du Locle, celui qui est à terre ou qui tombe, tu ne l’aides pas à se relever. Il est en bas par la volonté de Dieu. Celui qui est en haut, mon grand-père, il ne peut pas avoir fait du mal, ou plutôt, ses actions si elles s’inscrivent dans le paradigme de la moralité, relèvent du bien, car il réussit, ce qui est le signe de son élection par Dieu.

Cela va contre mon idée de la justice. Mais pour m’être tant trituré la cervelle sur la question de l’universalité des droits de l’homme, j’arrive à l’idée que même ce qui est « juste » est une prémisse variable pour les uns, les unes et les autres. Un signifiant ne présupposant pas de signifié. J’insiste, pour mes grands-parents paternels et leur milieu : si tu es gueux, Dieu ne t’aime pas, il ne veut pas de toi. Tu es presque un intouchable hindou. Ma mère était une gueuse pour mon grand-père paternel.

Je dois avoir des restes de cette hiérarchie des valeurs. Malheureusement. Ce système de pensées m’expliquent aussi pourquoi ma grand-mère paternelle m’a sacrifiée à son intégration à la famille Vuille. À ce sujet d’ailleurs, beaucoup de secrets demeurent. De fait, si j’arrive à analyser certaines dynamiques de la famille de mon grand-père paternel, je n’ai pas encore les clés pour comprendre celle de ma grand-mère.

Je pars de l’hypothèse que la rigueur du dogme calviniste a moins touché ma grand-mère paternelle, parce qu’elle était d’une famille de paysans non épris de littérature torturée, voire dégénérée. Ma grand-mère paternelle, contrairement à ses belles-sœurs, n’avait pas lu grand-chose d’autre que son manuel de la bonne ménagère. C’était la cadette de trois filles et elle aurait été chouchoutée. Elle avait pris des leçons de piano et brodé son trousseau. Le rêve de toute petite fille, non ? Mon rêve. Elle était athlétique et faisait des distances considérables à pied ou en raquette en hiver. Pour se déplacer quand la neige recouvrait tout. Il y a un secret de son côté. Une brouille jamais demeurée opaque entre ma grand-mère et la famille de sa sœur, Germaine, la Grand-Tante que j’adorais.

Je ne sais rien des relations de ma grand-mère paternelle avec sa propre famille. J’étais très attachée à elle. Encore étudiante, après la mort de mon grand-père, j’allais la voir. En train, deux heures depuis Bâle, je passais la journée avec elle. Un été, j’ai séjourné plusieurs jours chez elle, alors qu’elle était affaiblie par une leucémie. Je lui préparais son petit-déjeuner. Elle restait allongée un peu plus longtemps le matin. C’est à cette occasion que nous avons parlé de ses rapports avec sa belle-famille. Je me sentais si bien dans la chambre de mes vacances enfantines, dans un air d’une pureté sublime avec une vue époustouflante, que j’avais au terme d’un rêve champêtre eu un moment inattendu de volupté. C’était déjà le matin, je sentais que ma grand-mère avait entendu mes soupirs. Dans la journée, elle m’avait encouragée avec un sourire amusé à ne pas rester auprès d’une vieille comme elle et à aller retrouver mes « bons amis ».

C’est ce micro-détail qui me donne à penser que ma grand-mère aurait pu être une autre femme que l’épouse d’un homme qui l’appelait parfois « Manman ». À moins que l’amour de l’argent n’ait tout corrompu en elle. Mais j’en reviens aux bisbilles dans sa famille. Son décès m’a profondément affectée. Elle m’avait narcissisée en me qualifiant de « fée »,« sommet ». Elle avait combattu la maladie en me tricotant un manteau virtuose. J’avais donc l’impression qu’elle m’aimait. Parfois, je m’offusquais du billet de banque qu’elle me donnait quand je montais dans le train du retour.

Elle m’utilisait aussi, en fait. Comme toute ma famille. Je ne pouvais l’admettre alors. Et encore maintenant, j’aimerais me raconter qu’elle s’est mise à m’aimer un peu. Elle aimait mon oncle Frédéric, aveuglément. Mais, il faut remonter à sa génération à elle. Elle avait deux sœurs, l’aînée, Nelly, vivait à Fontainemelon, aujourd’hui, Val de Ruz, la moyenne, Germaine, vivait aux Frêtes, tout près du Locle. Toutes deux avaient épousé des paysans. Je connaissais très peu Nelly, car il n’y avait pas de rencontres lorsque je passais des vacances au Locle avec mes sœurs.

Ma grand-mère a eu un très grave accident de voiture, qui l’a brûlée au troisième degré. Je découvre aujourd’hui qu’il n’y a pas de quatrième degré. Elle a eu de nombreuses greffes de peau. Au visage et aux mains surtout. Je n’ai pas de souvenirs de son visage avant l’accident et sans perruque. Son mari l’avait choisie parce qu’elle était jolie. Son visage gardait une forme et un galbe défini, mais son front était comme lifté par un morceau de peau jaunâtre, ses joues et surtout le contour supérieur de ses lèvres présentaient des reliefs et des textures inhabituelles. Un paysage tourmenté. Comme je connaissais chaque caillou et trou de la rue du Jura, je connaissais par cœur chacun des accidents de son visage.

L’accident était arrivé alors que Nelly et ma grand-mère allaient chercher du lait pour faire un gâteau, dit l’histoire. Nelly était au volant, elle n’a pas respecté un stop ou une priorité et a percuté de plein fouet un motard qui venait de faire le plein d’essence. La voiture a pris feu. Le motard s’en est sorti. Elles sont restées incarcérées dans la voiture jusqu’à ce que deux jeunes personnes les sauvent. Ma grand-tante Nelly était davantage défigurée que ma grand-mère. Elle était monstrueuse. J’en avais peur. Sa bouche avait fondu et elle avait beaucoup de difficultés à articuler les mots. C’est ça, je crois, qui, la surprise visuelle passée, continuait à me glacer. Je pensais que nous ne voyions pas souvent Nelly parce que ma grand-mère éprouvait du ressentiment envers elle, la considérait comme responsable de l’accident. Je ne sais pas si c’est exact, mais je sens ma grand-mère capable de cette méchanceté. Il y avait de la peste en elle. Mais à petite dose par rapport à la majorité des modèles féminins du côté maternel. Après son décès, mon ancrage est resté du côté du Locle. Mes grands-parents paternels ont rythmé ma vie d’enfant. Je passais chez eux un mois d’été. Pour communier dans la mémoire de ma grand-mère, je suis allée voir Tante Germaine.

Chez Germaine, nous avons pleuré ensemble. Elle adorait sa petite sœur. Moi j’aimais beaucoup Tante Germaine. J’étais sa « coquolette ». Elle avait une immense poitrine, pointue, comme c’était la mode alors et était authentiquement affectueuse avec moi. Elle était de toutes les réunions au salon de thé, quand nous accompagnions notre grand-mère, mes sœurs et moi. Elle et ma grand-mère ne passaient pas deux jours sans se rendre visite l’une à l’autre. Elle habitait aux Frêtes. Une ferme typique où j’ai fait des jeux de piste à la Twin Peaks grâce à mes petits-cousins viennois, tant leur inventivité était grande. Pour moi, pas d’autres jeux de cousins tant j’étais inhibée par mes viols.

Bluette était-elle chipie avec Germaine ? Encore une fois, à part son fils Frédéric, qui Bluette aimait-elle ? Topographiquement, Les Frêtes, c’est comme le négatif de la Colline. C’est dans un creux comme la Colline est sur un mont. La pente est raide et je n’avais pas confiance en la conduite de ma grand-mère. Quelle ou quelles chicanes profondes ont pu naître ? Faut-il remonter à l’histoire de l’acquisition de la Colline ? À la mort de mon aïeule Lina, mère de ma grand-mère, c’est mon grand-père paternel qui a racheté ce bien qui avait appartenu à la famille de sa femme. En face, à la Ferme, y vivait et travaillait le neveu de ma grand-mère. Il exploitait la ferme qui était auparavant celle de son grand-père, père de ma grand-mère, mon aïeul Fritz, le mari de Lina, l’aïeul aux pommettes saillantes.

Ma grand-mère critiquait son neveu et sa femme. Je comprenais qu’elle les critiquait parce qu’ils étaient paysans et qu’elle faisait désormais preuve d’un mépris de classe. Son neveu et sa femme la critiquaient aussi. De sa sœur Germaine, elle ne critiquait pas l’appartenance à la paysannerie. J’ai longtemps pensé que moi et mes sœurs étions victimes de ce désamour entre ma grand-mère et son neveu. J’adorais aller à la Ferme et Claudine, la femme du neveu. Souvent le matin. Elle était seule en général et s’affairait aux préparatifs du repas, qui serait le repas d’une tablée d’hommes affamés levés à l’aube. Elle faisait un pain merveilleux. Dans la remise, elle allait chercher la farine de seigle, de blé complet, les 36 graines et boulangeait par fournées de cinq ou six pains. Je la suivais comme un petit chien, contente quand elle me confiait une petite tâche qui me donnerait une contenance. Je « m’aidais ». Elle ne manquait jamais de déplorer l’état de sa tenue de paysanne. Mais c’est plutôt moi qui avais honte d’être aussi apprêtée que je l’étais, car ma grand-mère m’imposait des tenues de poupée volantée, propre et repassée. Claudine était caustique. Je pensais qu’elle me tolérait seulement. Elle était simplement rude. Mes grands-parents se fâchaient quand j’avais retardé le déjeuner parce que je n’avais pas réussi à quitter Claudine. Malgré ma timidité, j’aurais préféré rester à la Ferme, plutôt que de retourner jouer les petites filles modèles à la Colline.

Claudine n’a plus sa tête. Un monument de ma vie s’estompe doucement. Je garde un très beau souvenir de cette femme. Mon père aimait son cousin germain et sa femme Claudine. Mais même du point de vue de la musique, il y avait un clivage social et des complexes d’infériorité : Claudine jouait de l’accordéon et avait honte de son instrument. Tante Germaine yodlait, et il fallait la prier pour cela. Ma grand-mère jouait du piano, mal, et il ne fallait pas la prier pour qu’elle joue, la femme du frère du neveu de la Ferme était chanteuse d’opéra, il ne fallait pas la prier pour qu’elle chante, mes petits-cousins jouaient du violoncelle et du violon, leur cantatrice de maman ordonnait.

Pour en revenir à l’influence sur moi de la prime à ce qui est déjà aimé, en somme du pouvoir et du dominant, cela a déterminé ma propension à excuser les hommes et à condamner les femmes. Pour le dire très vite, j’ai eu tendance à ne pas pénétrer au cœur de la monstruosité des hommes de ma famille. À préférer trouver des femmes derrière eux, qui elles seraient les criminelles. Comme Agrippine derrière Néron, exonérant Néron. Peut-être qu’effectivement mon père s’est fait taper sur les doigts par sa mère et éconduire par ma mère, mais c’est lui, 39 ans qui a dégainé son zizi face à moi, 7 ans.

Samedi 1er mars 2025

Être battue par son père, qu’est-ce que cela fait à l’œdipe de la petite fille ? Je pose cette question maintenant que je cerne mieux ce que le fait d’être violée par son père a de ravageur par rapport aux fantasmes œdipiens. En cas d’inceste, tu censure ces fantasmes, parce que le fantasme est devenu réalité et tu sais que cela n’aurait pas dû advenir. Tu te sens coupable, parce que le fantasme, tu l’avais eu ? Parce que tu sens que cette affaire est trouble et ne devrait pas être ? Parlons des coups. Si la petite fille rêve de coucher avec son père, la petite fille ne rêve pas d’être battue par son père. Ainsi va la psyché humaine. On dirait que tout est sexe, mais tout n’est pas violence. Donc, admettons que ma mère, ma tante, ma cousine ont continué à fantasmer leur fantasme œdipien tout en recevant les coups de leur géniteur. Pour elles, la personnalité de celui-ci se fait alors ambiguë. Ont-elles vécu un clivage ? Je ne sais pas ce que c’est. Je crois qu’elles ont pu continuer à investir leur libido dans leur père, qui en même temps les battait. Moi, j’ai repris tout mon investissement libidinal. Et suis allée le mettre en dans un coffre en Suisse ? Dans l’intellect.

Ces femmes de ma famille maternelle : rêvent-elles de coucher avec quelqu’un qui les bat ? « Johnny, Johnny fais-moi mal ? » Au moins symboliquement ? Pour que je t’aime, il faut que tu me battes. C’est peut-être vrai pour mes parents. Mon père était un doux. Pas un irascible comme mon grand-père maternel. Ma mère ne le trouvait pas sexy, virile. Elle le trouvait mignon et poète. Sexuellement, elle ne pouvait pas le désirer. Je me rends compte du caractère déterministe de cette hypothèse. Au prisme de ce que je comprends de l’analyse œdipienne de l’homme, ça l’est.

Et maintenant, quid du narcissisme ? Tu as un enfant qui te ressemble, tu l’aimes parce qu’il te ressemble, il t’aime, il aime ce qui te ressemble, il s’aime, il aimera qui te ressemble. C’est top pour les fantasmes œdipiens. Avec son compagnon ou sa compagne, il en est au plus près. Je me suis trouvé une ressemblance, avec un homme, plus âgé. Nous avons le même profil. Parce que je l’aime de toute mon affection, je peux m’aimer. Sous cet angle, j’ai envie de me regarder. Ma mère et Petite sœur passaient des heures à se regarder dans les miroirs. Que regardait ma mère ? Je ne sais pas. Ma sœur étudiait les mimiques qui la rendaient plus séduisante. C’est un moyen de se trouver jolie quand on se regarde. Je me regarde avec un air dur, toute chargée de mes condamnations de naguère envers ma mère et ma sœur pour leur narcissisme exacerbé. Je ne savais pas qu’il y avait plusieurs narcissismes. Souhaitable ou non. Dans ma porosité à la funeste morale protestante sévère, tout narcissisme était condamnable.

L’inceste, c’est une énorme affaire familiale. Ma famille nucléaire a explosé. Elle semblait seule sur son île ludovicienne, pas trop loin de la Suisse paternelle, mais loin du sud de la France maternel. Elle ne l’était pas. Ma mère passait des heures au téléphone avec sa sœur et sa nièce. Ma mère est demeurée à l’égard de sa propre famille, un être dominé et infantilisé. Ma tante a su que mon père avait abusé de moi et que ma mère avait laissé faire. Ma mère a parlé. Ma tante était présente à mon baptême, ma cousine aussi. Mon oncle n’a rien su en revanche. Pour ma tante aussi c’était normal de me sacrifier. Voilà comment chemine chez des gens qui ne sont pas des monstres l’acceptation du sacrifice d’un enfant, pour le maintien du ménage, qui prime tout. Pas plus qu’à son mariage, ma mère n’était, au moment de mes viols, capable de subvenir à ses propres besoins, surtout à la mesure des moyens de son mari. Pourtant, cette tante, j’adorais son sourire, que je trouvais radieux. Elle était très belle, comme ma mère l’était. Ma tante, elle, me souriait. Ma mère ne m’a jamais souri. Comme ma tante me souriait, je pensais qu’elle m’aimait. Mensonge. J’étais captive des sourires.

Je suis allée lui tenir compagnie dans sa maison d’Antibes, alors que la maladie d’Alzheimer était bien installée. Trois semaines en tête à tête avec elle. Ce fut un enfer. Je donnais tout de mon être sacrificiel. Encore après tant d’années de travail sur moi. Bourreaux will be bourreaux forever. Je lui ai demandé de m’apprendre les 10 premiers chiffres en arabe. Nous avons joué aux dominos. Je l’ai fait marcher. J’ai cuisiné pour elle. J’ai lavé son linge et ses draps souillés. J’ai changé sa couche. Je l’ai emmenée se promener. J’ai regardé la télé avec elle, cherchant des émissions stimulantes et en trouvant une sur Thomas Pesquet. Ma tante a fait tout une carrière chez Air France. Un jour, il faudra que je regarde Dogville de Lars Van Triers. Ou pas. Ma tante était tyrannique, méchante et aigrie. Et je ne sais pas ce qui s’est joué là. À l’évidence, je me suis mise dans une situation où j’étais captive, de moi-même. Le sacrifice de moi pour que les tortionnaires se rendent compte de l’injustice. En l’espèce, la prise de conscience devait venir de ma cousine.

Je suis arrivée fragile à Antibes, après l’épreuve du covid. Ma cousine m’a accueillie à l’aéroport de Nice en me disant qu’elle cherchait une gardienne à demeure pour sa mère, qu’elle me verrait bien dans la place. Même si avec le salaire proposé, j’aurais peu pour la retraite. Pour ma cousine, je suis une sous-femme : pas d’enfant, pas de mari, pas de maison, de vacances, de voiture, de jardin, de tondeuse à gazon, de lave-vaisselle. Je suis à peu près comme ces éternelles demoiselles employées de maison des familles bourgeoises des temps jadis. Mais je reprends. Tout allait tellement mal pour moi en Alsace que je me demandais, sur un malentendu aussi, s’il ne fallait pas que je me rapproche de ma seule famille. Toujours cette problématique de la famille, qui me piège moi-même… Kalachnikov ou seppuku !

C’est elle la cousine qui s’est fait battre par son père. Il faut constater, a minima, qu’elle n’a pas la capacité à ménager autrui ne serait-ce que quand il en a vraiment besoin. Y a-t-il un lien de causalité ? Quelques jours plus tard, son mari me demande si, pendant que je m’occupe de ma tante, je ne peux pas aussi venir arroser son jardin, à lui. Boulet de canon de la grosse Berta ! Au fils sur place, « on ne peut rien demander ». L’homme ne bouge pas. Il demande le pain, l’huile, etc., à la femme. Se plaint de la décoration. Ne met pas la table, ne la débarrasse pas. Moi, je fulmine et préfère la compagnie d’une vieille démente à ce creuset de machisme dur, qui me révoltait déjà petite alors que j’aimais beaucoup mon pépé, acteur en chef de ce comportement.

Lundi 3 mars 2025

Dans mon histoire suisse, deux familles vivent en grand voisinage, moins de cent mètres les séparent, et ils sont seuls sur les hauteurs de leurs Grands Monts. Ce lieu important pour moi aussi situé à 47 degrés au nord de l’Équateur et à presque 7 degrés à l’est du méridien de Greenwich. Comme dans le film de Clément Cogitore, « Braguino » où les familles ennemies se font face alors qu’il n’y a pas un être humain dans les 700 kilomètres sibériens à la ronde, ma grand-mère et son neveu sont viscéralement attachés à cette colline entourée de terrains non constructibles. Le père de l’une, qui est le grand-père de l’autre, y avait son fief. Mais était-ce homme à avoir un fief ?

Fritz. Je ne sais que très peu de choses de lui. Mon père passait du bon temps avec lui, loin du joug de sa famille nucléaire bourgeoise. Il l’a peut-être initié aux joies de la goutte, car mon bisaïeul aimait boire, au grand damne de sa femme Lina, qui gérait les cordons de la bourse et encourageait le travail. Le couple avait du bien. De la terre et des bêtes. Mais quelle valeur cela avait-il à l’époque ?

J’en arrive à l’argent. Je suis sûre qu’il y a une affaire de gros sous, ou de petits, dans l’hostilité des protagonistes. Ma grand-mère n’aurait pas cédé 5 centimes de trop à la famille de son neveu, littéralement, car c’est à la Ferme que la Colline s’approvisionnait en lait plusieurs fois par semaine. La pièce de 5 centimes est la plus petite division du franc suisse. Je me souviens d’échanges portant sur des sommes risibles. C’est à la pièce de Labiche « La Cagnotte », que je pense maintenant et à la réputation de pingrerie des paysans qu’elle met en scène. Mais la pingrerie de ma grand-mère était sélective. Qu’y avait-il entre ces deux êtres pour qu’elle puisse se battre âprement pour cinq centimes ? Pour qu’elle ne veuille pas qu’après sa mort la maison de ses parents aille à la famille de son neveu ? Je sèche.

Et je vais changer d’approche. Entre Bluette et son neveu, pas de tendresse. Je pensais qu’il n’y en avait pas de la part de ce neveu pour mon père, son cousin germain. Mon père au contraire aimait beaucoup son cousin et Claudine, sa femme. Je savais que le neveu-cousin avait fait une psychanalyse. Grâce à quoi il occupait pour moi la place d’être civilisé, le seul, malgré sa rudesse. Mais était-ce ma grand-mère seule qui était le serpent ?

Ma grand-tante Germaine, que je disais tendre à mon égard, aurait favorisé l’un de ces deux fils. Le neveu, dont je parle, aurait été mal-aimé et lésé du point de vue successoral. Le second fils, le cadet, est parti en Angleterre comme mon père et ma mère pour étudier l’anglais. Ma mère disait avec une joie mauvaise qu’il n’y avait pas réussi le diplôme du Proficiency. Comme elle.

Entre les belles-filles de Tante Germaine, un gouffre de différences. Je ne connais que la version de Claudine, toujours dans la haine d’elle-même par rapport à ses origines paysannes. L’épouse de son beau-frère chantait dans les chœurs de l’opéra de Vienne et son père était un fonctionnaire d’une agence de l’ONU. Son mari, le second fils de Germaine, y était entré. Le couple de Claudine et du neveu a tenu contre vents et marées. L’autre, qui vivait à Vienne, s’est séparé. Les sœurs Germaine et Bluette raffolaient de leur belle-fille et nièce par alliance D.. D’un chic ! D’elle, je ne connaissais que la voix des petits récitals qu’elle donnait lors des veillées de Noël. J’avais si peu d’expérience de l’opéra que je ne savais si je devais rire ou être soufflée par ces puissantes vibrations à quelques mètres de moi.

Je vois volontiers une dimension mondaine à ma grand-mère paternelle. Avec D., mais aussi avec les amants cultivés de son fils Frédéric. Son ménage était impeccable et traduisait un goût qui s’exprimait dans les arts de la table. L’art, le vrai, était l’affaire de mon grand-père. N’empêche. Les tenues qu’elle choisissait, elle allait à Berne avec Tante Germaine les choisir, étaient opulentes : les motifs riches, les étoffes lourdes. Dans les climats qu’il fait là-bas, c’était beau. Elle acceptait aussi volontiers les cadeaux luxueux que lui faisait ma mère pour tenter de lui plaire. Je pense aux parfums capiteux qu’elle mettait. « Diva » de Ungaro reste associé à elle.

Elle était coquette donc, ce qui a pu rendre le fait d’être défigurée suite à l’accident de encore plus terrible. En bonne calviniste, un stoïcisme de chaque instant. Pas de plainte. Jamais. Des explications si j’en demandais. Données sur un ton neutre. Cela me sidérait par rapport au mur des Lamentations permanent dont j’entendais l’écho dans ma famille maternelle.

Mais pas d’affection. Des bises du bout des lèvres. Encore plus fugaces le soir, car elle avait recouvert son visage de « Crème de jouvence » de Jean d’Avèze, que j’allais acheter à la parfumerie de Saint-Louis. Parce que c’était moins cher. De là est née une passion pour les parfums, qui m’a longtemps accompagnée et m’a rendue collectionneuse.

Grand-maman : tu caressais plus mes vêtements que mon corps ! Elle prenait un soin maniaque à ces tissus. Repassait à la « patte-mouille ». Faisait fumer la vapeur. Mettait à sécher sur un « bois » gonflable ou sur un étendoir recouvert d’une serviette éponge. Lavait les lainages à la main. L’apparence était essentielle et seule la parole avait lieu d’être entre nous, et elle aussi était handicapée dans le registre de la tendresse.

Mardi 4 mars 2025

Entre les victimes qu’on ne croit pas et les victimes qui n’en sont pas, mais qui prétendent l’être, j’ai choisi le silence sur mes douloureux secrets pendant une grande partie de ma vie. Je n’attendais pas de compassion et j’avais peur qu’on me prenne pour une menteuse. Pourquoi ? Menteuse : j’ai l’impression qu’on m’a fait entrer cela dans le crâne à coups de marteau. Pourquoi aurais-je menti, enfant ? Dans la rhétorique de mon grand-père paternel, la question appelle une réponse claire : les enfants mentent et mentent pour se rendre intéressants. Un acte grave pour une petite fille. Mon grand-père a fabriqué par là sa défense contre toute révélation de ses abus. Je ne voulais pas me rendre intéressante. Ni faire la maligne. Sans coup, par des mots, j’ai été réduite au silence, j’ai douté de mon ressenti et de ce que j’avais vécu. Une poche d’étrange s’est formée en moi, née de la discordance de ma version initiale des faits, avec les versions ultérieures modifiées par le biais hérité du grand-père et qui sont venues s’y agrégées.

Ma mère, comme notre société à certains égards, mais c’est une autre question, incarnait l’inquisition. Elle prétendait lire sur mon visage les traces du mensonge. Initialement, je rougissais légèrement. Avec le temps, des manifestations plus vives se sont emparées de moi. Des taches rouges ont recouvert mon visage, ma respiration s’est faite plus courte quand elle me soumettait à son examen. J’avais peur. De fait, je lui mentais. Je me sentais coupable. Elle travaillait ce sentiment. Je n’étais pas coupable de ce qu’elle cherchait à m’accuser : je ne me droguais pas et je n’avais couché avec aucun garçon. Quel regret de n’avoir pu lui répondre alors que je n’avais connu sexuellement que mon père et mon grand-père paternel ! Cette femme, ma mère, me torturait en triturant mon sentiment de culpabilité. Comme dans la fable de la Fontaine, « Les animaux malades de la peste », j’avais brouté un pré, je me sentais coupable d’avoir dévoré un village. Je n’avouerai plus jamais mes petty crimes ! Mais je veux penser à la question du mensonge.

Très présent dans ma famille, peu identifié comme tel par moi. Je commence par un mensonge que j’avais lui bien décelé et auquel je ne souscrivais pas. Pour mes quatorze ans, je reçois une mobylette. Une Peugeot 103 SP. Noire flammée de rouge et d’orange. J’ai un flirt à Huningue et un soir, je vais le voir. Ma sœur cadette me chaperonne. Nous rentrons les trois par la rue de Huningue, une longue ligne droite qui monte un peu lorsqu’on arrive à Saint-Louis. Je suis au milieu de la route pour tourner à gauche, clignotant actionné. J’attends ma sœur qui drague mon copain au niveau du trottoir. Une voiture me percute par l’arrière, ma tête heurte le pare-brise, le casque vole et je suis projetée quelques mètres devant la voiture. Je n’ai rien. Ma mobylette est hors d’usage.

La mobylette était un cadeau de mes grands-parents paternels. Ils ne sauront rien de cet accident. Tel en a décidé mon père. Ce choix me consterne et je ne sais toujours pas si sa seule cause est la perspective de la mobylette de ma sœur cadette deux ans plus tard.

Du côté de ma famille maternelle, j’identifie une dose conséquente de mensonges aussi. Je manque ceux qui seraient le fait des personnes qui parlent peu, car de ce côté-là de ma famille, il s’agit de mensonges se réalisant entièrement dans la parole. Ils donnent au menteur le plaisir dans l’instant de se projeter dans la réalité qu’il décrit. Ils le valorisent. Une cousine germaine qui travaillait dans une agence de voyages parisienne nous accueillait ma sœur cadette et moi et nous racontait avoir reçu le jour même des stars d’envergure internationales ou leur avoir livré des dans des palaces. Une autre cousine s’inventait quant à elle un parcours de crack en mathématiques…

Ces derniers mensonges m’importent peu désormais. Surtout, je vois leur caractère anodin. J’en étais blessée plus jeune. J’ai relativisé le rôle de la parole et des mots comme étant aussi autre chose que le support de signifiés sortis des dictionnaires, s’articulant logiquement entre eux et lestés du paradigme impliqué par chacun. Quelle lourdeur, quelle pesanteur de chaque instant pour moi ! Alors que « parler pour ne rien dire » est si bon. C’est un peu la fonction phatique du langage. C’est comme jouer de la musique avec les mots. Chit-chat.

Mercredi 5 mars 2025

Dans mon histoire, mon grand-père paternel et mon père méritent la qualification d’êtres dégénérés. Je la leur réserve, car elle n’appartient pas à mon vocabulaire habituel. A priori, je place de l’espoir en l’être humain et je tâche de me rappeler combien le corps est important. Le corps de mon grand-père avait tout d’une masse et chez mon père, la décomposition avait commencé, au moins symboliquement, avec son eczéma semant des squames à l’étage de la maison qu’il occupait.

Je veux donner à mon corps la dimension qu’il mérite et toujours je peine. Je passe des heures à l’oublier face à mon écran d’ordinateur. Comme plus jeune, plongée dans les livres, tout se passait dans ma tête. Je sais qu’il y a chez l’incesté un rapport à la jouissance brutal, qui méconnaît l’effleurement, qui veut du résultat. Pourquoi ? L’inceste empêche l’apparition du subtil à l’adolescence (ou avant, ou après). Les goûts se sont faits en creux de ce qui n’avait pas été utilisé. Le diptyque douceur/violence est problématique. Des épisodes d’inceste ont eu lieu sous les bombes, pas d’autres. Mon père m’oignait de pommade quand son doigt dérapait. La douceur est aussi un territoire à réinvestir.

Mon grand-père paternel et mon père disposaient d’un très riche vocabulaire. On insiste toujours sur le fait que la violence naît de l’absence de mot pour sublimer la pulsion. J’y crois. Mais un vocabulaire riche donne aussi les ressources rhétoriques de la manipulation. C’est vrai que Grande sœur, poussée à bout, essayait de nous taper, Petite sœur et moi. Je ne désavoue plus cette violence comme ce serait politiquement correct de le faire.

Mon grand-père paternel était francophone. Dans le parler suisse romand de mes grands-parents, on sentait l’influence de l’allemand : dire « le fruit » pour « les fruits », en faire un indénombrable. Il est possible que mon grand-père ait appris des rudiments d’allemand pour ses mandats à Berne. Mon père a grandi dans le français et c’est adulte qu’il est allé se tremper d’abord à l’allemand, à Francfort-sur-le-Main, puis à l’anglais à Londres. Il a lu dans les deux langues. Je ne me souviens pas de l’avoir entendu parler l’une ou l’autre langue. J’aurais bien aimé. Je pense qu’il aurait été mauvais. Ce n’est pas indispensable à un traducteur, c’est toute la différence entre la connaissance passive de la langue étrangère qui suffit pour la traduire et sa connaissance active nécessaire pour la parler.

Pour moi, parler l’anglais « vraiment », ça a été comme pratiquer un sport de manière intensive. Échauffement, tension, exercice, sensation d’être rincée puis apaisée. Le sport en question s’est apparenté au défrichage à la machette de la forêt équatoriale. Chaque mot prononcé abattait un mètre carré de végétation. Il avait fallu aller le chercher, l’évaluer, le choisir ou l’éliminer, l’articuler enfin, le répéter parfois. Voilà pourquoi je n’aurais pas pu être interprète : mon cerveau se serait autolabouré trop profondément.

Mais les langues, c’est quelque chose pour moi. Dès que j’ai atteint un palier dans mes activités, je pense à l’apprentissage d’une nouvelle langue. C’est une réminiscence de mon enfance, où, dans la chambre jaune, sur mon lit dont j’avais ôté le sommier, je peinais à m’endormir et je me racontais l’histoire de mes succès qui forceraient l’amour de mes parents. Je me disais que si je parlais une multitude de langues, ma vie serait forcément bonne. Je pensais « merveilleuse ».

Un type avec qui j’ai travaillé il y a longtemps voulait inventer une méthode unique permettant d’apprendre toutes les langues. Il allait chercher du côté des sciences cognitives et des neurosciences. Cette idée me faisait horreur : penser que le cerveau humain pouvait apprendre comme une machine, en faisant abstraction de son inconscient et de l’âme de la langue… J’ai l’impression qu’il faut entrer dans une langue comme une petite souris dans la Tour de Babel de Brueghel. Peut-être comme un homme entre dans une femme.

J’essaie de me représenter comment mes langues m’habitent. Je ne trouve pas, mais je sais qu’elles me rendent moins boiteuse. Parce que, comme des nerfs, elles s’attachent à des niveaux plus ou moins profonds de mon être. Vierges ou au contraire rebattus. Quel que soit le niveau du locuteur, les langues portent en elle une manière de rendre compte de la totalité, d’une totalité, de leur totalité ? D’où mon désir mégalomane de toutes les savoir pour cerner la totalité. Comme enfant, quand je rêvais d’être malade, pendant un an, et de lire tous les livres pour comprendre et trouver la solution ! L’inceste créé cette urgence chez l’incesté d’être un surhomme, une surfemme pour moi. Au point que tu ne sais pas ce que c’est que des désirs de femme non surhomme. « Mon appétit plus gros que mon ventre » que me reprochait ma mère, naquit de ce flou.

Je pense encore ce soir à un détail : avec mon père, quand les viols eurent fini, des contacts physiques, en plus des bises du coucher, continuèrent dans la danse. Il arrivait que l’on danse à la maison. Quand il y avait des amis. Pour les danses dites de salon, mon père se piquait de faire danser ses filles. Il était aviné, bien sûr. Je haïssais devoir suivre son rythme, car clairement c’est lui qui effectuait le guidage et je devais me soumettre.

Vendredi 7 mars 2025

Si je pense à ma production littéraire du temps de mon père, force est de constater qu’il soufflait le chaud et le froid. Il était partagé entre fierté et préservation de son territoire. Le littéraire c’était lui. Il lisait mes dissertations et les trouvait trop bien notées. « Tu n’es ni Proust ni Malraux pour faire des phrases aussi longues ». Depuis j’écourte. Je hache. Je scande. Et me dis que la vérité, comme l’huile d’olive, finira par remonter à la surface. Mais ce n’est pas une solution idéale. Après des géniteurs qui ne m’ont décidément pas encouragée, j’ai trouvé quelqu’un qui me donne des conseils, sans m’empêcher.

Samedi 8 mars 2025

Je suis traductrice, de l’allemand et de l’anglais vers le français et je gagne de l’argent comme ça. Je suis contente de dire que je suis traductrice, parce que dans mon dernier emploi salarié, dans une école de langue exploitée par une esclavagiste anglaise, certaines mères étaient contentes de me ramener au statut subalterne de secrétaire. Tel n’était pas le cas dans l’école juive où j’ai travaillé. Je n’analyse pas, je constate. Pour moi, c’était déjà une victoire de retrouver une place dans la société comme secrétaire. Maintenant, je suis traductrice, comme mon père. Lui avait un petit bureau à une fenêtre dans un grand bâtiment moderne situé à Allschwil. Il était salarié, travaillait avec des dictionnaires pour un groupe pharmaco-chimique. Sur son bureau, publications de Ciba reliées en volumes noirs. Des photos de corps humains, comme des carcasses sanguinolentes et pathologiques. J’ai un vague souvenir d’images de monstres humains. Elles m’avaient rendue triste.

Pas de trace d’alcool dans le bureau de mon père, mais un rigolo système de spirale électrique pour faire chauffer l’eau d’une tasse. Je n’avais jamais vu ça et je n’imaginais pas mon père boire du thé. Il traduisait à la main. Raturait, puis donnait à une secrétaire qui tapait. Comme cela se faisait encore à la Cour européenne quand j’étais juriste dans les années 2000, et comme cela ne se faisait plus quand j’y ai travaillé comme traductrice en 2016. Mon père, contrairement à mon chef traducteur de la Cour, n’avait personne sous ses ordres, mais demandait que la secrétaire effectue des travaux pour lui.

Il s’entendait très bien avec la secrétaire que j’ai connue. Avec son mari et ses enfants, les M.. Ils avaient fait des voyages et nous invitaient à des soirées de projection de diapos. Mon père était apprécié de ses collègues. Certains étaient des amis que nous voyions à Saint-Louis. Il y avait le beau C. L., graphiste et Erwin, graphiste aussi, fou et génial. Un autre, prof de guitare, venait aussi d’Allschwil, mais je ne sais pas ce qu’il avait à faire avec Ciba-Geigy. Mon père avait eu une cheffe, madame Heller qui l’aimait bien et dont le mari retraité fabriquait des maisons de poupées. Les maisons de poupées étaient importantes dans ma vie d’enfant et, avec mes sœurs, nous avions hérité d’une épicerie faite par ce monsieur. Sa facture n’était pas très fine, mais les rayonnages étaient garnis de boîtes miniatures recouvertes d’étiquettes criantes de vérité. Le comptoir était intéressant aussi. Je n’ai jamais désavoué un goût pour l’échange marchand physique. À la retraite, madame Heller se trouvait veuve et sans enfant dans son appartement au bord du lac de Neuchâtel. Pour lui plaire, mon père, avec l’accord de ma mère, m’a prêtée quelques jours. Je n’avais pas six ans, mais j’étais censée être très mûre. À ma grande honte, j’ai eu « l’ennui ». Les portions individuelles de confiture et le bonhomme Yok Yok, qu’elle avait commandé pour moi, me plaisaient bien, mais cela n’a pas suffi. Mes grands-parents paternels sont venus me chercher pour que je réintègre la fratrie en vacances chez eux. Je n’ai pas le souvenir de m’être sentie une autre fois aussi misérable que chez cette vieille dame. Je vivais bien les rares séparations d’avec ma famille d’habitude.

Mon père m’aurait-il vendue pour plaire à X ou Y ? J’ai pensé un temps qu’il avait pu faire cela pour un couple. Lui me traitait comme dermatologue et elle était sa femme et sa secrétaire. J’étais anesthésiée localement pour qu’il pratique une biopsie. Mon père était près de la table d’examen où je me trouvais. J’ai ressenti un malaise mental, une sensation d’étrangeté. Les néons étaient blafards. Les visages proches du mien. Je revivais les manipulations violentes de mon père ? J’ai été prise de vertige, comme une bulle prise dans un liquide huileux qui remonte à la surface. L’inquiétante étrangeté. Das Unheimlich. J’ai fait tomber un verdict terrible : ma raison était atteinte. Je n’ai jamais entendu ce diagnostic émis par quiconque. La chose la plus violente que j’ai entendue dans ce registre a été proférée par ma cousine qualifiant ma mère de démente. J’ai pris cette insulte en plein cœur, mais elle ne parlait pas de moi. Non, c’est à mes yeux impitoyables que je perdais la raison. Et, même sans avoir encore lu Mishima, j’avais en moi ces valeurs d’honneur et d’impossibilité de déchoir. Où suis-je allée chercher tout cela ? L’honneur ? Alors que j’ai grandi entourée de fieffés coquins !

Dimanche 9 mars 2025

Sur les Monts, outre la Ferme et la Colline, il y avait le « Collège ». C’était une école primaire. Les élèves y venaient en parcourant en sens inverse la pente que je descendais quand le temps était à la luge. Les dates des vacances scolaires françaises et suisses ne correspondant pas, j’étais régulièrement en vacances quand les Loclois avaient l’école. J’aurais adoré les rencontrer. Ils incarnaient une réalité différente de la mienne. Mais je n’osais pas. Déjà, j’étais inhibée. J’allais le devenir bien plus. Jusqu’à me sentir éteinte des années plus tard, à Paris.

L’inhibition : du fait de l’énorme travail que je faisais pour surnager, lestée par mes traumas incestuels, l’énergie de mon moi s’est appauvrie.

Face au double vitrage de la fenêtre du corridor, à l’étage de la Colline, je regardais les enfants de mon âge jouer autour du Collège et j’avais mal. Je me sentais enfermée dans un donjon et j’avais déjà conscience que j’étais ma propre prison. En effet, ma grand-mère me poussait à aller les rejoindre. Ma grand-mère, à la différence de ma mère, croyait en moi et me poussait pour m’encourager.

Je n’avais pas de timidité à m’adresser à des adultes. C’est vis-à-vis de mes pairs que j’étais bloquée. Était-ce que si j’avais de l’estime pour les enfants, je n’avais plus d’illusions sur les adultes ? Avec eux, mes fins me fournissaient le carburant nécessaire au contact. Concrètement : j’ai gagné beaucoup d’argent en vendant un mois de juillet des insignes du 1er août, la fête nationale suisse. Pour une vingtaine d’insignes vendus, j’avais une récompense de cinq francs suisses. Mes grands-parents m’encourageaient vivement et mon grand-père paternel avait obtenu que la rubrique « quidam » de la feuille locale, l’« Impartial », me soit consacrée. Dans le même esprit, j’ai poussé la porte de toutes les parfumeries que nous avons rencontrées lors d’un séjour à Paris pour expliquer que je collectionnais les échantillons de parfum et demander si par chance, ils en avaient. La pêche a été miraculeuse.

En revanche, demander quoi que ce soit à un camarade est devenu de plus en plus difficile.

Je ne veux pas me hasarder aujourd’hui à formuler une « morale de l’histoire ». Je relève un paradoxe : un grand-père abuse sexuellement de sa petite fille de deux ans, et son épouse, la grand-mère ferme les yeux sur l’opération puis investissent généreusement dans le futur de celle-ci. Dans son apparence, ses loisirs, son éducation. Grâce à mes grands-parents, j’ai eu beaux vêtements, une mobylette et un ordinateur. Je l’ai déjà dit. J’ai eu aussi, lors de voyages avec eux, des visites de grands musées et de lieux remarquables. Plus que tout, j’ai eu mes séjours linguistiques en Angleterre.

Lundi 10 mars 2025

J’ai vibré aux percussions du carnaval de Bâle dès avant ma première année. Des tambours par centaine. Ce n’était pas Rio, mais j’étais au même niveau d’énergie que les Brésiliennes. Tout au contraire de mon grand-père paternel et de mon père, des dégénérés, des « fins de race », ainsi que le revendiquait mon père dans un triste poème, triste au sens de piteux.

Ils ont voulu faire comme les Chinois faisaient, paraît-il, il y a longtemps avec les petites filles (peut-être pas celles du peuple, d’ailleurs), me serrer les pieds dans des bandages pour que mes pieds ne poussent pas, que je ne puisse pas me tenir droite et encore moins marcher. Le père et le fils ont eu le même réflexe, ignorant tout de cette analogie. Ils m’ont violée, pour me freiner dans mon élan. Ça a marché. Piteux, piteux.

Mardi 11 mars 2025

Le psy, s’il me lisait ferait des yeux exorbités. Des yeux comme il a pu en faire quand je m’enlisais dans une impasse, dont j’aurais bien des désagréments à me sortir les jours suivants. Des yeux exorbités, comme il a fait, une ou deux fois, quand je m’allongeais sur son divan parée comme une jeune fiancée, dans des tenues révélant beaucoup des charmes auxquels je ne croyais pas consciemment. Comme dans le film de Lars Van Triers, « Breaking the waves », quand Bess s’offre au médecin ?

Je n’avais pas l’innocence de ce personnage, j’étais abîmée. Je cherchais à séduire le psy. Alleluia! Mais si ma tentative avait abouti, ça aurait été la fin des haricots pour moi. Du fond de ma souffrance mentale, je testais la limite de ma séduction. C’est ce qui m’a sauvée et j’insiste sur le caractère intuitu personae de la situation. C’était avec le psy et pas un autre. Aujourd’hui, j’aimerais donner encore plus du crédit au sensible, au non-rationnel.
J’ai déjà dit qu’il ne m’était jamais rien arrivé de fâcheux, à part les agressions de mes père et grand-père. Pourtant j’ai eu peur parfois qu’à mon malheur s’en rajoutent d’autres. À Londres, dans un marché aux puces à l’époque peu connu, j’avais senti un regard posé sur moi. Le regard de qui pourrait vendre un enfant dans un roman de Dickens. Quelque chose d’affamé et d’enflammé dans le regard. Mais j’avais des outils pour me défendre. Les outils de la vigilance. Ne jamais baisser la garde. Sentir le danger.

Là où je voulais en venir, c’est à une rencontre avec un autre vrai méchant que mon grand-père paternel, quand j’étais en DEA de droits de l’homme et de libertés publiques à Nanterre. J’étais allée au mémorial pour la paix de Caen. À l’issue d’une conférence, je vais avec d’autres camarades aborder un conférencier dont les propos portaient en eux une ambiguïté décisive. L’homme était extrêmement beau. C’était Tariq Ramadan. En une phrase et demie, plus de doute sur sa position, mais sa rhétorique était brillante. Plus que ça, j’ai senti de toutes mes forces qu’il était maléfique, et je ne veux pas rire de moi. Ce serait faire écho aux sarcasmes paternels sur tout ce qui touchait à l’indicible.

Mercredi 12 mars 2025

Je ne voulais pas que ma mère m’aide. Je voulais m’autonomiser bien avant de pouvoir prononcer le mot. Dans une mesure insensée. Pourquoi ? Par orgueil, pour me venger du rejet de ma mère ? Parce que je la méprisais ? Oui. J’étais Wonder woman et elle, personne ne la prenait au sérieux, surtout pas mes grands-parents paternels. Je ne savais pas que j’avais besoin d’amour. Je m’éloignais d’elle et elle aurait dû ne pas lâcher ma menotte, la maintenir dans la sienne au risque de me faire mal. Peut-être a-t-elle-même cru que je savais mieux qu’elle ce qui était bon pour moi. Car elle s’émerveillait de l’enfance.

N’avoir besoin de personne, jusqu’en DEA, j’ai entretenu cette illusion. J’ai craqué en revenant au bercail, à Saint-Louis. Je m’en suis remise à ma mère. « Dispose de moi, car je n’ai pas réussi ». Tout ou rien. L’autonomie n’avait pas marché, je me livrais tout entière à ma mère. Symboliquement, je retournais d’où je venais. Ma mère. Avant elle, le néant. Je me suis effondrée. J’ai tout lâché. J’ai arrêté de me battre. J’ai cessé de tenir ma place parmi mes pairs. Je me suis mise hors course comme disqualifiée. Tiens, maman, débrouille-toi avec ta création ! Je ne sais pas quoi faire de moi. En moi, il n’y a que détestation de moi. Il n’y a que de la violence que je tourne contre moi. Mon moi est haïssable. Blaise Pascal s’est-il aussi fait violer par ses grand-père et père ? Je suis coupable, bonne à jeter.

J’étais égarée pour aller m’en remettre à celle qui m’a mise au monde, après m’avoir portée dans son ventre. Car si j’en étais là, c’est aussi qu’elle avait été mauvaise avec moi. Et désormais, mes problèmes la dépassaient complètement. Et comment lui en vouloir ? Sa vie, dira un peu plus tard un psychiatre, c’est ses enfants. Si la situation n’avait pas été à la tragédie, j’aurais ri hystériquement. Je ne pouvais pas comprendre.

Vendredi 14 mars 2025

Le printemps : dépression saisonnière ou cortège de fleurs ? Crocus et Schneeglöckchen, hier, c’était encore l’hiver. Aujourd’hui, on est en plein dans les jonquilles, un début de violettes. Déjà, quelques arbres à fleurs blanches simples ont donné le coup d’envoi du côté des arbres. Un spécimen quai Rouget-de-Lille, à hauteur de l’école privée. Bientôt les magnolias. Celui de la place Brant, un autre en bas au bord de l’Ile, arrêt Gallia et, à l’Orangerie, près du Pavillon Joséphine, le seul magnolia étoilé que je connaisse. Son parfum frais et sucré. Depuis des années.

Il fait froid alors qu’on sent déjà l’acidité de la végétation. La nature n’est pas accueillante. « April is the cruellest month » d’après T.S. Eliott, qui reprenait cette appréciation des Contes de Canterbury, écrits au Moyen Âge. Peut-être pendant la petite glaciation. Victor Hugo, lui, était fou du printemps. Il dit de Cosette qu’elle faisait comme une « sensation d’avril », à Marius ? Peut-être plutôt à Jean Valjean, car Marius est trop jeune pour être sensible à ce genre de délicatesse.

Moi, c’est Charles d’Orléans, à peine après les Contes de Canterbury, qui me touche avec sa poésie sur le printemps : « Le temps a laissé son manteau, de vent de froidure et de pluie, et s’est vêtu de broderies, de soleil luisant clair et beau… ». J’entends une voix cristalline, je vois une eau qui clapote en ruisseau. C’est gai et rafraîchissant.

Alors pourquoi la dépression ? Est-ce que j’ai l’impression que je devrais être à la hauteur de la métamorphose de la nature ? Mission impossible. Échec accablant ? Oui, mais je n’ai pas été en dormance cet hiver ! J’ai profité de la longueur des nuits pour travailler.

Samedi 15 mars 2025

Je suis sortie longuement ce matin. L’après-midi, j’aime être chez moi et, plus rarement qu’aucun autre jour, je cède à l’appel du centre-ville le samedi. J’ai souvent du travail le week-end. Je fais en deux jours ce qui me prendrait une demi-journée si j’étais concentrée. Je suis très connectée, aux réseaux sociaux, aux radios en ligne, à Wikipédia, etc. Je surfe. Et aujourd’hui, je récupère. J’ai besoin de récupérer à mesure que je vis les choses. Je ne suis pas rapide. Ma mère disait que je ressemblais à une ruminante quand je mâchais un chewing-gum. C’était méchant, mais je le reprends à mon compte : j’ai besoin de ruminer car mon métabolisme est lent. Je ne parle pas des ruminations de la dépression. J’ai besoin de repenser à la matière de ma vie pour en tirer des leçons. En extraire des axiomes.

Je crois que cela n’a plus rien à voir avec mes traumas, mais avec le fait que je suis cérébrale. Je m’interroge sur la manière dont fonctionne les êtres qui m’intéressent : quand on a l’expérience des années, y a-t-il encore des choses qui résistent à l’analyse ? La tendresse, toujours. La réalité. Hier soir, je passais les lieux où j’ai vécu au crible de la présence ou non d’arbres. Cela a fini de me convaincre de ne pas aller passer quelques jours à Paris. Pendant l’année passée là-bas, ma seule rencontre régulière avec le végétal se faisait sur le campus de Nanterre. Les bâtiments de l’université entourent un vaste espace couvert d’herbe. L’herbe me faisait peur. J’aurais pu crier au scandale : de la nature alors que tout ce qui m’entourait pendant cette année hors-sol était l’œuvre de l’homme. L’humain est naturel, mais en tant qu’humaine, il dérange moins ma vision du monde que l’herbe ou le chien.

Dimanche 16 mars 2025

Avant-hier, je suis tombée. Je me trouvais sur la trajectoire d’un chien super tonique. Mon poignet gauche en a fait les frais. La douleur me met en rogne. Mais c’est l’occasion d’évoquer les souffrances physiques endurées dans ma famille paternelle. Pas par les criminels directs, non, par leurs collatéraux. Pas par mon grand-père, par sa femme. Pas par mon père, par son frère. Pour Frédéric, ce fut la boucherie d’une jambe déchiquetée dans un accident entre une voiture et un poids lourd. En Afghanistan, avant 1981. Je ne peux pas imaginer la douleur d’une jambe broyée. Les conditions sanitaires étaient précaires, le rapatriement en Suisse a été tardif. En Suisse, il a passé un an hospitalisé après l’amputation. Il parlait de membre fantôme. À l’hôpital, il fumait du hasch. Lors d’une visite, ma mère en avait fumé avec lui et racontait avoir voulu se jeter par la fenêtre. Déjà, elle voulait fuir.

J’ai parlé de ma grand-mère-paternelle-grande-brûlée, de la peau de son corps et de son visage qui gardait les stigmates du passage par le feu. Là encore, je n’ose imaginer la douleur. Ma grand-mère et mon oncle continuaient, stoïques leur existence. Ils auraient pu se plaindre un peu, comme tout le monde. Pendant ce temps, mon grand-père et mon père s’occupaient de leur quiquette. Ils essayaient d’en tirer du plaisir ou de combler la frustration. Pour mon grand-père, je vois bien la pédophilie comme une lassitude vis-à-vis de la chair des femmes. Il méprisait les femmes, cette espèce différente et habitée par le malin. Les deux accidents de voiture qui ont frappé sa femme et son fils ont eu lieu peu d’années après qu’il m’a abusée.

Mon père, au contraire, c’est après les deux accidents que les viols ont eu lieu dans toute leur amplitude. En plus du complet désagrégement de son couple, se sentait-il coupable de ne pas avoir été frappé par le fléau qui frappait les siens et m’a-t-il dès lors sacrifiée pour faire allégeance à l’hécatombe familiale ? Car il était entortillé dans son cordon ombilical. Il avait l’air d’un benêt de cinq ans quand sa mère prenait ses mensurations pour lui tricoter un pull ou quand il serait la main de son père en guise de salut. Ses rapports avec son frère ? Je ne les ai pas observés. Frédéric était le favori de leur mère. Mon père avait sagement fait trois poupées pour sa maman. De cela ma grand-mère était contente. Frédéric organisait des orgies qui réunissaient les notables locaux à la Colline quand il était jeune homme, puis il a voyagé, en Inde surtout. Rien n’y faisait, le préféré restait Frédéric. Mon père avait voulu échapper à tout cela en tombant amoureux de ma mère, une femme complètement différente de sa mère. Même s’il était allé vivre sur Mars, il n’aurait pas échappé à ses déterminismes. Et il n’envisageait pas d’autre thérapeute que la bouteille.

Mardi 18 mars 2025

Les marchés boursiers se resserrent, les traders n’aiment pas les frasques du gouvernement américain. Ils sont souvent plus raisonnables que les petits porteurs, vous et moi, qui prenons l’argent au sérieux. Les mystères de la bourse sont dans mon histoire, car mon grand-père banquier m’expliquait à ma demande la loi de l’offre et de la demande. Plus tard j’ai appris les nécessités du financement. Et ma morale humaniste s’accommodait de profits réalisés en bourse. Ceux-ci ne sont pas à l’ordre du jour. Et ce n’est pas qu’une question de capital. C’est une occupation de décrypter l’information pour sentir les valeurs qui monteront et celles qui baisseront. Je traduis des documents où les épargnants, « investisseurs » sonne plus chic, ne choisissent pas nommément les actions qui les intéressent. Ils se décident pour des stratégies globales en fonction de leur tolérance au risque notamment. Je n’ai pas rencontré de produit financier dérogeant à la règle suivante : plus tu prends de risques, plus tu peux gagner gros.

Les marchés sont inquiets donc. Le cours de l’or monte en flèche. C’est la valeur refuge par excellence. Tangible matériellement, ne se dépréciera jamais. Amorphe, statique, inutile, pourrais-je dire. Beau, mais c’est subjectif. J’avais des petites pièces d’or, c’est une coutume en Suisse d’en offrir comme on offre des cuillères en argent aux petites filles dans les familles bourgeoises. Ma valeur refuge, c’était la relation amoureuse. L’acceptation et le désir pour ma personne. Après ma relation avec mon chien, c’était la relation amoureuse qui me permettait de m’ouvrir le plus. Grâce au rien à dire.

Cela me semble si paradoxal de ne pas mettre en avant la relation amicale fondée sur la parole alors que je dois tout au travail de parole. Peut-être est-ce parce que je suis une intégriste de la voix. Le miroir de l’âme, bien plus que les yeux ? Mon père me regardait de ses petits yeux de cochon et consciemment, je n’y décelais plus rien des sévices sexuels subis dans mon enfance. Mais tout cela est bien loin et aujourd’hui, et c’est qu’il y a des voix humaines dans lesquelles j’ai envie de plonger. Des voix-fleuves qui m’emmèneraient en voyage. Hugo disait qu’il y avait des hommes océans. C’est bien trop pour moi. Un homme sirène m’irait très bien. Je ne boucherai pas les oreilles pour résister à son chant.

Mercredi 19 mars 2025

J’ai traduit trop de documents médicaux depuis lundi. Parkinson, infection au Clostridioides difficile, un dispositif pour TMF. Très en vogue, le TMF…J’adore regarder les planches anatomiques, mais mes traductions médicales sont à des années-lumière de la recherche médicale. Du coup, j’y sens le côté bricolé du corps humain et cela me dérange. C’est bizarre, car j’accepte très bien la faillibilité en matière psychique.

Je me suis construite sur le mythe de l’iron woman que je serais en ma qualité de métis. Et s’il n’est pas faux que j’aie un côté « force de la nature », je vis très mal les bobos, surtout si je crains qu’ils altèrent mon capital vital. Ils envahissent alors mon espace mental. Je n’ai pas le syndrome de l’étudiant en première année de médecine pourtant. Je ne me sens pas concernée par la maladie de Parkinson ou l’ICD en traduisant un texte sur ces sujets. Certes, je n’ai pas d’antécédents familiaux dans ces domaines. Prothèse de la hanche, alcoolisme, dépression… Ce serait différent.

Après 25 ans de thérapie psychanalytique, le périmètre de mes projections ne dépasse pas celui que j’ai fréquenté de tout temps dans ma famille. Il faut tout déconstruire pour reconstruire. Presque comme avant ? Le saut quantique serait réalisé dans le « presque ». Umberto Eco, disait que traduire c’était dire presque la même chose. Dans l’autre galaxie de l’autre langue ?

La question de la déconstruction est à la mode aussi, ce qui pourrait la discréditer. J’ai entendu il y a longtemps plusieurs femmes me dire qu’un jour, il fallait arrêter de se poser des questions. Et se marier, pour l’une. Arrêter pour arrêter, pour l’autre, comme si analyser n’était pas une occupation de l’âge adulte. Le mariage de l’une n’a pas fonctionné. L’autre s’est mise à pratiquer les arts d’une autre civilisation. Je trouve que ça ne fait pas de mal de couper les cheveux en quatre. Littéralement d’abord. Le cauchemar récurrent de mon enfance martyr m’imposait de compter les cheveux, les poils, d’une tête sans yeux, un sexe d’homme. Cela symbolisait l’infini de ma souffrance, car je ne venais jamais au bout de la tâche et me réveillais en hurlant tant l’angoisse était grande. Symboliquement, les cheveux, c’est l’infini accessible. À la différence de tous les infinis que porte mon corps et auxquels je ne pense pas. Penser un peu plus les villosités de mes intestins me semble une riche idée. Les villosités, belles comme des célosies, couvriraient 32 mètres carrés déployées. J’ai besoin de continuer à démultiplier ma surface psychique par l’analyse. Pas seulement pour réparer ce qui a été cassé, mais pour rêver.

Vendredi 21 mars 2025

Si j’avais fait le tour de moi-même néanmoins, je passerais du temps à rêvasser. À celui que je veux pour amoureux. Erreur ! Danger ! Je dois travailler pour vivre les choses simples et données à tout le monde telles que l’amour. D’ailleurs, cet homme, je ne le vois pas comme un surhomme non plus. Il ne peut pas échapper aux tracasseries inhérentes à la condition humaine. Mes drames me font prendre avec philosophie certains désagréments du quotidien. Surtout, j’ai de l’espoir. Je suis « mieux qu’hier et moins bien que demain ». Tant que le psy est là. Inch Allah !

J’accepte aussi de changer encore cent fois de ressenti par rapport à mon père, ma mère, ma grand-mère paternelle, mon grand-père paternel, mes sœurs, mes anciennes amies, etc. Ce n’est pas confortable, mais ils ont tant de facettes et je peine à saisir ces êtres pour partie délétères dans leur globalité. Je me suis construite en les utilisant comme tuteur, en m’en intégrant des éléments. Quand j’ai voulu tout rejeter d’eux, j’ai constaté que je me jetais avec l’eau du bain. L’enfant se construit de ce qui l’entoure. Et que dire de mes pulsions sexuelles ?! J’aurais dû bâtir mon appétit sexuel d’adulte avec mon désir pour mon père. J’ai empêché que sourde le fantasme incestueux, puisque nous étions passés à l’acte. Enfer et damnation…Mon père était un homme défait. J’ai été son infirmière. Je l’ai beaucoup aimé. J’avais de la pitié pour lui quand je me croyais invincible les années de lycée… parce que je voyais bien que j’étais une femme et j’étais vue comme telle.

Samedi 22 mars 2025

Quand j’étais au lycée, en seconde et en première, je travaillais régulièrement à un stand de fruits et légumes le samedi, au marché. Cette expérience donnerait matière à analyse à différents égards, mais aujourd’hui je ne veux me rappeler que mon sentiment quand mon père se présentait comme client. Je crois pouvoir affirmer qu’il y avait de l’œdipe. Du très normal. Mon père était mon prince. L’inceste et l’incestuel n’avaient pas tout décomposé dans leur processus morbide et pathogène. Mon père restait mon père et, ces deux années-là, je le trouvais parfois beau. Souvent quand il portait sa veste verte, vert hooker, d’une luminosité contagieuse, et seulement quand il était sobre. Je me souviens d’une longue phase de sobriété à cette période. Il y avait à la maison une lampe qu’il avait habillée de photos et de commentaires. Deux photos mises en regard illustraient le « macro et sa pute », mon père et ma mère. Moi aussi, je tenais ma position incestuelle tant que lui était en vie, complice. Je ne me sentais pas coupable. J’étais abritée. Quand il est mort, le processus morbide a commencé en moi.

Dimanche 23 mars 2025

« Pardonner », je n’ai jamais utilisé le mot en allemand. Je peine toujours à le retrouver. Tel n’est pas le cas en anglais où le mot « forgive » ensemence abondamment la chanson. En français, j’ai baigné dans la nécessité du pardon et dans la condamnation de la rancœur. Ma mère se faisait abondamment l’écho de ces valeurs chrétiennes. Elle avait tout à y gagner vis-à-vis de moi. J’ai toujours tout pardonné, j’étais bonne fille, et oublié, en apparence. Mais depuis que j’ai commencé à parler de moi, ce qui ne m’était jamais arrivé avant l’âge de 25 ans, je me suis rendu compte que ma mémoire de certaines relations humaines était pharaonique. Je n’ai rien oublié des offenses subies. Et, en boucle, je m’échauffe, bouillonne ou monte dans les tours. Quand je me déprends de cette colère, je suis satisfaite de moi. Ce n’est pas le carburant que je me souhaite. Mais qu’on ne me parle pas de pardon, qu’on n’essaie pas de me faire culpabiliser parce que je n’absous pas ceux qui m’ont causé un préjudice. Ma mère, encore, était forte à ce jeu : je donnais aux autres l’impression d’être parfaite, disait-elle, mais avec elle, j’étais un monstre. Je ne pouvais l’éviter, je devais me coucher à son interprétation de l’histoire. Tel n’est plus le cas aujourd’hui, j’essaie de voir loin et d’éviter les fâcheux. Qu’on me laisse récupérer tranquillement du dommage subi en m’épargnant la vue de ceux qui l’ont causé… Mais certains ont du toupet, ou, au fond, se fichent de leur victime, ménagent leur bonne conscience et insistent. Maintenant, j’arrive à dire « Là, j’ai le seum en fait, j’ai pas envie de parler ».

Lundi 24 mars 2025

Peut-être me suis-je hâtée hier de dire que je rayais le mot « pardon » de mon vocabulaire. Dans mon esprit, il fait couple avec le ressentiment. Or, je ne suis pas haineuse. Mon voisin marocain m’a demandé si l’on avait tué le chien. J’ai ri. Bien sûr, le chien n’est pas responsable. Mon poignet est immobilisé dans la position Playmobil pour trois semaines au minimum, deux mois peut-être. Il m’est arrivé bien plus grave. Mais, si j’ai la force de relativiser en mon for intérieur, je renâcle face aux inconséquents, objectivement privilégiés. Mon système, économique notamment, est microscopique. Il tourne bien normalement. Et je revendique mon indépendance. Il est sur pilotis. Alors, je ne prendrai rien sur moi. Je tente de rayer le signifiant, le signifié, les réseaux neuronaux, nerveux, musculaires, lymphatiques et osseux de l’abnégation et du sacrifice.

Mardi 25 mars 2025

J’ai envie de faire entendre ma voix, parce que je prends conscience que mon histoire est inhabituelle. On ne m’écoutait pas. Quand j’ai parlé des viols de mon père, mes sœurs n’ont pas voulu m’entendre. Mon amie d’enfance m’a mise en attente sur sa ligne téléphonique et n’a jamais repris la conversation. Prétentieuse que je suis, je veux que mon histoire ait une portée qui dépasse ma personne. Que ma plume touche. Je n’ai pas une confiance d’oratrice. Je suis lente et dès que je crois sentir l’ennui de mon auditeur, je ma parole se délite. L’oral, c’est comme la circulation en Turquie, le plus lourd a la priorité. Et en ce moment, je suis fatiguée d’être écrasée par des histoires cent fois entendues, alors qu’il n’y a pas de place pour les miennes. Helen Keller, sourde, aveugle, muette, sortit de sa nuit grâce à un « miracle en Alabama ». J’ai le sentiment de ne pas venir de moins loin qu’elle. Elle a passé sa vie à donner des conférences. D’où tenait-elle sa force ? Chez les gens en général, c’est une chose qui m’intéresse : le fait qu’ils avancent et ce qui les fait avancer. Peu ou prou.

Mercredi 26 mars 2025

Pas le temps de rêver à l’amour, pour me mettre en amour, pas le temps de réfléchir sur les gens qui m’entourent, ni de rechercher comment la philosophie aborde le thème de la mort. Pas le temps non plus d’aller au cinéma ou de lire. Mais c’est moins essentiel.

Ces jours, je donne tout « mon temps de cerveau disponible » à l’exercice de la traduction. Je détourne cette expression qui m’avait tant choquée en son temps. Ce que je fais est stimulant. Parfois intéressant, et cela me connecte à ce qui se passe dans le monde, des meubles d’appoint modulables aux caisses de prévoyance suisses. Beaucoup de choses comptent dans la traduction, mais pas mes idées ou leur exploration. D’ailleurs, sur certains textes, la machine est plus calée que moi. Je gagne de l’argent. Jamais autant que j’en rêverais, mais toujours avec de fierté. Gagner de l’argent par son travail avait un statut spécial dans le gynécée Vuille. Ma mère en a fait le Graal intégral, qu’elle n’a jamais atteint. Partant de là, je suis fière de gagner même 20 euros. Je devrais être meilleure stratège dans le choix de mes clients, mais, flattée qu’on fasse appel à mes services, je refuse peu de propositions. Je ne suis pas matérialiste.

Jeune, j’ai fait l’expérience de l’argent volé. La prise de risque était grande, mais elle valait le pouvoir d’achat que j’en tirais. Avant l’adolescence, j’achetais des décorations de Noël. Après le collège, des produits de beauté. Cet argent n’a rien à voir avec l’argent du travail. En début de thérapie, je donnais l’impression d’être une rentière. J’étais alors contractuelle au Conseil de l’Europe et j’avais une certaine somme d’argent sur mon compte en banque suisse. Les personnes qui m’entouraient à l’époque me renvoyaient l’image d’une privilégiée. Je dépensais ce que je gagnais. Épargner ne me serait pas venu à l’esprit, car j’étais incapable de projections dans le futur ou dans les biens matériels. Je dépensais aussi, car je me sentais coupable de gagner un bon salaire et d’avoir hérité.

Samedi 29 mars 2025

Drôle de rêve. Celui que j’aime, appelons-le B, est courtisé par ma mère. Il va vers elle. Pour se rapprocher de moi. Ses valises sont dans le coffre de la voiture de ma mère. Je me réjouis. Ma mère est diminuée. Il fait un pas en arrière, lui dit qu’il ne prend pas les pathologies aussi sévères.

Dimanche 30 mars 2025

J’aide mes sœurs. Je hais mes sœurs ? Ça sonne presque pareil. J’envisage maintenant seulement que dans les débuts de la thérapie, en face-à-face, le psy a pu ne pas croire un mot de ce que je lui disais, ou alors un sur deux, un sur trois, un sur dix, etc. J’ai toujours pensé qu’il croyait tout ce que je lui racontais, ou, plus précisément, je ne me suis jamais posé la question. Mais Petite sœur a eu une évocation étrange. À la même période, elle vivait à Strasbourg et envisageait de faire un travail sur elle. Elle était allée voir une psychologue. À la fin de la première séance, celle-ci lui aurait dit que toutes deux savaient bien que Petite sœur avait affabulé. J’ai utilisé le conditionnel pour rapporter les propos de Petite sœur, mais je ne pense pas qu’elle m’ait menti ni qu’elle ait menti à la psychologue. Il y a dans ma famille maternelle des pôles de mythomanie, mais ni Petite sœur ni moi n’avons menti pathologiquement pour nous donner de l’importance. Petite sœur avait l’art de me faire douter des choses qui étaient élémentaires pour moi et son « drive » dans la vie était pendant un temps certain d’être le khalife à la place du khalife. Sans scrupule. J’étais la khalifa. Moi, j’ai toujours refoulé ma haine et, de plus en plus, je me suis sacrifiée pour que la relation soit possible avec mes sœurs.

Je n’ai jamais assumé le sentiment de haine. Cette haine légitime qui est née quand Petite sœur a pris tout l’amour de ma mère, que moi j’avais eu toujours claudiquant. Grande sœur l’avait aussi cet amour, mais je l’avais vue se faire battre sous ses auspices. Cela m’avait rendue moins envieuse. Petite sœur, a priori, n’était pas responsable de son avantage affectif. Avais-je conscience de cela à 3-4 ans ? Et est-ce au nom d’une volonté de rester juste même dans la souffrance que j’ai sublimé ma haine ? Très vite, Petite sœur se sachant privilégiée et protégée n’a plus joué franc jeu. Elle n’a pas opté pour la justice. Elle a compris que toujours je mangerai des cailloux quand elle aura du miel. D’elle à moi, elle m’a d’abord flattée, j’avais du pouvoir et elle attendait son heure, qui est venue quand ses seins ont poussé et quand elle s’est habillée de tenues sexy qui lui allaient très bien. Moi et mon profond mal être étions effacés, projetés aux confins de la piste. J’aurais dû la haïr, mais depuis longtemps je ne haïssais plus personne, Petite sœur encore moins. C’était presque mon enfant.

Éventuellement, je projetais mon hostilité sur les États qui violaient les droits de l’homme, les intégristes musulmans ou les membres du Front national. J’avais délocalisé ma haine. À mes sœurs, je ne demandais jamais rien. Pas même des conversations stimulantes. Pourtant, elles auraient pu me raconter des choses intéressantes : Petite sœur faisait des études de biologie. J’avais adoré la bio au lycée, après il avait fallu faire un choix. Je ne voulais pas me perdre dans le microscopique, j’avais besoin de garder les pieds sur terre.

J’en reviens à ma haine refoulée : mes sœurs ont eu et ont ce que je n’ai pas. Un semblant de famille et surtout des enfants. J’ai passé du temps avec une de mes nièces. Malgré son père, un trou noir. Grande sœur m’a effacée de sa vie. Elle adoptait sans hésiter les oukases de son mari, qui bannissait régulièrement tel ou un tel. Lui était un autre petit homme de haine. Mon tour est venu. J’ai perdu mes nièces. Je n’ai pas eu de haine pour Grande sœur. J’aurais dû. Elle n’était pas une adulte déclarée irresponsable. Un jour, avant son mariage, elle avait quitté la maison. Nous nous étions aperçues au centre-ville de Saint-Louis. Elle avait tourné les talons. Coup de poignard. Hébétude. Refoulement. Je ne l’ai pas haïe. Dans la famille, elle incarnait la victime. Un peu en retard, menée par ses pulsions, des soucis de santé et les coups de ma mère qui s’était impatientée, l’avait secouée il y a fort longtemps parce que Grande sœur jouait avec ses excréments. Mais je dois avoir d’elle et de sa vie une autre lecture maintenant. Jeune, elle aimait manger et regarder des dessins animés à la télévision, après la puberté, elle a aimé les garçons, sexuellement, et les films d’horreur. Elle regardait les hommes avec des regards amoureux qui disaient « je te veux » sans le moindre filtre. C’était du désir proche de l’éruption. Inconvenant. J’ai une photo d’elle à son mariage. Elle est belle, vêtue d’une robe blanche élégante et coiffée délicatement. Elle effleure d’une main le bas du visage dépourvu de mâchoire de son mari et le regarde avec des yeux incandescents. C’est émouvant. Je n’oserais jamais… Alors voilà, Grande sœur, toute ma gentillesse, tous mes potes partagés, tout mon leadership, etc., n’ont rien pesé par rapport à ton union avec cet homme à la voix atone, rencontré dans un parc alors qu’il zonait et que toi tu étais déscolarisée. Votre union a eu lieu si vite après le décès de notre père : il te fallait sans remords t’extirper du bourbier féminin que nous formions notre mère et nous, les trois sœurs. Fair enough. Mais j’aurais dû te haïr. C’était la réaction saine à avoir. Pourtant je me suis rattachée à ton odyssée maternelle. À l’époque, je ne me voyais pas avec des enfants. J’étais trop intéressée par les choses intellectuelles. J’avais l’impression que le monde était si vaste, si ouvert. Pour vouloir un enfant, il faut être un minimum centré sur sa personne. Je revenais de Strasbourg les vendredis soir, je passais les samedis après-midi chez toi souvent. Dans ton appartement où tout était laid et chaotique. Ça me faisait mal, car je pensais que tu étais bien loin du souci de beauté dans lequel nous avions grandi. Je ne t’ai pas haïe.

Toujours, je croyais que tu étais à plaindre. Je te donnais des vêtements, des cadeaux. Tu prenais tout. Jamais tu ne t’enquérais de mon état, de mon bien-être. Tu ne me parlais pas. Les dernières fois où nous nous sommes vues, tu ne me regardais plus. C’était horrible. J’ai lu de la culpabilité dans ton regard de fantôme. Celle d’une femme mariée et mère de deux filles, qui est loin d’être bête, qui a toujours trouvé commode qu’on le pense d’elle. Quelqu’un qui savait à peu près tout de mes malheurs, des abus de mon grand-père, à la méchanceté de ma mère, à ma naïveté dans nos rapports de sœurs et aux viols de mon père. Dans une famille, chacun sait l’inceste. Mine de rien, tu as toujours eu quelque deux ans et demi d’avance sur moi.

Lundi 31 mars 2025

Comment se peut-il que je sois si triste ? Le sujet de mes sœurs est comme une épine dans ma poitrine. J’essaierai d’écouter Pierre et le Loup comme j’en avais envie, à défaut de pouvoir aller aux Bains municipaux pour cause de charge de travail trop importante. L’évocation de mes sœurs me rappelle que c’est dans le donjon qu’était ma chambre que j’ai commencé à écrire. À l’abri de leurs cris et de leur regard.

Mercredi 2 avril 2025

Si je n’avais pas eu tant de malheurs, j’aurais été chercheuse. C’est ce que je me disais, avec mes facilités et ma curiosité. Avant la puberté. La puberté a changé beaucoup de choses. Je voulais toujours réussir, mais ce qui m’intéressait, c’était les garçons. Les fringues, la musique, la danse. Je lisais, mais je n’étais plus passionnée comme je l’avais été, plus jeune, par les maths, les étoiles ou les langues. Si j’avais continué à cultiver des passions intellectuelles, peut-être me serais-je créé des retraites accueillantes où aller quand la vie me ferait mal. Je pense à la jalousie. Je veux être en amour, c’est l’expression canadienne, je crois. Mais il suffit d’une pensée fugace me mettant en concurrence avec une autre pour que je me voie rugir du rugissement du tigre frappé par le fer d’une lance. Je suis une écorchée affective. Je me soigne bien sûr, mais les fronts sont nombreux. Dans ma jalousie, classiquement, j’ai peur d’être délaissée ou quittée pour une autre. Sur ce point, je me force à avoir confiance en mes qualités, on dit « charmes » en général. Mais, c’est plus grave et c’est totalitaire : je suis jalouse des pensées de l’autre. Je n’ai pas peur qu’une autre nourrisse ses fantasmes, mais je veux que personne d’autre n’existe que moi, pour lui. Sans doute, il y aura moyen de s’arranger.

Si cette extrême jalousie puise sa source dans mes incestes, il faut que j’y réfléchisse plus avant. Elle serait alors pathologique. Mais par l’inceste, j’ai été élue à mon corps et à mon bon sens défendant. Je ne voulais pas cette place. La seule jalousie dont je me souviens, sans travaux archéologiques, se rapportant à mon père a été induite par ma mère. J’avais quatorze ans. Nous étions en vacances chez mes grands-parents maternels, mes sœurs, une jeune fille type au pair et moi dormions dans une caravane en résidence dans le garage de mes grands-parents. Mes parents faisaient chambre commune dans notre bus Renault. Ma mère a cherché à me faire bisquer en me racontant qu’avec mon père, ils avaient fait l’amour trois nuits de suite. Elle voulait un quatrième enfant, mon père ne voulait pas. Comme dirait une copine : « il y avait du level » du côté de ma mère pour me raconter cela ! J’ai été stoïque. Dedans, piquée dans mon Œdipe non résolu et complètement tordu ?

Mon père a fait de l’italien à une période. De notoriété familiale, parce qu’il en pinçait pour une jeune Italienne. Dans ses dernières années, il était amoureux d’une collègue hongroise, Sainte Klara de Hongrie, ainsi qu’il l’appelait dans les poèmes qu’il écrivait et qu’il me lisait, enfiévré. Je trouvais ça « inappropriate » comme les ados trouvent certaines choses nazes, sans appel. Et entre mes sœurs et moi, n’étions-nous pas toujours en compétition par rapport à mon père, ou, pire pour moi, indifférenciées en une entité appelée « les filles » et qui me faisait perdre tout le bénéfice de mon sacrifice incestueux.

Mardi 1er avril 2025

Le chagrin est à peu près passé, noyé dans le travail. Montesquieu écrivait qu’il n’y avait aucune préoccupation qu’une heure d’étude ne faisait passer. Plus près de moi, le chirurgien du service par lequel je suis passée en 2004 m’avait confié que c’était leur truc à lui et à sa femme, le travail. Il a eu des mots justes, plus encore, il n’a pas eu les mots crétins que les gens disent face au malheur. Il est difficile sans doute de ne pas dire des mots gentils, mais ceux-là peuvent faire sentir le gouffre qui sépare de l’autre. On marche ici sur des œufs. Cela me rappelle une anecdote tragique qu’une connaissance psychiatre m’a racontée au sujet de Virginia Woolf. Je n’ai pas vérifié sa véracité. La veille de la dernière nuit de Virginia Woolf, sa gouvernante lui aurait demandé si elle avait bien pris son lait chaud, « qui devait l’aider pour ce qu’elle avait » (elle était mélancolique). Le lendemain, Virginia Woolf avait attaché un gros caillou à je ne sais lequel de ses membres ou à son tronc et s’était jetée dans la rivière. D’après cette connaissance, sans cette recommandation pourtant bienveillante, mais tellement décalée et infantilisante, il n’y aurait pas eu suicide. Infantiliser, c’est étouffer le sursaut d’orgueil, qui rappelle qu’il n’y a pas d’adulte plus adulte qu’un autre et qui donne la force de se remettre dans le jeu. J’ai entendu dire de moi que j’étais misanthrope. En écrivant, je constate à quel point l’autre est important pour moi.

Dans le malheur, la solitude est préférable à la fréquentation de personnes qui ne comprennent rien à votre malheur, même quand, bien sûr, on aurait besoin d’empathie. Mon geste suicidaire avait touché ce chirurgien, peut-être l’avait-il choqué, il en avait parlé à sa femme. Ce qu’il formulait comme paroles à mon endroit c’était le récit de la manière dont il métabolisait mon « cas ». Il parlait franchement. Il m’a replacée dans le camp des humains et des vivants. Une infirmière en revanche n’avait pas assez d’allusions pour me faire culpabiliser, une autre, pas méchante, me disait que le service avait été bouleversé. J’avais le sentiment d’avoir menti au chirurgien qui me demandait si tout le monde avait été correct avec moi.

L’humanité se passe comme un flambeau dans une course de relais. À moi, cela me va très bien si le passeur de la flamme de l’humanité est peu loquace. Le psy ne dit rien, en général. Je dois toujours me méfier des flots de paroles qui me sont en apparence adressés. Cela remonte aux monologues adressés/non adressés de ma mère. Adressés, car j’étais seule avec elle et qu’elle ne parlait pas toute seule. Non adressés, car elle vidait son sac à une gamine de 9 ans sur des sujets d’adultes. Aucun mot pourtant n’échappait à mes oreilles. Et ces mots résonnaient ensuite dans ma tête. D’abord, je n’y comprenais rien. J’imagine que j’ai vite cherché à me mettre au diapason. La chanson française m’a mise au fait de sujets dont ma mère me parlait. L’amour, le spleen. Ai-je adopté un point de vue masculin parce que les chanteurs qui me parlaient le plus étaient des hommes : Brel, Reggiani, Brassens ? De là, mon côté « grand cœur » à l’égard des hommes alors que plus jeune j’avais été secouée dans tous les sens par mon grand-père paternel puis par mon père ? Non.

Vendredi 4 avril 2025

La question de la compétition entre mes sœurs et moi est simple à synthétiser : mon père m’a sacrifiée avec comme effet collatéral que je ne défie pas Grande sœur. Ma mère a coaché Petite sœur pour qu’elle me dépasse en tout. Je ne parlerais que du piano, réservé à Grande sœur. Grande sœur n’a jamais réussi à apprendre un seul exercice de la Méthode rose, mais le piano m’était interdit. Sauter une classe aussi. Grande sœur a eu une scolarité catastrophique, arrivant dans une classe de CPPN quand j’étais au collège. Mon père l’a déscolarisée au mépris de la loi. À quatorze ans, elle zonait et promenait notre chien Moujik dans le petit parc un peu glauque où errait aussi son futur mari. Tant pis pour le piano, chanter c’est plus nomade que le piano et l’idée, mais l’idée seule, du nomadisme me fait rêver. Et, le suisse allemand, sacrifié. Mais je bosse. Ça reviendra.

Je n’arrive pas à retrouver de traces sonores de mon père parlant le dialecte bâlois. Pourtant, parfois avec mes sœurs, nous allions déjeuner avec lui au Paradies, à Allschwil, où nous déposait ma mère. C’était une galerie commerciale. Il y avait un stand Migros et un café-bistrot où nous prenions place avec mon père, qui échangeait souvent un mot avec un collègue suisse allemand. Ciba-Geigi était à deux pas. Mon père était-il muet ? Se contentait-il de hocher la tête en réponse à la mélodie suisse alémanique ? Le suisse allemand est très chantant, ponctué de « r » roulé, de « kh » gutturaux et de jolis pics en « i » qui concluent autant de mots que possible. Je n’arrive pas à retrouver cette chanson dans la bouche de mon père. Il devait répondre en Hochdeutsch. Ça, je l’apprenais au collège, rien à voir avec le suisse allemand. À l’écrit, c’est comme pour l’arabe, toute l’Alémanie passe au Hochdeutsch. Mon père, comme traducteur, n’avait que faire du suisse allemand, mais s’y est-il intéressé ?

Je me souviens avoir essayé d’obtenir ses lumières pour des écrits qui me sont toujours demeurés cryptés. Au carnaval, il y a différents objets que l’on peut conserver quand on est une aficionada comme je l’étais : le Blaggede, l’insigne du carnaval en métal, plus ou moins précieux, et qui est toujours une œuvre gravée, souvent satyrique, parfois poétique et les Zeedel. Les Zeedel sont des bandes de papier, de 15 x 30 cm, de couleurs variées, sur lesquelles sont imprimées des vers. Les carnavaliers qui ouvrent les cliques les distribuent, un doigt recouvert d’un protège-doigts en plastique, parfois. C’est le manifeste de la clique, qui arrive en image, les membres vêtus de costumes uniformes et personnalisés à la fois, et en musique, tonitruante toujours, le plus souvent composée de fifres et de tambours seulement. Avant de savoir lire, j’étais fascinée par ces Zeedel, des animaux serpentesques par leurs dimensions. Quand j’ai su lire, leur sens est demeuré opaque et c’est en vain que j’ai sollicité mon père pour qu’ils déchiffrent ce langage, joli lui aussi, car les petits points sur les lettres y abondent, les y, les u, les i vont par deux et les multiples apostrophes font deviner un rythme syncopé. Un jour, j’ai renoncé à comprendre. Je n’ai plus pris les Zeedel qu’on me tendait, j’ai espéré recevoir du mimosa.

Au stand de la Migros, la fierté de mon père était manifeste. Je me souviens de ses yeux brillants quand il parlait de nous avec le collègue évoqué. Est-ce cette fierté qui le rendait exceptionnellement généreux ? À la maison, on ne trouvait rien de ce qui ressemble aux douceurs réservées aux enfants. À part du sirop de citron ou des yaourts aromatisés. Mon père, qui faisait les courses, était imprégné de sa culture calviniste et familiale à un point que peut-être il n’aurait pas cru si on l’avait forcé à en prendre conscience. Toujours est-il que quand on le rejoignait à Allschwil, c’était la fête. Grande sœur avait son coca et son demi-poulet rôti. Moi, un Ice tea et des canapés au saumon et aux asperges. Petite sœur buvait du coca et mangeait des canapés, son choix n’était pas fixé en la matière.

Les stands Migros : ils existent toujours et ont très peu changé. Ils sont toujours puissamment appétissants malgré le caractère semi-industriel, voire industriel, des préparations. Le choix des canapés a peut-être diminué, mais le canapé au saumon fumé ressemble à son homologue d’il y a plus de quarante ans. Le gâteau aux carottes aussi d’ailleurs, ce qui me rappelle que les mercredis à Allschwil, le dessert était bien autre chose que la sempiternelle golden ou le yaourt aromatisé premier prix du 12, rue du Jura. J’étais d’une absolue constance pour le dessert : tourte aux carottes, joliment triangulaire, nappée d’un épais glaçage et décorée d’une carotte en massepain orange et vert criards. À une période, j’ai fait des gâteaux aux carottes pour toutes les occasions possibles. Cela avait un caractère identitaire, car en plus de me rappeler un souvenir plaisant de mon enfance, la tourte aux carottes, qui n’est pas le carrot cake, est un symbole suisse bien sympathique puisqu’il serait né en Argovie, dans les communautés juives, qui n’avaient pas grand-chose sous la main à part des carottes à la période de Pessah. La tourte suisse, aujourd’hui symbole national, a encore presque tout du gâteau de Pessah, car sa cohésion est assurée, malgré l’absence de farine, que les juifs ne consomment pas pendant la commémoration de la sortie d’Égypte.

Samedi 5 avril 2025

Je continue avec le « manger », comme disait mignonnement, ou prolétairement, selon le point de vue, ma mémé Louisette. J’ai mangé comme une reine pendant mon enfance et je suis sûre que cela a contribué à me maintenir en vie. Dodue. Les cuisines auxquelles j’étais régulièrement exposée étaient celle de ma mère et celle de ma grand-mère paternelle. Deux mondes. L’huile d’olive versus le beurre et la crème. Pas de dessert chez ma mère, des desserts hallucinants de beurre et de sucre chez ma grand-mère. Et puis, un jour, pour Pâques, ma mère n’a pas cuisiné. Elle a tout commandé chez Globus delicatessa, à Bâle, Marktplatz, bien mieux que la Mig(ros). En entrée, des pâtes fraîches avec une sauce légère à la crème au basilic. J’ai le souvenir de son goût. C’était exquis. Un souvenir de goût, c’est rare. J’ai des photos de ce repas : c’est peu dire que je n’y semble pas heureuse. Ma grand-mère paternelle et Frédéric, son fils, mon oncle, étaient venus à Saint-Louis, Grande sœur et son mari étaient là, ainsi que Petite sœur, qui habitait encore avec ma mère. J’étais en première année de fac de droit, j’habitais rue des Grandes Arcades à Strasbourg. J’ai aimé ma première année de droit, tout m’intéressait. Rien n’était difficile, mais je me rendais déjà malade de stress pendant les examens. C’était la première année de la carte culture, j’en ai profité. Le cinéma surtout, à l’époque. Le Théâtre au TNS et au Maillon aussi. Pas encore l’Opéra. C’était les débuts de la Laiterie. Je lisais les auteurs russes. À gogo. À l’époque, la littérature était au-dessus de tous les arts. Mon grand-père paternel était mort trois ans auparavant. Mon père deux ans et demi. On n’en parlait déjà plus. Et moi je ne me retrouvais pas du tout dans la nouvelle topographie des réunions familiales. J’y étais pourtant très fidèle. Une page avait été tournée et plus personne n’allait l’interroger. J’ai commencé à me déraciner, car je continuais à questionner le passé, mais je dérivais vers une lecture de plus en plus enjolivée de la réalité paternelle.

J’étais triste, donc. Je m’habillais de noir, de gris et de marron. Le jour de Pâques que j’évoque, je portais MA chemise blanche. Je voulais plaire à ma grand-mère paternelle, consciente que je n’avais plus pour elle les attraits de la jolie poupée enfantine. De toute façon, quand son fils était là, elle n’avait d’yeux que pour lui. J’étais triste parce que j’étais seule/pas seule. J’essaie de me transporter dans le dernier repas familial impliquant la présence de mon grand-père paternel et de mon père. Je l’ai en photo aussi. Cela sentait la fin d’un monde, bien sûr, mais ça aussi c’était trop triste pour que je me rende à l’évidence : j’avais 15 ans. C’était la dernière fois où j’aurais pu interpeller mon grand-père paternel sur ce qu’il m’avait fait, à moi, bambine aux couettes de Pipi Langstrumpf de 2-3 ans. Comme dans le film « Festen », j’aurais dû me lever, l’apostropher, entre les succulents toasts aux morilles et le saumon en gelée, et surtout avant la « merveille » — du sucre, du beurre, du chocolat dans de la crème anglaise — qui monte au cerveau plus vite qu’une liqueur.

« Pourquoi ? » est la question qui me vient le plus spontanément. Pourquoi as-tu abusé de moi ? C’était le 25 décembre à la Colline. Tout à fait inhabituel de célébrer Noël le 25 décembre. Les Noëls avaient toujours été célébrés le 24, à la veillée. Tantôt chez mes grands-parents, tantôt chez ma grand-tante Germaine, tantôt chez Claudine. J’ai des souvenirs féériques de ces veillées. Deux mètres de neige au-dehors. Le sapin qui sent bon, élégamment décoré, illuminé de vraies bougies, des allumettes de Bengale aussi. La table élégante, la famille nombreuse, les petits-cousins. Il y avait les préparatifs. Je me souviens de l’effervescence une année où nous étions arrivés tard de Saint-Louis. Je m’habillais de la plus jolie tenue dont je pouvais rêver : un pantalon bouffant bleu turquoise et un haut découpé par ma mère dans du taffetas rose. Il fonctionnait comme un poncho, triangulaire, et ses bords étaient coupés en vagues. La musique et les poèmes après le repas.

Mais le dernier Noël fut célébré le 25. Le grand-père était fatigué, nous avait dit ma grand-mère. C’était la raison aussi pour laquelle elle commandait un saumon. Nous déjeunions en comité restreint et à la lumière du jour. Le vin rouge que buvait généreusement mon père avait une couleur crue. Je pensais au retour, qui aurait lieu le long d’une route toujours aussi sinueuse. Ma mère n’était pas venue. Elle avait peut-être peur de risquer sa vie à chaque trajet. Je crois aussi qu’elle n’en avait plus grand-chose à faire de mes grands-parents paternels. Sa souveraineté sur Saint-Louis, mon père inclus, était bien établie, elle ne se souciait plus guère de se faire bien voir. Mes sœurs, Germaine et son mari, Robert, mon père et moi étions présents. Frédéric était en voyage. Il serait en voyage pour les funérailles de sa mère aussi.

Mon grand-père, par son seul mutisme, encombrait mon surmoi en m’écrasant sous la culpabilité. J’étais la victime, qui portait le chapeau. Je pensais que mon grand-père était un parangon de vertu, à l’image de la moralité stricte qu’il diffusait : notable bienfaiteur, pourfendeur des scènes de baiser à la télé, buveur modéré, mari et fils exemplaire. Nous avions tous, toute la famille Vuille, fait un voyage en Hongrie l’été précédent la mort de mes grand-père et père. À Budapest, peu après la chute du mur de Berlin, le café se prenait dans une ancienne splendeur architecturale, un palais ou une salle de concert, à moitié en ruine, à l’image de notre famille. Il s’était produit un incident risible, qui avait alimenté hors de proportion ma culpabilité. À l’hôtel, mes sœurs et moi occupions une chambre dans laquelle il y avait un mini-bar et une télé dotée de chaînes spéciales. Nous avions joué avec les mignonnettes d’alcool et regardé un film porno. Le jour du départ, mon grand-père réglait les notes des chambres. Ma mère couverte de honte « m’informa » que le film porno figurait sur la note et que mon grand-père avait été choqué. Bien sûr j’aurais dû lui demander à quoi elle avait vu qu’il était choqué. C’est ce que n’importe quelle ado de 14 ans aurait dit, à défaut de pouffer de rire, sachant à quel point sa mère s’offusquait de toute grivoiserie. Mais la honte et la culpabilité se sont abattues sur moi et aujourd’hui encore j’ai un pincement au cœur en pensant à la gentille ado que j’étais.

J’ai pensé avoir déçu mon grand-père. Peur de perdre l’estime de l’autre, peur intériorisée de manière malsaine, qui devient perte de l’estime de soi et crainte de déchoir. Tant de sentiments qui, un jour prochain, allaient me paralyser et m’ôter la capacité et le goût d’avancer. Peut-être me suis-je aussi vue comme indigne de tout ce que le grand-père avait « investi » en moi. Vacances culturelles, séjours en Angleterre, conversations, etc. Je me disais même que j’avais une mission par rapport à la famille Vuille. Redorer son blason. Racheter ses deux rejetons dépravés, mon père et Frédéric, tous deux alcooliques, entre autres.

J’ai pensé beaucoup de choses très dures sur moi et qui plaçaient toujours mon grand-père dessus de tout soupçon. Ce dernier 25 décembre, il était taiseux comme toujours. Avec du recul, je dirais : impénétrable. J’ai laissé passer la dernière occasion de lui demander quelle était sa défense. Il m’aurait répondu avec mépris. Ne m’aurait pas répondu.

Dimanche 6 avril 2025

Parfois je traduis des choses dont la substance est à deux doigts de me dégoûter. Pourtant, je me rends compte que mon dégoût le plus pénible va à des « techniques » qui sont socialement correctes, voire tendance. De la sphère commerciale ou caritative. Les positions politiques que je ne partage pas me posent un autre problème, car je me demande si je suis une vendue, une collabo. Je ne prétends pas résoudre ici cette délicate question. Je considère mon point de vue et, comme Suzanne dans le « Mariage de Figaro » de Beaumarchais, je constate que je ne fais pas partie des femmes qui ont des vapeurs. Alors je traduis et découvre des choses plus ou moins sidérantes sur notre monde, car si l’on paie un traducteur, le texte a un écho ou est représentatif de quelque chose. A priori, quelque chose de nouveau, sinon, deepL fait bien le boulot. Je n’ai que rarement des clients directs. Je travaille pour des agences et gagne donc moins d’argent. Mais, la responsabilité de la traduction incombe à l’agence. C’est symptomatique de ma personnalité. Avec ou sans assurance responsabilité civile professionnelle, je ne dormirais plus pour le restant de mes jours (c’est une image, quoique), si j’avais été l’autrice de la traduction défaillante d’un manuel de pose d’une prothèse de hanche, fidèlement suivie par trente-six chirurgiens orthopédiques et plus. Dans mes domaines aussi un contresens peut avoir des conséquences et parfois, à des heures tardives, la conscience de l’enjeu perd de son acuité. Donc, je livre à des agences. Les agences sérieuses relisent systématiquement. D’autres relisent selon l’option choisie par le client. D’autres enfin ne voient même pas passer ma traduction. Les relecteurs sont, dans les bonnes agences, des personnes chevronnées, dont les corrections forcent le respect. Dans les boîtes à traduction, n’importe qui relit. Parfois, le relecteur est moins qualifié que le traducteur, mais plus zélé dans l’identification de « majors », les fautes les plus graves qui coûtent deux points. Parfois, il crée une faute, là où il n’y en avait pas, car la traduction n’est pas que subjectivité. Je ne plaide plus ma cause quand le relecteur a dégradé la traduction. Je le faisais avant pour la qualité du texte aussi. Mais les clients ont choisi l’agence pour son coût ou son marketing offensif. Chacun assume ses choix.

Finalement, même si je ne suis pas devenue le génie qu’aurait dû devenir le petit génie que certains flattaient, et si l’avis de mon grand-père paternel avait de l’importance, parce qu’il aurait été le bon grand-père que je voyais en lui, il aurait des raisons d’être fier de moi. Je me dépatouille dans le monde ultra dématérialisé de la traduction, la traduction étant en soi une tâche complexe. L’abstraction est nécessaire pour se décoller du texte source, arriver à la zone du sens, de l’idée, puis pour atterrir à nouveau dans la langue cible, le français pour moi. Et le texte source colle incroyablement à l’esprit. Cette gymnastique est fatigante. Je devrais demander des augmentations ! À côté, la machine fait des prouesses en une demi-seconde, par un mécanisme de mimétisme et de liste déroulante pour le lexique ! Mais nous ne sommes pas en compétition, car la machine n’est pas faite pour accueillir la nouveauté.

Quand j’ai vu le grand-père paternel pour la dernière fois, j’avais tant d’ambition que je ne me voyais pas ailleurs qu’en classe prépa ou à Sciences Po. Pourtant j’aimais les langues. Mais je voulais gagner de l’argent. J’étais jolie aussi, toute blondinette. Voici comment j’aurais pu procéder ce 25 décembre à midi, alors qu’il était à quelques mois de sa mort. Je n’aurais pas pris la parole tout de suite. Je me serais levée, je serais allée vers lui. Après le café, quand chacun est vaseux, de sucre ou de vin. Je me serais à nouveau assise sur ses genoux, comme tout avait commencé. Je lui aurais demandé de me lire une histoire, comme tout avait commencé. Son sexe ne se serait pas dressé. Une femme entreprenante le faisait débander. Je lui aurais demandé s’il était nostalgique de la mini-gamine, sur ses genoux, à sa merci dans le bureau de la Banque. Maintenant, c’était un vieux au corps mou. La maladie aurait pu expliquer le mutisme, mais c’est toute sa vie qu’il avait menti et dissimulé.

Lundi 7 avril 2025

Toute la journée, j’ai eu envie d’écrire, mais la tâche m’appelait. Depuis que j’ai parlé des raviolis du Globus et de leur sauce à la crème au basilic, je ne pense qu’à la nourriture. C’est un sujet passionnant, surtout quand on a le ventre vide. Jusqu’à présent, c’est le domaine de la boulangerie qui m’a le plus intéressée. J’ai toujours été époustouflée par ce qu’on peut faire avec de la farine de par le monde. Cet émerveillement peut dater de mon livre sur les Mayas et les Aztèques. D’après lui, quand ils ne perçaient pas le jade pour en faire des pendentifs ou qu’ils ne trucidaient pas quelques centaines de vierges du haut d’une pyramide, ils faisaient cuire des galettes de maïs sur une pierre brûlante. Avec ce livre, c’était comme si je pénétrais dans la substance de la matière : jade, cœur humain, galette de maïs.

Dans cet esprit, je faisais des expérimentations. J’ai un jour pu disséquer des chatons mort-nés, et, plus communément, je cherchais le Graal boulanger certains mercredis. Je commençais à mélanger de la farine et du beurre. J’ajoutais du sucre. Après j’essayais le lait, les œufs. Il y avait toujours un moment où l’ajout d’ingrédients qui relevaient pourtant du domaine de la pâtisserie transformait l’essai en bouillie amère. Mais je ne voulais pas suivre de recette, je voulais essayer. Le volume de l’expérience de boulange équivalait au volume du chaton mort-né : une tasse. L’idée de la dissection n’avait pas rencontré d’opposition de la part de ma mère. Mes deux sœurs et moi avions chacune un corps inerte d’une dizaine de centimètres sur notre planche d’activité. La mallette de biologie reçue en cadeau avait fourni les scalpels. Je me souviens de la consistance de la langue, de l’odeur légèrement écœurante des intestins. Ma mère n’a jamais découragé une initiative ludique ou expérimentale au motif, par exemple, qu’elle pourrait être salissante pour nos tenues ou pour l’environnement. Au contraire. Je ne sais à comment dire la chance que j’ai eue à cet égard. Le mercredi après-midi, c’était souvent Rita, la jeune fille plus ou moins au pair du Sundgau, qui assistait à mes expériences et poussait de hauts cris suraigus, car la farine est une substance pulvérulente.

Mardi 8 avril 2025

À ma droite, il y a le canapé. Des promesses de bisous à mon chien et du scrolling sur Instagram. En face de moi, il y a l’écran de mon ordinateur. J’ai fait le plus difficile. Je me suis levée du canapé. Hier, je me rappelais que mes sœurs et moi avions découvert l’anatomie des mammifères sur les cadavres de chatons mort-nés. La dissection n’avait pas été une boucherie, car nous avions les bons outils, qui venaient d’un cadeau de qualité, contenant des scalpels, des pinces et des ciseaux, un poisson fantomatique conservé dans du chloroforme, un microscope, de quoi faire des préparations sur des lamelles en verre et quelques préparations déjà prêtes. Je me souviens avoir observé encore et encore des spores de fougère. C’était une révélation de faire le lien ou à l’inverse le grand saut entre la matière au niveau microscopique et la réalité visible à l’œil nu. Et c’était beau. Ces observations m’ont peut-être habitée jusque dans les dessins que j’ai faits des décennies plus tard. J’ai voulu une mallette de biologie, j’ai eu ma mallette de biologie. J’ai voulu avoir le jeu « Électronique détective », j’ai eu le jeu « Électronique détective ». J’ai voulu un Amstrad CPC 464, j’ai eu un Amstrad CP 464. Comme la femme capricieuse qu’accompagne Brel, à Vesoul ? J’ai cru que j’étais cette enfant gâtée, jamais frustrée. C’est ce que j’ai cru. C’était faux. J’ai tellement eu ce que je voulais matériellement que je me suis fait fort de mettre en acte l’idée selon laquelle l’argent ne fait pas le bonheur. Il le fait pas mal, pourtant. J’étais enragée contre ma famille qui m’avait flattée et endormie par les biens matériels. Comment pouvais-je me plaindre d’un papa, d’une maman et de deux sœurs qui m’emmenaient à Mulhouse dans une voiture, qui ne montait pas à plus de 90 km/h, pour que je puisse acheter un bonzaï ? Les bonzaïs ont été pendant un temps l’objet d’une passion découverte dans un livre emprunté à la bibliothèque municipale de Saint-Louis. C’était de la poudre aux yeux, pour que je continue à fonctionner et surtout ne me rappelle pas ce dont j’avais été victime. Comme des pains d’orge jetés au gardien des enfers, le chien polycéphale Cerbère.

Dans ma petite tête, il fallait que je concilie tout cela : j’étais mal-aimée-aimée par ma mère, violentée et violée par mon père, jalousée par Petite sœur, inexistante pour Grande sœur, mais mes caprices étaient exaucés. Si j’avais pu trouver du réconfort à m’identifier à Cosette, la diligence de mes parents à satisfaire mes souhaits matériels n’était pas conciliable avec les personnages des Thénardier. Cosette est un personnage de fiction, qui ressort rayonnante de ses dures épreuves. Après la soirée fatale, ma mère voulait agir. Le crime était encore frais. Elle m’a emmenée, seule, dans notre grande estafette Renault, je m’en souviens très bien, au-delà de Mulhouse. Wittenheim, Wittelsheim, peut-être plus loin encore. C’était un samedi. Elle ne m’a pas perdue dans la forêt, mais m’a laissée dans une structure où j’ai passé plusieurs heures avec d’autres enfants et des adultes. Des heures d’activités intenses que j’ai adorées. Je me souviens que pendant le voyage du retour je réfléchissais à la consigne pour la semaine suivante. Il fallait ramener un instrument de musique qui n’en était pas un formellement, mais qui était un objet détourné de sa fonction initiale. Après quelques jours, j’ai trouvé dans la cuisine l’instrument de mes rêves. C’était un coupe-œufs en acier. Ce devait être un de ces cadeaux de mariage que ma mère avait en horreur, car je ne l’avais jamais vu en service. Ses fils d’acier faisaient des sons charmants et convaincants une fois pincés. Mais, est-ce que la culpabilité de ma mère s’était déjà envolée ? Je ne suis jamais retournée dans l’atelier de l’outre-Mulhouse.

Je ne sais pas si le fait d’avoir souvent vu mes désirs de biens de consommation exaucés m’a rendue intolérante à la frustration, comme on dit. Ce serait le comble après en avoir tant subi à d’autres égards. En revanche, tout cadeau ou toute faveur m’est suspect. Mes parents par leurs cadeaux voulaient racheter leur crime. Moi, en plus d’être victime, j’étais en dette de leurs cadeaux. Sans doute pas quand j’avais sept ans, mais progressivement. Si j’ai accédé à l’abstraction jeune, la culpabilité m’est tombée dessus tard.

Vendredi 11 avril 2025

Ma vie est complexe. J’ai besoin de plusieurs grilles d’analyse pour la saisir. Maintenant encore, c’est celle de l’intellect ou du raisonnement qui s’impose à moi. Parce que, dès le départ, j’ai eu un grand besoin de cohérence et de logique pour lire le monde qui m’entourait. Mon monde structuré comme une langue. Et peut-être que mon père, en prenant position contre mon bilinguisme, m’a finalement rendu service. À l’époque, il se disait que le bilinguisme était dangereux, car il faisait qu’on ne maîtrisait finalement aucune des deux langues à fond. Alors je me suis dépatouillée avec mes problèmes en français et en français seulement. L’utilisation ça et là de mots anglais n’a pas fondamentalement changé la donne. La langue est un système fermé sur lui-même, auto-référencé, qui contient et représente le monde, quelle que soit la langue. Je crois.

En n’ayant que le français comme champ de bataille et comme arme, j’étais forcée un jour ou l’autre avec le bon accompagnement de trouver où cela buggait. J’ai secoué la langue en tous sens. Encore et encore. Souvent pour me donner du courage j’ai utilisé l’image de quelque chose de matériel que l’on secoue ainsi et qui finit par se ranger, parce que c’est statistique.

C’était vrai pour mon psychisme malade, maintenant je veux faire ça pour mon intellect trahi, ma raison de petite fille qui n’a pas compris ce qui se passait face à son grand-père puis face à son père. Car j’étais une petite file exigeante du point de vue de ma logique de petite fille. Quand je ne comprenais pas, je posais des questions jusqu’à ce que je comprenne. Je ne lâchais pas le morceau. Avec mon grand-père et mon père, les violences m’en ont dissuadée. Mais ces violences, à mon insu, ont formé des cratères en moi, qui puisaient à l’amande de la terre, celle-là qui peut-être travaille comme un trou noir. Le psy, géologue de l’âme, a vu les geysers et les coulées de lave qui avaient recouvert mes prairies fleuries.

Samedi 12 avril 2025

Les drogues me fascinent et je n’arrive pas à me séparer d’un reliquat de moralisme qui consiste à dire qu’en consommer, c’est la facilité. Je me suis questionnée sur la facilité. Aujourd’hui encore, une boîte de paracétamol dure plusieurs années chez moi. Je ne pense pas que la douleur ait des vertus, je veux toujours être au plus près de la naturalité en tant qu’elle serait porteuse de vérité. Pourtant je me suis laissée enfumer par les compliments sur mes capacités. Et très vite, j’ai subi le revers de cette médaille. Si je considère ma grand-mère paternelle, qui me disait que j’étais un « petit sommet », ce qui est Suisse n’est pas rien, elle brisait aussi l’assurance que cela aurait pu me donner. Une des grandes joies de nos longues vacances chez nos grands-parents paternels, à mes sœurs et à moi, était d’avoir le droit de regarder la télé. J’aimais regarder comme tout téléspectateur lambda les « Chiffres et les lettres », mais ma grand-mère me faisait souvent des appels de pied en me disant que j’allais trouver. Je ne trouvais pas. Ni aux chiffres, ni aux lettres et j’en étais mortifiée. Je ne savais pas que ma grand-mère était bête. À l’école aussi, plus d’une instit ou d’un prof se félicitaient de me prendre en défaut. Rien de bien méchant, mais là était mon pauvre narcissisme. « Et j’étais couchée dans un plaid. Bariolé. Comme ma vie. Et ma vie ne me tenait pas plus chaud que ce châle ». Comme j’ai aimé ces mots de Blaise Cendrars ! Né près d’où je viens par mon père. D’une famille de banquiers. Il a fui puissamment le lieu de sa naissance. Ses mots ont été mon opium, mon laudanum, mon haschich.

Me voyaient-ils donc si forte que ça tous ces gens ? Au fil des ans, ce mouvement a contaminé mes proches, qui n’avaient de cesse de me déboulonner, alors que moi, je traçais ma route, comme un pauvre bœuf sous le joug, qui ne sait rien faire d’autre que ployer sous le poids de sa charge et tracer son sillon (réussir ses examens de fac de droit dans une souffrance énorme). Est-ce que cela les mettait mal à l’aise que je sois si laborieuse et souffrante, parce qu’ils ne pouvaient s’identifier à moi et que dès lors ils devaient me haïr et m’exploiter ? Je ne leur tendais pas le bâton pour qu’ils me battent. J’étais au mieux de moi-même, mais j’étais très bas par rapport à eux. On ne dira jamais assez l’injustice du monde. Aujourd’hui, j’imagine que mes anciens bourreaux portent en eux un rare degré d’inhumanité. Petite sœur a fait commerce d’elle-même et un voyage en héroïnie. S’en est sortie. Je ne sais pas comment mon amie d’enfance expie ses torts. J’étais sa meilleure amie goy. J’ai découvert que le monde lui faisait peur, peut-être que je la rassurais dans sa peur sociale et politique. Mon ex ? A-t-il jamais eu conscience de sa destructivité ?

Je pense à cette petite phrase écrite par ma mère dans le journal de ma naissance. Elle écrivait que je faisais rire les infirmières, qui m’appelaient affectueusement Tante Sofie, et que « nul ne songerait à s’apitoyer sur son sort ». Cette affirmation avait une portée urbi et orbi. Effectivement, jusqu’ici peu nombreux sont ceux qui ont eu pitié de moi. Au contraire, on ne m’a jamais loupée, on a semé sur mon chemin des peaux de bananes, etc. Dans le monde professionnel, ce fut la patinoire. Mon travail était parfait, mais les relations avec les collègues étaient douloureuses. Premier emploi comme juriste au Conseil de l’Europe, association « humaniste » de chant, école privée généraliste sous contrat, second emploi au Conseil de l’Europe comme traductrice, école privée de langue hors contrat. Dans chacune de ces structures, des collègues méchants et nuisibles. Maggy, une peste proche de la retraite me disait que si je ne lui avais pas raconté la triste fin de vie de ma mère, elle me serait encore davantage rentrée dans le lard. Chienne de vie !

Je ne comprends pas cette histoire de pitié. Les gens sont-ils tellement dupes de ce qui est souffrance et de ce qui est parole sur la souffrance. Ou alors, c’est une question de compassion. Les gens ne connaissent pas ce sentiment, qui permet de côtoyer la souffrance d’autrui. Je suis très poreuse au blabla psychologisant, qui parvient à placer certains termes clés et me fait croire à des failles aussi profondes que les miennes. Après tout, on ne sait jamais. Je compatis d’abord, puis avec le temps, quand je me rends compte que si les signifiants sont les mêmes, nous n’avons pas les mêmes signifiés, et j’essaie de me rappeler que si tu te casses un ongle ou une jambe, tu as mal, mais pas pareil. Naïve, je suis. La pitié était une valeur noble au moyen-âge, dans la « Chanson de Roland » et sans doute ailleurs. Faire pitié est devenu péjoratif pour moi. Ma famille pied-noire et ses valeurs d’orgueil ? Ma famille suisse et son mépris du pauvre diable ? Les drôles de mots de ma mère dans son journal sont à lire comme faisant état d’une qualité : je ne faisais pas pitié. Et je vais m’en prendre plein la figure, sans que personne ne s’en émeuve. Cela a à peu près la même violence que la philosophie de mon ancienne amie d’enfance : « pas de bras, pas de chocolat ».

Dimanche 13 avril 2025

Si je m’écoutais, je déverserais ma bile sur les membres de ma famille maternelle. Des accès de colère. Pourtant, si certains ont bien des torts à mon égard, aucun de ces torts n’a été fondateur. Ils ont enfoncé le clou planté par les incestes du côté Vuille. De manière non symétrique, les reproches que j’adresse à ma famille paternelle opèrent tout au fond. Et au-dessus, je ne trouve plus rien que les souvenirs bucoliques, des vaches paissant et du bon lait. Dans les tons très graves, ma famille paternelle, dans les médiums, ma famille maternelle, pour ce qui est des griefs que j’arrive à formuler spontanément à ce jour. Dans les aigus, gais et légers, les histoires de Vuille et de chez les Vuille affluent. Les graves n’ont pas contaminé les aigus. Pire, les aigus m’ont fait oublier les graves.

Je pense que je suis encore contaminée par ma vision française, élitiste de la société : socialement, culturellement, etc., les Vuille étaient très « au-dessus » des Bottary. Ma mère, la seule Bottary que je connaissais bien puisque nous ne voyions que très peu sa famille, méprisait à qui mieux mieux les siens et leurs goûts populos. Les santons de Provence, les parfums Yves Rocher, par exemple. En Suisse, il y a moins cet esprit de classe. Tous les Suisses étaient des paysans il y a peu. J’aimais la Suisse, car les jeans neige n’y ont jamais été démodés de même que les couleurs fluo et les queues de rat dans la nuque. Partout, je sens la compétition entre les membres de ma génération. Du côté maternel, les cousins germains. Du côté paternel, les petits-cousins, car mon oncle n’a pas eu d’enfant. C’est sans doute avec mes petits-cousins qu’il y a eu le plus d’atomes crochus, car ils partageaient avec nous leur binationalité. Aux Frêts, on les appelait les Viennois, comme on nous appelait les Françaises. Mais la compétition la plus fratricide, c’est le cas de le dire, ce fut entre mes sœurs et moi. Je n’ai pas encore pris la mesure de l’assaut sans doute parce que plus qu’avec quiconque, je répugne à me considérer comme la victime de mes sœurs. Pourtant, je me suis sacrifiée pour elle. J’ai toujours refoulé la jalousie phénoménale et légitime que ma situation m’inspirait. Pire, je l’ai sublimée, transcendée en amour pour elles. Que j’ai décrétées plus belles, intelligentes talentueuses, pour que mon sacrifice ait un semblant de cohérence. C’est un mécanisme psy. J’ai projeté certains de mes attributs sur elles. Qu’elles se débrouillent maintenant sans moi !

Mais j’étais à l’intersection de plusieurs ensembles, comme on voit cela en mathématiques. L’Alsace aussi a été à l’intersection de la France et de l’Allemagne. Le fort ciment de notre cellule familiale était la langue française. Le français parlé à Sfax par les colons français était fondamentalement le même que celui parlé au Locle par les Suisses romands. Avec des petites différences. Mes petits cousins étaient, eux, sur deux langues, dès le départ. L’allemand d’Autriche et le français. Toujours la même histoire : j’avais envie de percer le mystère de leur langue quand je les entendais parler allemand. Dans le contexte de la normalité, le bilinguisme est une bénédiction. Quand on n’a pas à déminer un terrain sali par ses parents et grands-parents. Quand on n’a pas besoin d’une psychanalyse pour remettre les choses en place. En deuxième année de droit, j’ai été scotchée par la lecture de Lévi-Strauss, par son identification du tabou universel de l’inceste. Intellectuellement, car cela n’a pas résonné avec mon histoire personnelle. J’étais un rhinocéros qui maniait les idées comme on jongle avec des chiffres. Chaque langue a les mots pour dire la soif comme chaque langue a les mots pour porter l’interdit de l’inceste. Alors… J’imagine que le psychanalyste est détenteur d’un savoir de type structuraliste à portée universelle. Il voit la faille de la croûte terrestre s’il se représente les choses en images comme moi ou il entend l’hypertrophie d’une zone, le creux d’une autre dans le discours du patient. Après, le boulot reste à faire, mais lui guide vers où lui seul sait.

J’aurais aimé être bonne élève dans ma psychanalyse aussi. Lire des livres, faire un cahier de vacances… Ça n’a marché pas comme ça. J’ai été secouée au début. De la rencontre avec le psy. Après j’ai encore été secouée, mais c’était par ce qui venait de mes tréfonds. Et dont j’étais curieuse, même si cela pouvait me faire disjoncter. Toujours cette quête de vérité. Une amie m’a dit qu’une de ses copines partie consulter avait voulu être vite remise d’aplomb, ne rien savoir de la cause de ses turpitudes. J’étais comme ça quand j’étais en couple. C’était un sacrifice fait au couple ou fait au copain ? J’avais fait des tentatives de consultations, à Strasbourg, à Paris. Mais je ne voulais pas vraiment m’aider. À Paris, j’ai connu un printemps que j’appelais mon Printemps de Prague. Je me revois à une terrasse de Pigalle avec ma grande copine de l’année parisienne. Avant ou après un concert de Thomas Fersen au Divan du Monde. Dominique A., Joseph Racaille. Je fumais une cigarette, mais je fumais seulement une cigarette. J’étais très contente de moi et optimiste parce que nous avions rompu avec Y.G. et parce que j’avais presque arrêté de fumer. De loin en loin, je cauchemarde que j’ai recommencé à fumer. Je fumais tellement. Deux paquets en période d’examen. J’étais accrochée à ma cigarette comme à un radeau. Je suis très nerveuse quand je suis seule. En présence d’autrui, j’arrive à contenir ma gestuelle compulsive. La compagnie me fait du bien.

Lundi 14 avril 2025

Des terreurs enfouies d’un type non encore évoqué se présentent gentiment à moi. Elles n’ont pas la dimension ravageuse et furieuse des terreurs nées de l’inceste, avec consommation sexuelle, donc. Peut-être vais-je être là dans le territoire du seul incestuel, ou même seulement à sa lisière. Moins grave, plus courant. Ces terreurs me font m’interroger sur les investissements libidinaux de ma mère et au-delà, des femmes de ma famille. Je ne vois chez aucune d’elles une sexualité de femme. À l’exception de Grande sœur possiblement. Ma mère n’en avait pas avec mon père, n’avait pas d’amant et n’en avait pas de solitaire, si j’en crois les confidences qu’elle m’a faites. Elle disait être amoureuse, d’un homme, puis d’un autre. Elle parlait de sentiments et de désirs charnels, mais c’était du récit. L’homme se savait-il désiré ? Je ne crois pas. Elle faisait plutôt des cadeaux à sa famille tout entière. Moi, j’aurais tué la femme, quand ma mère trouvait l’épouse être femme fantastique. Dans la famille macho de ma mère, l’homosexualité est une tare, au point que je n’y ai entendu parler que d’homosexualité masculine et jamais d’homosexualité féminine. Pourtant, j’ai grandi avec cet autre trait qui parcourt l’humanité : mon oncle, Frédéric, de onze ans le cadet de mon père était homosexuel. Ma mère et son beau-frère s’entendaient très bien. En petits derniers de leur fratrie respective, ils se valaient en irresponsabilité. Frédéric n’a pas eu d’enfant. Il a eu des liaisons stables et intégrées au schéma familial. Willy, puis Henry étaient reçus chez mes grands-parents paternels. Mon grand-père paternel changeait de chaîne à la télé quand un couple s’embrassait, mais l’homosexualité de son fils, qui aurait été honnie et méprisée du côté de ma mère, était acceptée et accueillie. J’avais une image négative de l’homosexualité féminine, même si je l’avais découverte dans des livres qui me la rendaient inoffensive, voire plaisante. Alors j’ai craint de pouvoir être habitée par des désirs homosexuels. Mais ma vraie problématique tourne autour de l’idée, abstraite, d’avoir été victime d’attouchements sexuels commis par une femme. L’idée m’horrifie plus encore que si l’auteur est un homme. Car pour moi, c’est là qu’il y aurait castration, excision, infibulation, etc. J’ai lu des histoires de nurses qui massaient les clitoris des petites filles pour les calmer, de mères qui demandaient que leur petit ou petite leur masse le clitoris, de mères qui violentaient le petit sexe de leur bébé fille, animée par la rage d’être elles-mêmes femmes. Ma mère m’a un peu fait tout cela. Et les autres femmes aussi. Absolument pas littéralement.

Ma mère était enragée. Mon père était une lavette avec elle alors qu’elle appelait de ses vœux un homme qui lui tiendrait tête. Très vite, elle a dû s’aigrir. Et elle était prisonnière de son beau mariage. J’ai été son punching-ball, souvent, et beaucoup plus rarement, son objet d’investissement libidinal. Une fois, je me souviens. J’étais dans la chambre jaune déjà. Elle m’a rejointe dans mon lit à même le sol. C’était comme si nous avions fait l’amour. C’était ça faire l’amour pour moi tellement c’était bon. Elle n’a pas touché mes parties génitales. Mes sens étaient en émoi, comme un chien qui jappe ou halète. J’ai longtemps pensé que c’était grave ce qu’elle m’avait fait ce soir-là : c’était donner du sucre à qui mange des cailloux. Mais c’est cela la tendresse.

Alors quid de l’homosexualité ? Nous en aurions tous une part. N’en déplaise aux groupes humains machistes. Assumée, pas assumée ? D’autant mieux assumée que non violemment réprimée, j’imagine. Pas assumée par ma mère complètement à son schéma de mâle dominant ? Elle maniait l’horrible mot « gouine » quand elle le jugeait bon. Esther, une Suisse allemande, compagne d’un peintre, l’aurait été. Elle était très gentille avec moi et avait une quantité d’objets miniatures qu’elle distribuait de temps en temps aux enfants. Dit comme cela, on imagine la sorcière mangeuse de petits enfants. Pas du tout. Ma mère aussi aimait les enfants des autres en plus de Grande et de Petite sœurs. Ils étaient tous plus merveilleux les uns que les autres et pouvaient atteindre la dizaine. Plus encore en classe verte. Parfois, elle emmenait tous les gosses du quartier dans notre estafette Renault au cinéma. Elle était gentiment frappée à cet égard. Moi, j’étais dans le troupeau. Disposant d’une liberté totale. Pourquoi aimait-elle tant les enfants ? Est-ce que c’était un investissement libidinal ? Compensatoire ? Je me représente les femmes de harem, entre femmes, enfants et eunuques. Sur qui se portaient leurs pulsions sexuelles dans leur univers clos ? Qui nourrissait leur libido ? Parfois. Je me figure des mères violemment abusives. Je ne pense pas que ma mère l’ait été sur le plan sexuel, et pourtant cette idée me fait peur. Est-ce la pensée que, pour venir au monde, je suis passée par son vagin, ma tête puis mon corps ont touché ses lèvres, son clitoris peut-être. Je dois amadouer cette idée, car je n’arrive pas à donner au vagin une autre dimension que sexuelle. Sexe et maternité seraient, quelque part dans ma tête, antithétique et repoussoir l’un de l’autre. C’est une pensée primaire, qui manifestement a perduré chez moi au-delà de l’enfance. Elle me fait penser à la misogynie violente et ignare d’hommes africains qui se félicitent de la pratique de l’excision au motif que si le clitoris touchait leur verge, cela aurait un effet maléfique sur elle. L’inceste à un âge précoce par mon père m’a fait incorporer des traits masculins en tant que mon père n’était pas une femme. Mécanisme de défense. J’ai survalorisé le sexe masculin.

Mardi 15 avril 2025

D’une manière troublante, ma mère m’a imaginée avec promptitude atteinte d’une maladie incurable et m’a entourée d’une attention sans précédent quand j’ai craqué. Un peu d’amour pour moi a-t-il pu germer dans son cœur quand tout avait changé, quand son règne était terminé puisque mon père était mort et que mes sœurs n’avaient que faire d’elle ? Un amour mâtiné de mater dolorisme. Elle aimait passer pour une mère sacrificielle. Je ne lui en veux pas. Je ne sais rien de la maternité. Jane Austen, les sœurs Brontë, Virginia Woolf, Simone Weil et d’autres plus incarnées n’ont pas connu l’enfantement. Sommes-nous de merveilleuses hybrides ?

Mercredi 16 avril 2025

Je vais prendre quelques jours de vacances. À Bâle. Pépito, le bienheureux un peu peureux et moi, plus soudés que jamais. Un peu trop. Je suis sûre qu’il adorerait être diverti de moi. J’essaierai de laisser un peu seul dans la chambre d’hôtel. Et j’irai au zoo. Fini Beyeler ou le Kunst. J’emporterai un livre et mon ordinateur. L’ordinateur pour la radio et pour cherchouiller comment continuer à écrire sans parler de moi tout le temps. Mais aujourd’hui encore, le programme, c’est moi, et mes souvenirs. Moi, femme nullipare, c’est-à-dire n’ayant pas engendré. J’ai entendu ce mot lors de la pose de mon premier stérilet. C’était une période de tourmente. J’ai voulu un stérilet et très vite, je ne l’ai plus voulu. J’avais tellement entendu ma mère parler du sien. J’avais peur d’être aspirée par elle à cette époque-là. Je faisais tout pour résister à son emprise qui allait bien sûr au-delà de sa présence physique. Elle était hospitalisée en psychiatrie. J’étais à la CEDH, j’avais un copain sous l’emprise duquel je me trouvais aussi. J’ai donné la préférence au copain.

Femme nullipare ou femme nénuphar. Selon ChatGPT, nous serions 20 % à ne pas avoir d’enfant. Ce chiffre ne se vérifie pas dans mon entourage. Presque toutes mes copines en ont. Je pense qu’elles n’ont pas eu les rapports désastreux que j’ai eus avec ma mère. Pour moi, la vie se devait d’être tout sauf comme la sienne. Je refusais toute identification. Pourtant, comme elle, j’étais coquette et j’aimais les vêtements. Pourtant comme elle j’aimais les gens, etc. Je n’avais pas conscience de nos points communs. Je ne voulais pas en avoir conscience. Il y a eu quelque chose du serpent qui se mord la queue dans nos rapports. À ceci près qu’elle était une adulte dont on aurait pu attendre un peu de hauteur par rapport à l’enfant que j’étais. Peut-être que c’était de ma faute, parce que « j’avais toujours réponse à tout ».

Avec mon père, les viols passés, ce fut la soumission silencieuse. Ses désirs étaient des ordres. Il n’y avait pas de cris, mais il nous utilisait mes sœurs et moi selon son bon plaisir. Les dimanches avaient chez nous une certaine solennité. Mon père dormait toute la matinée, ma mère disparaissait dans la maison et j’allais à la messe, avec ou sans mes sœurs. L’après-midi était mortel, car au nom de cette solennité, il me fallait rester à la maison. Je me souviens avec horreur de « l’École des fans ». Mais le dimanche, jour de bain pour mon père, c’était aussi jour de casino. Mon père aimait les jeux et nous étions ses partenaires. D’abord le Monopoly, puis le yahtzee et le poker. Au poker, nous misions des allumettes, ensuite des pièces jaunes, que mon père se faisait fort de collecter pendant la semaine. Ma mère était horrifiée. Je crois que j’aimais assez ces jeux, même si je n’en étais jamais à l’initiative. Et je riais de voir ma mère choquée par nos jeux « d’argent ».

Samedi 19 avril 2025

Pépito a été admirable laissé à lui-même dans la chambre d’hôtel. En rentrant, je me suis approchée sur la pointe des pieds de la porte. Aucun son n’en sortait. Était-il mort déjà ? En une heure de mon absence ? Il est venu vers moi timide, mais content. Une paire de collants jonchait le sol. C’est une habitude de chien de dormir sur un vêtement de son maître. Bien sûr, il ne pouvait pas mourir en une heure. Bien sûr, il ne pouvait pas s’égosiller en aboiements au point de s’épuiser et de collapser. Mais tout cela parvient toujours à me traverser l’esprit en quelques secondes. On pourrait dire que je suis une « flippée de nature ». Mais, cette inquiétude est aussi à lier au fait que je me donne trop de pouvoir. La vie de mon chien est autonome, son cœur bat sans moi et même s’il est triste, ses fonctions vitales n’en continuent pas moins à fonctionner.

J’ai visité la piscine de l’hôtel pendant cette absence. Elle compense l’exiguïté de la chambre et la nuit non reposante que j’y ai passée. Mon voisin de mur a eu plusieurs conversations téléphoniques dans une langue peu chantante menée d’une voix forte. Je déteste les voix fortes, surtout la nuit, surtout dans ma chambre. Et puis, d’une manière générale, dans Bâle, la journée, les regards, masculins que j’ai croisés, parce qu’ils se sont posés sur moi, ne sont pas les regards de Strasbourg. Strasbourg est ma ville maintenant. Bâle est cosmopolitement parlant très différente de Strasbourg et dans l’hôtel où je me trouve un homme a refusé de prendre l’ascenseur avec moi à cause de mon chien. C’est très fréquent dans l’immeuble que j’habite à Strasbourg. Mais ce sont les femmes qui ont peur de mon chien et nous en rions de nos sourires les plus blancs.

Ce sale type, qui est peut-être mon voisin de mur, m’a rappelé une anecdote que j’ai peut-être déjà racontée. Quand je travaillais à l’ORT, pour l’organisation d’un séminaire de jeunes venus de toute l’Europe, l’organisateur anglais est venu préparer l’événement en amont. Nous avons déjeuné dans un restaurant casher, ce jeune homme, le responsable de l’action culturelle de l’école et moi. Le menu nous a été distribué dans le même ordre. Moi en dernier donc. J’étais soufflée. Le serveur était aussi un homme. Cela m’a rappelé un cauchemar fait une unique fois : j’étais dans une cabine téléphonique entourée par trois « barbus ». Dans ce rêve, je n’avais aucun espoir de m’en sortir. Ils étaient ces « hommes qui n’aimaient pas les femmes ».

Dimanche 20 avril 2025

Consciente comme je l’étais de la souffrance qui m’entourait, je ne pouvais pas enfanter. Ma mère déracinée, mon père enchaîné à la bouteille, la famille de ma mère expatriée, ma grand-mère paternelle brûlée, mon oncle amputé. Pierre, notre voisin, drogué. Et les enfants des bidonvilles qui sniffent de la colle et ceux d’Éthiopie, des petits affamés aux ventres gonflés. Et le premier choc pétrolier l’année de ma naissance. Et mes traumas ? Quand je les évoquai un jour, sans entrer dans leur détail, on m’a répondu que, justement, j’aurais pu vouloir fonder une famille. Non. Les hormones ? Je n’ai pas l’impression d’avoir été déterminée par mes hormones. Pour un geste suicidaire ? Même pas. Si j’avais eu un enfant, cela aurait été pour m’émerveiller comme on s’émerveille du commencement du monde. Puis je n’aurais plus dormi, d’inquiétude. Romantiquement, cela aurait été pour laisser une trace de notre amour avec un homme. Hypothèse d’école pour moi. Mais l’amour viendra encore. Cela a été vrai pour mes parents : un homme et une femme se sont aimés… Je suis née. Mes parents se sont aimés au début. Eux aussi ont dû penser que cela suffisait. Ils ont fait leur nid aussi loin que possible de leur famille respective. Mais leur famille était en eux. Ils n’étaient pas prêts à la lâcher. Cela me rappelle mon état pendant mes deux longs séjours en Angleterre. Je n’étais ni de là-bas ni d’ici. C’était un moyen efficace de ne pas avoir mal de mes blessures affectives et de me les cacher. Mais quand les choses sérieuses ont commencé, quand, de séances en séance psy les flashs verbaux ont commencé, concernant les abus sexuels de mon père, ceux de mon grand-père paternel, que j’ai étendu la responsabilité de mes incestes à ma mère et derrière elle à ma famille maternelle, j’ai coupé les ponts. Je n’aurais pas dû être aussi radicale avec ma mère. Elle était malade et dans la culpabilité. Je regrette, pour moi aussi. Tout avait changé entre nous depuis ces temps lointains où elle m’avait par sa passivité livrée au loup. Amputée de ma part paternelle, amputée de ma part maternelle, j’étais un frêle esquif dans les tourments de la vie. Les maltraitances commençaient sur le seuil de mon appartement, car mes voisins me mettaient au supplice. Que ce soit par leur irrespect pour certains dont un primatologue au teint cadavérique qui vivait dans une collocation de teufeurs sous substance, ou un homme pleutre qui jouait à la vaisselle quand il rentrait de soirée à 2 h du matin et qui avait laissé tomber l’une ou l’autre insinuation graveleuse à mon endroit, ou pour leurs sollicitations que je ne voulais pas honorer, mais qu’il me coûtait toujours de refuser. Il y avait aussi ces horribles restaurateurs en bas de chez moi, un satyre et une vieille sorcière, ce qui est quasi pléonastique, mais que je me permets pour rendre compte du personnage. Au plus tard au moment des beaux jours, avant le service, elle était tel un cerbère à la porte de son restaurant jouxtant la mienne. De sa voix cassée de fumeuse, elle appelait constamment son chien. Tobby aboyait tout le temps et sur tout le monde. Ils créaient à eux deux un charmant paysage sonore qui ambiançait mon troisième étage. Elle avait été méchante sans raison à mon égard. Avait dit assez fort pour que je l’entende : « ça veut jouer à la grande ». J’en avais été pantoise. Incapable de faire autre chose que le dos rond, j’avais continué à la saluer et à subir les assauts de son mari petit, ventru, lubrique, chaque fois que je décrochais mon vélo, car sa cuisine donnait dessus.

Je n’ai pas impliqué mes sœurs dans ma chasse aux sorcières. Dans ces années sombres pour moi, elles ont pris le chemin de la Suisse où je ne serais pas allée les chercher. Ce n’est qu’au sortir des années covid, que je suis retournée dans la Suisse de mon enfance et que j’ai revu le bâtiment coffre-fort en pierre jaune de là-bas. C’est toujours le siège local de la banque cantonale neuchâteloise. Je l’ai regardé longtemps, car une gare de bus lui fait désormais face. Je me suis approchée, j’ai appuyé sur le tapis déclenchant l’ouverture automatique des portes destinées aux clients. Je ne suis pas entrée. J’ai essayé de distinguer à quel étage se trouvait l’appartement du directeur. Je ne suis pas sûre de l’avoir identifié. J’ai observé l’édifice froidement. Engrangeant les sensations sans leur appliquer le moindre traitement. J’étais dans le souvenir très propre et correct de ce lieu que j’avais connu petite fille. C’est chez le psy que les larmes et le dégoût m’ont saisie, confirmant 20 ans après ce qui était sorti spontanément chez lui, sans y croire une fois prononcé. Avec ma famille paternelle, il n’a pas été nécessaire de couper quelque pont que ce soit. Elle avait été décimée. Restent des bons petits cousins. Ce n’est pas facile de mener sa barque seule. On ne m’a en général pas reconnu le moindre courage, notamment dans le fait d’avoir pris le large par rapport à ma famille délétère. Mais je savais que j’avais raison. J’avais vu « Kadosh ».

 Lundi 21 avril 2025

J’ai eu un petit commencement du monde ce matin sous la pluie ! C’est d’avoir regardé tant de figures ancestrales dans ce zoo de Bâle que je connais si bien. Des animaux sauvages en somme. J’ai vécu un absolu rousseauesque. Mon téléphone n’a plus eu de batterie au bout de trois photos. Je l’ai fait exprès, je pense, pour me forcer à mettre des mots sur ce qui a tellement mobilisé mes yeux, petite. Gueules, profils, corps. Plumage, nageoires, sabots. Poils, cris, organes génitaux. Il y a toujours eu les odeurs aussi. Pour la première fois, aujourd’hui, j’ai été sensible aux chants des oiseaux ! Un mainate religieux chantait de manière virtuose. Je suis montée au second étage de la maison des volatiles, me suis mise tout près d’une mangeoire. Des oiseaux noirs striés de rouge n’ont pas eu peur de moi. « Eine Oase mitten in der Stadt », dit le service marketing. C’est vrai. Mais je n’ai pas vu les girafes et il n’y a plus ni ours bruns et ni ours blancs. Les hippocampes sont d’une autre variété, il y a beaucoup moins de serpents et de grands poissons et je vois la tristesse des primates, qui n’est peut-être par réelle. Une chimpanzée, jeune mère, m’a fait penser à ma tante, depuis qu’elle a perdu la tête. La chimpanzée faisait encore et encore les mêmes gestes. Manipulait des fibres. Faisant et refaisant. Gênée, je suis sortie, me disant que c’était cela être gaga. Mais cela dépend de la largeur de champ de l’observateur aussi. L’aquarium m’a moins émerveillée que quand j’étais enfant, à l’exception des poissons orange. Tous. J’adore l’orange pétant, l’orange Hermès, et donc le petit poisson-clown comme le poisson grand et plat comme une assiette. Giacometti l’a-t-il pris comme modèle ? J’ai senti que mon intérêt irait désormais aux serpents. Je n’en ai jamais eu peur, dans le principe. Je n’en ai pas beaucoup fréquenté non plus. Animaux zen : une souris passe, tu te concentres, tu la choppes, tu es cool pour une semaine. J’aime manger, mais parfois j’aimerais être libérée de cette contingence matérielle. Devant moi, un pavillon, le pavillon austral, il pleut à grosses gouttes, j’entre. Des kangourous, un troupeau de kangourous. Des jeunes, des vieux. La plupart couchés, la tête orientée dans la même direction. Comme en représentation chorégraphique contemporaine. Une mère dont la poche contient un petit, une patte de sauterelle en sort, comme une baleine de parapluie cassée. De temps en temps, une minuscule tête à l’envers apparaît. So cute. La mère le lèche, on dirait qu’ils se font des bisous. À l’exception des éléphants, je passe vite les stars de mon enfance. Mes curiosités ont changé. Mes goûts même. Quand j’étais gamine, la couleur que je détestais était l’orange que j’évoquais, dans sa variété cône de signalisation routière. En cinquième, j’ai eu des boucles d’oreille de cet orange, en plastique. Je les ai peu portées. Je les ai observées. J’ai eu une période abricot, ce n’est pas la même chose. Le goût de l’orange m’est venu à Strasbourg, en deuxième année de droit, sous la forme d’un haut d’une boutique disparue, Tehen, dans la rue des Hallebardes. C’était un orange facile : un orange pumkin pie, qui tendait vers le rouille. Pas même encore un orange logo d’Orange, encore moins logo de Migros. En rentrant d’Angleterre, j’avais franchi le pas et sur les photos du Nouvel An organisé rue Brûlée avec les Anglais et Allemands de l’année Erasmus, je porte un haut de la couleur du fruit. Je l’ai porté jusqu’à effilochement dans ces temps où le noir était loi pour moi.

Mais les éléphants, donc, m’ont époustouflée ce matin. Ce fut d’abord furtif et inattendu. Au sortir de la volière, j’ai fait quelques pas et je me suis retrouvée face à un spécimen. Sculptural, symétrique. Pierre faite chair. Sa trompe seule batifolant. Comme une apparition. Très vite, il s’est éloigné pour aller boire et son entièreté s’est soustraite à mon regard. Un autre éléphant est arrivé, lui est allé manger. D’une certaine manière, le moment de grâce était passé et pourtant il se poursuivait. Je voyais toute leur beauté, même si je ne voyais plus rien. Dans ma rétine virtuelle. Ma puissante boîte à image que j’ouvre et ferme pour voyager. J’ai traversé leur maison. Elle était vide. Cela signifiait que, quoiqu’invisibles, tous les éléphants étaient dehors. J’étais heureuse qu’ils puissent se soustraire au regard des visiteurs, si cela a un sens pour eux. Quand j’étais gamine, on montait à trois ou quatre sur le dos d’un pachyderme pour faire un tour sur une piste aménagée. On grimpait une échelle en métal et, en haut, il y avait une plateforme d’où l’on enfourchait l’animal. Un ou deux arceaux métalliques sur la selle pour se tenir. Nos têtes étaient si dures alors que les casques n’étaient pas nécessaires. Un employé du zoo guidait l’animal. C’était fantastique, l’animal en gagnait en proximité affective, comme les petites chèvres dans l’enclos desquelles on pouvait entrer. L’enclos des petites chèvres n’existe plus. Sans doute pour des questions de responsabilité. Il se trouvait tout de suite après l’aquarium. C’était un bonheur immense de gambader après elles. L’espace était réduit, mais escarpé et les chèvres n’étaient pas toujours coopératives. Il fallait toujours me rappeler plusieurs fois, moi, la pourtant docile, pour que je les quitte. J’aurais pu rester à tenter de les caresser toute la journée. Comme Heidi.

Aujourd’hui, les animaux qui m’ont le plus émue, mis à part les oiseaux que j’ai décrétés amis parce qu’ils ont mangé tout près de moi, sont les lycaons et les suricates. Ils m’ont fait hâter le pas vers la sortie du zoo pour retrouver mon fennec domestique, et ce alors que je n’avais pas rendu visite aux lions et lionnes. Les lycaons se terraient sous un rocher en un amas compact. Il devait y faire chaud et douillet. Les suricates avaient l’air indifférents à la pluie, étaient très calmes. Peut-être sont-ils calmes par nature d’ailleurs. Dans les aquariums aussi on constate immédiatement les différences de tempéraments : chez certains poissons, ce ne sont que courses-poursuites donnant une impression de gaîté, dans d’autres aquariums au contraire, les manières sont empesées et les animaux se meuvent moins qu’ils ne font du surplace. Si j’étais caricaturiste, c’est au rayon poissons que je trouverais des similitudes avec des faciès connus.

Mardi 22 avril 2025

L’affection qui m’habite m’a été transmise par ma mère. Je veux dire, la capacité à aimer. Alors qu’elle chantait des berceuses de sa belle voix. « Une chanson douce que me chantait ma maman » ou « Ma petite est comme l’eau, comme l’eau vive ». Toujours, je m’évertue à oublier son amour et à la rendre responsable de tous mes maux, tant ma vie a été dure et tant il me faut un coupable. Mais je ploie des ravages de l’inceste. Ma mère n’était pas Charlie. Elle n’a rien connu de cela. Ma mère était la gare de Bâle, la voiture garée en double file pour venir me chercher d’un train en provenance de Strasbourg ou de Paris. Ma mère était les nusstengeli. La branche Cailler dans le schwöbli pour le goûter. L’emballage en aluminium vert, bleu ou rouge francs de la branche Cailler. La pâte à brünsli envoyée à Paris. Les darvida. Le parfait. Les cloches au motif naïf de Marlise, la potière du Spalentor. Ma mère était la Petersplatz, la foire d’automne, le stand de marionnettes et les käsäkuechli brûlants au centre de l’étoile vers laquelle convergent les allées. Elle était les chocolats chics de Schiesser sur la Marktplatz. Ma mère était la galerie puis la Fondation Beyeler et le musée Tinguely, que nous avons quasiment inauguré ensemble. Elle était les fontaines du même nom, place du théâtre, qui sont mes Urbilder. Elle était le carnaval de Bâle. Un carnaval un peu mystique. Elle suivait les petites cliques dans les ruelles, vêtue d’une cape comme elle les aimait, coiffée d’un bonnet tricoté, toujours plus bohème que bourgeoise. Les schiesstreckzüegli. À toute la germanité et à l’humanisme rhénan épousés de ma mère, sa famille n’y a jamais prêté la moindre attention. Lorsqu’elle est morte, ils ont mis une plaque portant son nom sur la tombe où sont enterrés ses parents et son frère. À Sérignan. Ma mère restée la petite, cadette, n’a jamais cessé de leur appartenir dans son identité uniquement pied-noire. Elle se débrouillait en allemand, qu’elle disait pourtant parler comme une vache espagnole. La liste de ce qui pansait la mélancolie de ma mère à Bâle n’est pas exhaustive. Peut-être qu’elle aimait tout, même l’ordre qui y règne…

Mercredi 23 avril 2025

Après la mort de mon père, je me racontais l’histoire nostalgique et tendre de sa survivance quelque part sur terre. C’était une histoire refuge. J’étais très mal dans le monde et dans ma vie. J’ai alors voulu écrire un livre qui serait l’histoire de ma quête pour le retrouver. Je concevais la narration comme celle d’un grand voyage autour du monde. J’envisageais de le retrouver sous les traits d’une épave alcoolisée habitant les ponts de Paris ou d’ailleurs. Il chantait ce fantasme du clochard, son animal totem. Pour moi, les clochards n’ont rien de céleste. Je ne me méprends pas sur leur vérité. Mon père aura fui toute sa vie. Dans mon livre, je l’aurais retrouvé et l’aurais accepté dans sa démence alcoolique. Je n’étais que pardon. Et puis, avant même d’étudier la responsabilité juridique et son corollaire, je me demandais quelle était la responsabilité d’un homme soûl comme une barrique. J’ai l’impression qu’on ne se rend pas assez compte de ce que sont l’alcoolisme et une personne presque constamment alcoolisée. On m’a expliqué un jour que quand l’héroïne était dans le circuit, plus rien d’autre ne comptait que la dose.

Dans mon livre, quand je retrouvais mon père, après avoir fait le tour du monde physique, il en était à ce stade. Son esprit était lessivé par l’alcool. Il ne me reconnaissait pas. L’état d’alcoolisation le plus avancé dont je me souviens est celui dans lequel il se trouvait quand je suis rentrée d’Angleterre, Bournemouth. Pour une semaine avant de repartir. Il mourrait moins de deux semaines plus tard. Je voyais de l’humanité en lui à mon égard. De la tyrannie aussi. Ma mère avait voulu m’en préserver, mais, dans un état second de type jubilant, il était venu se camper au seuil de ma chambre, la chambre jaune, me sortant de mon sommeil, pour me féliciter de mes résultats au bac français. Je ne le lui avais pas dit, mais il me faisait clairement braire et je n’avais pas feint le contraire. Mais pendant ces derniers jours à le vivre, il avait eu aussi un geste qui m’avait remuée jusqu’au tréfonds de mon âme, ce qui n’est pas désagréable : il ne buvait plus que des alcools forts (son alcool de routine était la bière), ne mangeait rien, mais, un soir dans la salle de télé, il avait essayé d’avaler un morceau des shortbreads que j’avais rapportés. Il ne parvenait plus à parler, ne tenait plus debout. Je ne parviens pas à me remémorer ses déplacements dans la maison ces jours critiques, en revanche, un après-midi, il a enfourché son scooter, coiffé son casque et est revenu du proche supermarché, le coffre du scooter rempli de bouteilles d’alcool fort. Une bouteille s’était cassée, il y avait du sang sur le sol, où des années auparavant notre voisin Pierre, toxicomane, en avait versé. On m’a dit que les toxicomanes trouvent en eux une force phénoménale pour se procurer leur dose. Mon père aussi pour acheter ses bouteilles. Moi j’étais dans la compassion. Immense. Infinie. Mais distante. Il était repoussant. Mais ce n’était pas détestable d’aimer cet être dégoûtant. Je sens qu’il y a là une constante humaine qui explique mon empathie, mais je ne l’identifie pas… Une personne saine de corps croirait toujours englober le pathologique, le putride, l’alcoolisme ? L’esprit Croix-Rouge ? Je n’ai pas écrit mon livre. J’y ai beaucoup pensé pendant ma première année à Strasbourg. Il faut dire que si j’étais en hypokhâgne c’était beaucoup pour honorer la mémoire de mon père. Mais pas seulement. J’aurais aimé ne pas avoir arrêté le latin en terminal et avoir une solide culture classique.

Un an après la mort de mon père, donc, je voulais me lancer dans cette grande quête écrite pour le retrouver, et, dans les premières séances de divan, j’ai lancé, comme une boutade, que j’allais découvrir que mon père m’avait violée. Tu le sais, lecteur ou lectrice, cette intuition s’est très vite confirmée. Mais qu’en aurait-il été de la capacité de mon père à être interpellé sur cette question si je l’avais retrouvé ? Dans mon scénario livresque, il avait tout oublié, ne me reconnaissait plus. J’aurais pu tout lui pardonner, ne même pas l’interpeller sur les viols commis. Il n’a pas toujours été ivre quand il s’en est pris à mon petit être. Il n’était pas ivre quand il me faisait prendre un bain ou soignait mon eczéma, que ses doigts glissaient à l’intérieur de mes cuisses et que son index pénétrait mon vagin. Il était ivre le soir de la scène, qui ressemble à une ouverture d’opéra, trois protagonistes, ma mère, moi et mon père, mes sœurs dans le chœur. Était-il soûl quand il est revenu de jour et que j’ai hurlé, me suis débattue et ai mordu sa verge ? Cela l’aura dégrisé. Donc il n’a pas toujours été alcoolisé quand il a abusé de moi et n’a pas pu oublier ce qu’il avait fait le restant des jours qu’il lui restait à vivre. Que ne l’ai-je pris par le col et ne lui ai-je demandé des comptes… Je ne l’ai jamais envisagé. Je vivais avec ma souffrance muette et je m’éclatais dans d’autres territoires. Maintenant, pour comprendre cet homme, il faudrait que je sorte de moi, pour faire raisonner en moi ses douleurs ou ses noirceurs. Ses noirceurs : ce n’est pas parce qu’on a eu une mère très froide, un père absent et arriviste qu’on peut s’adonner à la pédophile sur sa fille. D’abord, je lui demanderais pourquoi il mettait son index dans mon vagin. Voulait-il étudier l’anatomie féminine dans le but d’être plus performant avec ma mère, car depuis plus de quatre ans de leur mariage, il s’était rendu compte que sexuellement, ce n’était pas le pied pour elle ? Au contraire, se vengeait-il sur moi, en tant que j’appartenais au genre féminin, qui toujours le dominait (sauf les prostituées) : sa mère, ma mère, les filles qui l’avaient repoussé parce qu’il était gauche ou laid ? Était-il fou, ce qui pour moi ne suffit pas comme explication ? Était-il pervers, ce qui ne m’explique rien, car bien sûr, mettre un doigt dans le vagin d’une fillette quand on est un homme c’est profiter d’une situation de déséquilibre entre deux êtres humains ? Voulait-il me couper les ailes ? Oui. Homme minable au carré. Quand j’étais avec ma mère et mes sœurs, je n’avais pas peur de lui. Mais j’étais muette, dans l’infini du cosmos plus que dans les abysses. Perplexe. Et j’ai continué à l’aimer. Un mécanisme humain incroyable, mais vrai.

Vendredi 25 avril 2025

Cette nuit dans un rêve, je perdais une dent. Cela ne se voyait presque pas et ne me dérangeait pas. Au contraire, les autres dents avaient la place qu’il leur fallait. La nuit précédente, en rêve et avec ma mère, je résistais à un tremblement de terre. La dent tombait de manière inattendue et sans une goutte de sang. Comme mon père est mort. Il avait quarante-neuf ans. Pour moi, l’épisode alcoolique qu’il traversait à ce moment-là n’était pas fondamentalement différent d’épisodes précédents. Même les alcools forts n’étaient pas une nouveauté. Ma mère avait un jour vidé des bouteilles de vodka et de rhum dans l’évier de la cuisine après un raid dans sa chambre. Rien ne m’a alertée sur le fait qu’il pouvait y avoir quelque chose de suicidaire dans cette consommation délirante d’alcool. Je ne connaissais pas le suicide. J’étais en vacances, je sortais voir les copains. Je ne voulais pas me laisser happer par l’intérieur, la maison, où il gisait, vagissait, m’évoquait le cafard kafkaïen de « La métamorphose », et me fait penser maintenant aux créatures nées de l’imagination nourrie de drogues et d’alcool de Burroughs dans le film « Naked lunch » de Cronenberg. J’enchaînais sur des vacances en Bretagne. Je suis partie au petit matin. Il dormait, en écrasait, dans son lit à une place, qu’il avait choisi. Un lit en métal doré dont la tête et les pieds étaient ornés de barreaux. Je ne me suis jamais expliqué un tel choix, un lit d’apparence si précieuse. Je me souviens de l’odeur d’alcool cuit par la respiration qui émanait de la pièce non aérée, je me souviens de son visage bouffi. Collant. J’y ai posé une bise, faute de pouvoir en poser une seconde sur la joue reposant sur l’oreiller ou le matelas. J’ai dû me contorsionner, car en guise de table de nuit, mon père avait un bureau, vestige d’un de nos meubles à mes sœurs et à moi. Ce bureau en fibre de verre bleu très foncé présentait trois compartiments moulés, un rond et deux en forme de plumier. Ses pieds en métal se croisaient en X. Dans la chambre de mon père, sa longueur était parallèle au lit. Il fallait donc dépasser les 60 cm de profondeur du bureau pour atteindre l’homme. Quand il faisait le chèque à donner à la prof de jazz dance, le bureau faisait la distance, l’autorité. Comme chez le médecin. Le jour de mon départ, il dormait profondément, donc, du sommeil de l’ivrogne. J’ai laissé un mot sur son bureau : « pas question de morale entre nous, mais prends bien soin de toi ». A posteriori et considérant la relation incestueuse puis incestuelle que j’avais avec mon père, je suis une fois de plus sidérée par ce que mes mots disent au-delà de ma conscience. Dans mon souvenir, je faisais référence à sa consommation d’alcool en écrivant le mot. Au moment du décès, ma mère, Grande sœur et Petite sœur étaient à la maison. Nous avions eu une conversation téléphonique avec mon père quelques jours auparavant. Il incarnait alors le père chiant, me reprochait la liberté que j’avais pour mon jeune âge. Quand j’y pense, il ne donnait aucunement l’impression de vouloir se suicider.

Ma mère n’a pas envisagé cette hypothèse, elle lui a fait horreur quand quelqu’un l’a évoquée. D’elle, je n’ai pas su grand-chose des circonstances du décès. Il avait passé toute la journée dans sa chambre, cette journée du 2 août 1990 ; le soir, je ne sais plus laquelle de mes sœurs ou de ma mère était allée le voir et l’avait trouvé gisant. C’est alors Petite sœur qui a repris pour moi le récit. Elle avait appelé les pompiers. Ceux-ci auraient douté des faits, ils auraient été en train de regarder un concert de Madonna et n’auraient pas voulu se déplacer. Bien sûr, ils avaient fini par venir, tout comme notre médecin de famille. Arrêt cardiaque. Pourquoi ai-je tant pensé depuis quelques années que c’était un suicide ? Mon père avait une pharmacie à sa disposition dans sa chambre. Des médicaments forts qui lui étaient prescrits pour ses sevrages alcooliques. Il avait, ou avait eu, le livre retiré de la vente : « Suicide mode d’emploi ». Le suicide était dans son mood, et, a minima, cette dernière phase alcoolique par sa radicalité et sa violence ressemblait à un suicide : se boire à mort, comme on pourrait le dire en anglais.

Voilà pour les détails relativement objectifs. Un détail qui l’est moins m’a été donné par Petite sœur. Il est venu nourrir une culpabilité certaine née de ma croyance que si j’avais été à la maison, rien ne se serait passé. Il est vrai que je serais allée voir mon père au cours de la journée, mais penser qu’il ne serait pas mort est me donner beaucoup d’importance. C’est un aspect de ma problématique. Néanmoins, c’est bien l’importance que m’avait donnée mon père dans son organisation interne qui fait que je peux penser que mon père, et mon père seulement, avait besoin de moi pour vivre. Le détail généreusement, perfidement, partagé par Petite sœur, c’était que certains mots du message que j’avais laissé sur le bureau de mon père étaient troublés et dissous par un liquide transparent. Des larmes. Se met alors en place le scénario d’un père qui se suicide de remords pour avoir violé sa fille. Ce scénario m’a habitée bien sûr. Je n’y crois plus. Celui qui le remplace, c’est que, effectivement, mon père n’arrivait pas à nous voir partir mes sœurs et moi. Mais pour être tout à fait honnête, je ne sais pas encore où j’en suis de mon sentiment de culpabilité.

Samedi 26 avril 2025

J’ai longtemps été étonnée du fait que presque tous les auteurs de violences sexuelles, y compris incestueuses, sont des hommes. En vain, j’ai cherché du côté de la morphologie des organes génitaux masculins, du pénis tourné vers l’extérieur, vers un ou une autre… Mais je pense désormais que c’est une histoire de pouvoir : soit c’est l’incapacité à supporter l’état d’impuissance qui fait le prédateur sexuel, soit c’est un appétit de pouvoir insatiable. Mon grand-père paternel rentrait dans ce deuxième cas de figure. Il avait tout. Abuser de moi, c’était connaître les frissons de la transgression pour ce gros bourgeois. Une volupté raffinée parce que coupable et décadente pour cet homme en apparence puritain. L’humain, c’est ça aussi. Mon père, lui, est à ranger du côté de l’impuissance. Homme piteux et défait qui n’a de pouvoir que sur sa fille de sept ans et qui ne supporterait pas qu’elle lui échappe. Je ne sais pas ce qu’il y a eu à la génération d’avant mon grand-père pour qu’en sorte une telle engeance. Quel surmoi ont transmis mes arrière-grands-parents paternels à leurs nombreux rejetons ? J’ai connu Marguerite, institutrice, mais pas Robert, industriel, dans le secteur de l’horlogerie et associé à un cousin. La version de l’histoire que je connais n’est ni claire ni impartiale. La crise de 1929 aurait rimé avec années difficiles pour toute la famille. Mon grand-père paternel avait alors 12 ans. Sa grande sœur, Jacqueline, était amoureuse d’un jeune homme juif. Elle n’a pas eu le droit de l’épouser. A dû épouser un autre homme. A divorcé rapidement. C’était si scandaleux qu’elle est partie s’installer à Bâle. Une autre langue à apprendre, elle me le disait souvent. Elle ne critiquait pas son père. Parlait des longues randonnées qu’il aimait faire. Disait de sa mère qu’elle avait été soupe au lait. Je sens que quelque chose cloche au niveau de mon arrière-grand-père. Dans le sens de la légèreté blâmable. D’une manière générale, il y a eu dans cette famille quelque chose de puissamment délétère, mais que j’identifie mal. Je ne peux pas tout mettre sur le compte d’un calvinisme extrêmement austère comme j’ai tendance à le faire, car toutes les familles du cru n’ont pas été détruites par le souffle de la bombe. De la même manière, ma famille n’était pas la seule à vivre les hivers de six mois où le blanc de la neige rend fou ou désespéré. Peut-être mon grand-père et mon père tenaient-ils de leur aïeul une envie de printemps qu’ils ont concrétisé dans le choix de leur épouse. Une épouse un chouia exotique. Ma grand-mère, parce que ses pommettes et ses paupières la faisaient venir de l’Est. Ma mère, parce qu’elle venait d’un pays du soleil. C’était sans compter avec la difficulté des alliances trans-extractionnelles.

Dimanche 27 avril 2025

Cette grand-tante Jacqueline était la seule membre de notre famille à vivre près de chez nous. Elle aurait pu exercer un contrôle sur la bonne marche de notre famille nucléaire. Je me souviens de sa présence dans mes premières années. Son balcon fleuri, de beaux arbres bruissant à quelques mètres, une sortie au zoo aussi. Elle appelait régulièrement à Saint-Louis après notre déménagement, pour prendre des nouvelles. Un jour, mon père a mal raccroché le combiné à l’issue de la conversation et, comme un gamin qui a été poli par obligation, s’est ouvert sur ce que lui inspirait sa marraine. Cette anecdote familiale était de celles censées nous faire rire et constituer notre identité bohème. Tout le contraire de Jacqueline, qui faisait de la peinture sur porcelaine et avait offert à mes parents, hors liste de mariage, un service à thé ou café en porcelaine blanche décorée d’un liséré or, alors que mes parents n’aimaient que la poterie de Vallauris. Cette grand-tante a cessé définitivement de nous appeler. D’une certaine manière, mes parents échappaient à tout regard familial sur leur manière d’élever leurs filles. Et pour leurs nouveaux amis de Saint-Louis, je crois que plus c’était déglingué chez les autres, plus ils vivaient bien leur propre déglinguerie.

Je date de l’enterrement de ma grand-mère paternelle d’avoir revu Jacqueline. Mais sûrement était-elle présente aux obsèques de mon père. J’étais mal dans ma peau. Grosse. C’était le début de mon séjour ERASMUS en Angleterre. Je sentais bien qu’il y avait quelque chose d’inflexible en elle, la voix avait du corps et n’était pas encore chevrotante. Sa respiration était parfois gênée. Je saurai plus tard qu’elle avait un emphysème. J’ai repris contact avec elle. C’était mon premier retour à Bâle après la tentative de suicide qui aurait pu être fatale. J’étais vacillante, mais c’était important, après être allée à la Fondation Beyeler, de tendre un fil vers cet autre pôle fondamental de ma vie qu’est la famille. Personne n’a répondu à sa porte. Quelques minutes plus tôt, j’avais aperçu une femme coiffée d’un chapeau, extrêmement chic, au volant d’une voiture, extrêmement chic, avec un homme à ses côtés. Je m’imaginais que c’était elle et son compagnon, Édouard, de presque toujours, mais avec lequel elle n’avait jamais habité ni eu d’enfant. J’avais beaucoup d’imagination et ma grand-tante n’avait pas le train de vie de cette femme au chapeau. Cela dit que je la voyais aristocrate. Très loin de mon état pouilleux. Nous avons commencé une correspondance, puis elle m’a appelé, les dimanches soir, comme ma grand-mère paternelle le faisait à Saint-Louis. C’était une chouette relation, avec des limites très claires pour moi. Jamais je ne lui ai parlé de ce qui était alors déjà clairement remonté à ma conscience, à savoir, les viols perpétrés par son filleul. Il est possible que le mot alcoolisme de mon père n’ait cependant pas été tabou.

De façon catégorique, au début de notre relation, je lui ai renvoyé un chandail qu’elle m’avait tricoté. Cet acte courageux était motivé par le souvenir de ma grand-mère paternelle, qui était ma tricoteuse, et par ma loyauté envers elle. De fait, Jacqueline était une des belles-sœurs qui l’avait fait avoir honte d’être une paysanne et l’avait poussée à rivaliser de bourgeoisie. Il y avait aussi chez moi le refus d’être utilisée, justement comme ma grand-mère m’utilisait en me tricotant un manteau virtuose qui la faisait tenir alors qu’elle était malade de la leucémie qui la tuerait. Je ne voulais plus être le joli petit chien, qu’on s’autorise à aimer sans retenue parce qu’il n’aura jamais rien à dire dans la vie et parce qu’il ne vous mordra jamais. Elle m’a fait des virements sur le compte suisse que j’avais encore. Je n’ai pas dit non. Au contraire, et nous avons eu une relation assez riche, où je me suis vraiment investie affectivement, même si au gré de l’un ou l’autre lièvre levé ou d’une hospitalisation, j’ai été silencieuse quelque temps. Nos conversations se sont poursuivies jusqu’à son décès. Avait-elle 96 ans ? Elle était devenue aveugle, mais trouvait encore des solutions pour accéder aux textes. Elle aimait beaucoup Colette, Jean d’Ormesson. Je m’étais dit que je le lirais un jour.

Quand je lui avais rendu visite après la Fondation Beyeler, elle était en fait hospitalisée. À nouveau, les deux années avant son décès, elle a dû être longuement hospitalisée. Dès qu’elle a pu, elle est retournée chez elle. Elle me parlait de l’épreuve terrible, insupportable, que constituait pour elle l’hôpital. L’anonymat, la rudesse du personnel. Elle disait ne plus vouloir y aller. Nous nous accordions à parler du caractère déshumanisant de l’hôpital. J’étais encore éloignée de mon corps. Ses obsèques ont eu lieu dans une très jolie église protestante de Bâle, au-dessus de Barfüsserplatz. Elle avait choisi un nombre important de textes à lire. Tous de haute volée, qui parlaient de la condition humaine et des épreuves avec grandeur. J’ai été sidérée par cette orchestration si intellectuelle et si soucieuse des apparences qu’elle ne laissait aucune place au chagrin.

Lundi 28 avril 2025

C’est bien simple, ma famille paternelle était glaciale, à l’exception de ma grand-tante Germaine, qui seule était restée paysanne et me témoignait une affection impliquant un contact corporel, et douillet. Les Vuille étaient peut-être déjà tous devenus des vampires. Là-haut, dans leur cul-de-sac, ils ne suçaient pas le sang des petites filles, ils les incestaient. Ma grand-mère, toute fraîche et pastorale qu’elle était initialement pour mon grand-père s’était desséchée dans ses désirs d’ascension sociale et avait fait de son second fils son animal totem. Depuis le 15e siècle, les Vuille avaient lu la bible ou des histoires et avaient progressé de 2 km par siècle depuis notre lieu d’origine, La Sagne. Je ne m’interroge pas sur la question de la consanguinité, dans cette micro-vallée haut perchée, car je n’ai aucun élément dans ce sens. Sur la fratrie de mon grand-père paternel, deux des six enfants n’ont pas quitté le nid : mon grand-père et tante Aimée. Elle était la deuxième après le fils aîné. Elle ne s’est pas mariée, est restée très dévouée à sa mère. Grande lectrice de Colette et grande lectrice tout court. On la disait lesbienne. Elle donne un corps à l’ambiance des sanatoriums et des villes d’eau que j’ai découverte par la littérature. Kafka. Aimée était chic, toujours de noir vêtue, peut-être de la passementerie à son manteau, une voilette. Le teint blanc, les cheveux acajou, une coupe années 20. Un parfum chypré capiteux, même pour faire ses courses à la Migros.

Avec elle, le temps s’était arrêté. Il serait faux de dire que je la sentais prédatrice et vampirique. En fait, je ne la sentais pas du tout. Elle était ailleurs, dans l’éther. D’elle, j’ai un petit meuble d’horloger. Trois minuscules tiroirs aux niveaux supérieurs, puis deux, peu épais, plus bas, deux profonds, et enfin un unique tiroir occupant toute la surface du meuble. C’est le genre de meuble dont je rêvais gamine pour y projeter une occupation par des trésors merveilleux. Mais j’étais une ado déjà confrontée à la dureté de la vie quand j’en ai hérité. Je n’ai jamais fait de spiritisme ni de méditation orientée objet. Je n’y crois pas, mais peut-être que penser très fort à cette femme en ayant présents à l’esprit ce meuble et quelques autres livres que j’ai d’elle me permettrait de sentir qui elle était. J’ai appris récemment une anecdote sur elle qui témoigne du rapport brutal de son monde d’esthète avec le voisinage. Elle avait un chat qu’elle aimait énormément. Il avait disparu et ne devait jamais réapparaître… Sans doute mangé par une voisine et sa famille, qui avait coutume d’adopter un jeune chat, le caressait l’année durant, le mangeait à je ne sais quelle occasion, ou sans occasion particulière. Cela se faisait là-bas dans les années 1960. Peut-être, ici aussi d’ailleurs, et chez celui qui convoite la belle Frida chantée par Brel.

Mais je ne vois pas où est le vampire chez tante Aimée, si ce n’est en sa qualité de participante d’une famille dégénérée qui a besoin de jeunesse, de « sang neuf », dans une communauté exsangue de membres exogènes. Quand j’étais gamine, après les abus de mon grand-père, mais surtout après les viols de mon père, j’ai développé une peur panique de ce qui pouvait se trouver sous mon lit. Une phobie. Après être tombée sur quelques images de l’émission « Temps X », où les frères Bogdanoff étaient déguisés en vampires, ma terreur a pris forme de vampires. Je faisais des cauchemars réguliers en mettant en scène. Je hurlais au creux de la nuit. Pourtant mon lit avait perdu depuis longtemps ses pieds pour que le matelas repose à même le sol. Les vampires seraient une métaphore de l’incesteur… Mon grand-père puis mon père auraient voulu s’incorporer ma vitalité par ma consommation sexuelle, comme le vampire se maintient en non-mort en buvant le sang de ses proies. L’idée que l’on pouvait vouloir s’incorporer la force d’un animal en le mangeant m’était familière, mais je n’avais jamais pensé qu’il puisse en aller de même pour la sexualité et somme toute, je n’y adhère pas.

Mais mes cauchemars ne disaient-ils pas plutôt que c’était la peur de devenir moi-même vampire que le vampire lui-même qui m’obsédait ? Je ne voulais pas être mauvaise malgré ma fréquentation du mal et je ne suis pas sûre que c’était déjà l’influence de mon évangélisation. Mon obsession, consciente au tout début, puis oubliée, était : tout plutôt qu’être violente vis-à-vis d’autrui. En conséquence, j’ai été violente vis-à-vis de moi-même, car l’ultra-violence de l’inceste devait devenir quelque chose. Rien ne se perd, tout se transforme. Mais pourquoi préférer se faire du mal à soi et ainsi emprunter le chemin de mes tortionnaires ? Dans les deux cas, j’empruntais le chemin de mes tortionnaires, la voie est sans issue avec l’inceste.

J’ai préféré épargner autrui. Posons que la raison en est que j’étais ou mes sentais bénie des dieux, moi, Sophie. « [Je] n’avais pas de fange en l’eau de [mon] moulin » dit Hugo de cet homme âgé et si désirable qu’est Booz. Que c’est pour cela que ma famille m’a sacrifiée. Anthropologiquement, cela se vérifie : on sacrifie les innocents. Si l’on est un vampire, on pompe plutôt le sang de qui pleurera peu et ne fera pas trop d’histoire. Encore une raison pour laquelle mes grand-père paternel et père m’ont élue pour participer à leur banquet abject. Avec la violence qui était en moi, je n’ai pas su, pas pu, pas voulu punir un autre que moi-même donc. Je n’ai pas su. Maintenant, j’apprends à punir ceux qui me blessent. J’ai une longueur de retard par rapport à ceux qui ne se sont pas, comme moi, sentis bénis dès l’origine ou en dette de leur vie ressentie comme un cadeau même si elle fait mal. Ceux-là peuvent vouloir réparer l’injustice dont ils s’estiment victimes depuis toujours. Cela donne un sain mordant. Mais cela peut légitimer des coups-bas ou bien pire. Mon amie d’enfance, victime auto-proclamée à vie, mon père aussi, victime de ses bourgeois de parents en tant qu’ils étaient bourgeois. Une affaire de conscience personnelle, de surmoi sans doute donc d’héritage.

Mardi 29 avril 2025

J’ai écrit il y a peu que ma mère m’avait symboliquement castrée, excisée, infibulée. Je me suis trompée avec cette formulation de portée générale. Il faut que je reconsidère cela à l’aune de ma définition de la féminité, qui puisait ses sources chez ma mère. Ma mère se regardait beaucoup, quand elle dansait, mais aussi comme pour scruter son visage. Elle relevait ses lunettes sur son front et s’examinait. Elle ne se maquillait pas, allait peu chez le coiffeur, mais passait du temps à chercher la coiffure idéale. Elle se traitait durement disant d’elle qu’elle avait un visage de travelo. Elle détestait son nez. Un nez qui avait du caractère. Elle détestait son corps. Elle était « grosse » ou un « pot à tabac ». Elle accordait beaucoup d’importance à ses tenues et les composait avec une grande créativité, de plus en plus indifférente aux marques. Il y avait eu un temps où elle choisissait des vêtements et des chaussures de prix. Je me souviens de ses chaussures Ted Lapidus à talons compensés en daim. Elle en a eu de différentes couleurs jusqu’à une paire de couleur rouille sans talon compensé assortie à son sac à main. Elle portait surtout des jupes longues. Jamais de vêtements moulants. Des hauts près du corps parfois. Elle aimait le violet. J’ai revu il y a peu sur une connaissance une écharpe alliant les couleurs d’une de ses jupes. J’ai senti mes yeux aimantés par les arabesques de cette jupe à boutons, de mi-saisons. Ma mère n’était pas grosse. Elle était même fine. À la taille, moins aux hanches. Est-ce que les magazines féminins aux mannequins filiformes avaient aussi fait des dommages sur la vision qu’elle avait d’elle-même ? Elle avait de la cellulite et ses seins étaient tombants, mais dans mes yeux d’enfant, là était le standard. Désamour d’elle-même et apparent narcissisme. Les attouchements sexuels qu’elle disait avoir subis dans son enfance pouvaient bien être les fauteurs de trouble. Elle accordait de l’importance à ses tenues en esthète intransigeante. Pas en coquette snob. De la même manière, elle reconnaissait de la beauté chez ses filles s’il y en avait à ses yeux. Mon visage ne la convainquait pas toujours, à vrai dire plutôt rarement, mais elle me trouvait de beaux seins et me donnait des chèques en blanc pour les habiller à la corsetterie ludovicienne tenue par deux vieilles dames dévouées. Les castration, excision et infibulation symboliques sont venues d’autres femmes. Une fois d’un homme. Celui-là mérite de crever.

Vendredi 2 mai 2025

Lors de la rencontre que j’ai faite il y a 25 ans, j’étais contente de penser, après-coup, que l’homme n’avait pas vu ce qui m’était arrivé. Maintenant, j’expose parfois au cours d’une conversation amicale le fait d’avoir l’expérience de l’inceste. Souvent, j’ai l’impression d’être impudique et que mes propos sont inconvenants. C’est une des raisons pour lesquelles je suis plus à l’aise à l’écrit. L’inceste m’a empêchée de m’identifier naturellement à ma mère et de donner la vie. C’est trop tard et je ne m’en remettrai jamais. Mon patrimoine génétique est perdu, et je dis cela à l’heure où les techniques génétiques décuplent les possibilités liées à la transmission. L’inceste ne transmet pas, il contamine. Mon père s’est senti singe, mon grand-père paternel loup, en transgressant le tabou de l’inceste. Who knows? … Peut-être… Ils ne m’avaient pas portée dans leur utérus. Le mien restera toujours « tout petit ». Je n’ai pas donné la vie et je ne me suis pas assuré la tranquillité d’esprit qui va avec l’impression d’avoir fait la grande chose de sa vie. J’ai plus de cinquante ans et l’impression que tout est encore à faire pour pouvoir dormir tranquille.

Jeudi 1er mai 2025

« Allô Maman bobo ; Maman, comment tu m’as fait, je suis pas beau ; Allô Maman bobo » chante Alain Souchon. Ma mère à la chair molle, je l’ai prise comme punching-ball. Pourtant elle était aussi embarquée dans la galère. Et quand bien même elle n’aurait pas eu cette « excuse » d’être dans la galère, je n’aurais pas dû l’éliminer de mon univers, car c’est la femme qui m’a donné la vie, m’a créée quasi ex nihilo, m’a nourrie généreusement à son sein puis d’une nourriture saine et variée. Elle m’a portée, embrassée, enlacée, prise sur ses genoux. Elle a tressé mes cheveux en deux nattes qui me donnaient en air espiègle aussi. La description qu’elle fait de mon arrivée à la maternité, puis à Riehen ne révèle rien de son dépit d’avoir mis au monde une fille et non un garçon. J’ai longtemps mis la cause de tous mes malheurs dans le fait qu’elle aurait aimé avoir un garçon. Elle a pu être conquise par ma bonne humeur et par le fait que je mangeais si bien à son sein. C’est important pour elle, qui me pèse avant et après chaque tétée pendant quelques jours. Trois jours après mon arrivée à la maison, j’ai une nuit assez agitée. « On lui a fait du thé, le Prodiéton l’a-t-il dérangée ?… », écrit-elle. Le lendemain, rendez-vous chez le pédiatre Van Wolf. Elle souhaite soulager ses tétons irrités en me donnant parfois du lait en poudre, mais se voit conseiller de s’en tenir au lait maternel. Le pédiatre conseille de sortir tous les jours. De là mes incrustations rétiniennes : cimes d’arbres en feu du Lange Erlen, ciels. Elle m’appelle « la petite », « la petite gloutonne », « Sophie » ou « Mademoiselle ». J’ai mon acte de naissance et d’amour, là !

C’est minimaliste une vie de bébé et je ne suis allée à l’école qu’à quatre ans. Ma mère, je l’ai eue longtemps et elle m’a eue longtemps dans ses pattes. C’est ce point de vue que je dois adopter avant d’accueillir un bémol : ma mère, je la partageais. Donc, jusqu’à mes quatre ans, j’étais 24 h sur 24 h avec elle, sauf quand elle a accouché de Petite sœur et quand j’ai fait un funeste séjour chez mes grands-parents paternels avec Grande sœur. Quatre ans, ce sont 1461 réveils qui se transforment en levers, qui mènent le nourrisson vagissant, même peu, et sans tonus musculaire à la petite fille gambadeuse à couettes et à langue bien pendue. Je me suis punie en ne reconnaissant pas son travail de vie, de nourrissage physique, humain et créatif.

Samedi 3 mai 2025

La colère me quitte à l’égard des acteurs secondaires de mon drame personnel. « Tout passe et l’on ne se baigne jamais deux fois dans la même eau », selon Héraclite l’obscur. Avant, je trouvais à objecter à cette puissante maxime que moi, j’étais clouée dans la même situation à cause de mes problèmes, que je transportais sous n’importe quels cieux. Je parlerais de traumas maintenant que je les ai mis au jour. Jamais je n’ai pensé, en matière amoureuse, qu’il suffirait que je rencontre une personne ayant des problèmes complémentaires. Il aurait dû être l’Himalaya quand j’étais les Marquises et alors nous n’aurions pas eu beaucoup à nous dire. J’aime pourtant beaucoup l’idée du couple refuge, un peu boiteux, un peu glorieux. Cela me va très bien. Mais seul le psy pouvait m’accompagner dans mes eaux troubles et anti-érotiques. Ce printemps, je commence à me sentir assez guérie. Je me suis réveillée ce matin au son d’une forte pluie et je me suis étirée. La fenêtre était ouverte, l’air vif entrait dans ma chambre ; j’étais sous la couette dont la housse demeurait raide et fraîche d’avoir été changée la veille. Je n’ai jamais été envieuse de Lady Di, pas même de sa robe dont je trouvais la traîne disproportionnée, mais j’ai envié sa condition quand j’ai lu que les draps de sa couche princière étaient changés tous les jours. Le rythme chez moi est moins soutenu, mais sur le plan des tâches ménagères, je suis dans une normalité a minima, par rapport au capharnaüm sale qui a à peu près toujours régné à Saint-Louis. Cela n’était pas grave, comme n’était pas décisives les « brimades » de ma mère à mon égard. À cela j’aurais survécu sans tentatives de suicide et sans connaître l’hôpital psy, car j’étais une robuste nature, psychiquement aussi.

Je porte le nom de mes incesteurs et cela ne m’a jamais dérangée. Je me suis toujours identifiée pleinement et fortement à mes prénom et nom. Je n’ai pas reçu d’autres prénoms à ma naissance. Peut-être serais-je devenue psychotique si j’avais pu aller me perdre dans une autre identité. C’est une demi-boutade, pour dire que j’ai tenu les choses très serrées pour ne pas imploser-exploser à certaines étapes du travail. Les mouvements de la danseuse classique qui s’échauffe et que je connais bien sont aussi « serrés ». Devant côté, derrière, pointé, fermé, première, deuxième, troisième, quatrième, cinquième. Avec les pieds. C’est tendu et il n’existe à peu près rien d’autre que le membre qui travaille à ce moment-là.

Dimanche 4 mai 2025

C’est un temps à se faire envelopper de chaleur et d’eau aux bains municipaux aujourd’hui. Flotter, assise, dans l’hexagone central, transpirer à grosses gouttes dans le hammam suffocant, mais repulpant, connaître la dessiccation dans le sauna brûlant et en revenir plus forte qu’un mort-vivant. Mais je n’irai pas, car le dimanche il y a trop de monde et trouver un casier dans la nouvelle organisation labyrinthique des lieux relève de la gageure. Solitaire et submergée par le nombre, je me trouve alors esseulée. Pourtant j’aime aller dans les endroits publics et entendre ce que les gens se disent. J’irai cette semaine si les missions de traduction continuent à ne pas se présenter et si le temps demeure automnal.

Le bien-être lié à l’eau était normal pour ma mère. Sfax, les îles Kerkennah, la plage de Sérignan. Se baigner, manger, faire des méchouis parfois, s’abriter à l’ombre des parasols ou des hauts vents des caravanes. Nous avons campé avec mes parents dans un camping de Sérignan plage, entre la plage et la Maïre, un étang d’eau douce, jusqu’à ce qu’une force majeure me prive de ce terrain de jeu fantastique.

D’un côté, dans la mer, outre la baignade, il y avait les couteaux, les donax trunculs violets, les tellines roses, les coques, les palourdes, une patelle et un pétoncle. De l’autre côté, dans la Maïre, qui avait la puanteur de l’eau stagnante, je m’intéressais aux animaux, les crabes surtout, les gerris ou araignées d’eau aussi. C’est dans l’étang que ma belle épuisette trouvait à fonctionner, beaucoup pour se remplir d’algues visqueuses. Côté mer, pelle, râteau et sceau donnaient châteaux. Notre emplacement de camping était à deux pas de la Maïre. C’était la grande liberté, quelque microbette que je fus. Et le bonheur. Assez vite, mes sœurs et moi nous avons dormi dans une tente assez grande et quitté l’estafette Renault où nos parents ont continué à dormir. M’approprier l’espace de la chambre dans la tente avait été un grand moment. J’habitais très fort ce lieu petit, bien délimité et nu de toute décoration. Un espace parfait pour projeter mes aventures et doté de poches latérales en tissu où je pouvais déposer mes coquillages ensablés.

Bien sûr, de la vie au camping, je détestais les sanitaires, mais à part cela, j’aimais tout et notamment le magasin de camping où je m’étais gagné une parure de bijoux de princesse en jouant à Bonjour Philippine avec ma mère. J’étais tombée sur une coque portant des amandes jumelles, j’en avais offert une à ma mère et avait été la première, le lendemain matin, en me réveillant à « l’étage » de notre estafette à lui dire « Bonjour Philippine ». Sans carbone 14, je peux dire que ce souvenir est très ancien puisque je dormais encore avec Grande sœur sur une frêle planche positionnée sous le toit de fibres de verre de l’estafette. Me revient, quand j’y pense, la sensation de la parure de pacotille en plastique rose qui m’émerveillait suprêmement.

À Sérignan plage, nous étions tout près de mes grands-parents maternels qui habitaient le village. Je les aimais beaucoup. J’étais tripotée et embrassée de bisous mitraillettes par ma mémé, qui pinçait souvent ma joue en me disant qu’on en mangerait. Je riais. Contente. Câlinée. Elle était petite et dodue, mettait parfois autant de rouge à lèvre sur ses dents que sur ses lèvres. Je me souviens de sa peau collante comme nulle autre. Elle s’affairait, transpirait. S’asseyait, sortait le mouchoir en tissus rangé dans son soutien-gorge et s’essuyait le front. Effluves d’eau de Cologne et aqua-Velva parcouraient parfois l’atmosphère.

Ma mémé, pour me faire plaisir, me comblait de nougat noir et de nougat blanc. C’était divin, bien sûr. Je m’identifiais au nougat noir, laissant le nougat blanc symboliser Grande sœur. Je mangeais les deux. Du côté paternel, les sucreries étaient rares. L’été, nous passions trois bonnes semaines à Sérignan. La durée des vacances de mon père. C’était le moment aussi où le frère de ma mère, Barthélemy, dit Minou, venait de Bondoufle avec mes deux cousines germaines et mon cousin, plus âgés. Ma tante, dont j’ai déjà parlé, venait d’Antibes avec mon Tonton Jeannot. Leurs enfants n’étaient déjà plus de la partie. Minou et sa famille faisaient du camping sauvage. Il fabriquait douche, haut vent, grill, etc. Il fut un temps lointain où une chienne les accompagnait. Elle était obèse si je me souviens bien. Le temps béni de la liberté et de la vie au grand air a pris fin quand il s’est révélé impropre, voire dangereux pour mon père. Je n’ai pas de souvenir de cette période. L’histoire dit qu’un été, mon père a été dévoré par les moustiques, ce qui a provoqué le grave eczéma dont il allait souffrir pour le restant de ses jours et qui occupait le territoire de ses demi-jambes. Je me souviens effectivement de toutes les mesures que nous prenions pour lutter contre les moustiques : l’odeur des bombes aérosol n’a pas changé et dans la tente que j’évoquais, les parents prenaient soin d’installer une moustiquaire. Le lendemain, nous comptions les piqûres de moustiques. Jamais je n’ai entendu dire du côté paternel que l’eczéma de mon père était lié à l’alcool. Le mensonge était total. Mensonge du côté des Vuille, illusion de mon côté, renforcée par l’effet d’imposition de la bourgeoisie.

Lundi 5 mai 2025

Mon père était collant aussi. Pas physiquement depuis la fin de ses viols, mais suffisamment pour me faire penser qu’à côté de l’inceste avec réalisation sexuelle, j’ai baigné dans l’incestuel. Moins grave, sérieux quand même. Peut-être comme si j’avais été battue. En battant, tu crées un lien malsain avec ta victime. J’affirme ces deux éléments en ayant bien conscience que je ne les étaye pas. Mon père était très présent. Au début, il nous fabriquait des jouets en bois à mes sœurs et à moi. Des lits et des tables de nuit pour meubler nos maisons de poupées, le lit à deux places était d’une teinte sombre, le lit à une place d’une teinte claire. Je me souviens aussi de ses vaches en bois qui n’avaient rien à envier aux animaux en bois achetés. Il avait en créé un jeu de plateau, une sorte de jeu de l’oie, où nous nous déplacions dans une représentation de notre maison. Nous avons énormément joué à ce jeu dont se souvenaient des copains. Il y eut aussi un temps de l’avent magique parce que, en amont, mes parents avaient fabriqué des calendriers en toiles de jute et poches en feutre de couleurs vives et tissus gais, avec un toit, pour eux aussi représenter une maison et ses 25 fenêtres. Chaque jour, nous trouvions un petit objet emballé. C’était la première année à Saint-Louis. Jusque-là, cet investissement paternel pour le plaisir et les jeux de ses filles semble celui d’un père moderne exemplaire. Quoique…

Je n’avais jusqu’à présent pas relevé l’importance du thème de la maison pour mon père. Je me souviens qu’il s’est énormément investi dans la préparation de notre maison. Je n’ai pas de souvenir des deux étages que nous allions occuper avant travaux, mais pour l’emménagement, les papiers peints, les peintures et les sols avaient été refaits par mon père. Je sais que c’est son choix qui s’est imposé pour la couleur récurrente des plinthes et des parties de mur non couvertes de papier peint. C’était un kaki qui n’était pas du tout de mon goût. Je souscrivais avec un enthousiasme variable aux autres choix. J’étais partagée pour les sols : des carrés de moquette d’un vert très foncé dans ma chambre et dans celle de mes sœurs, du linoléum imitant des tomettes rouges ou verdâtres dans la cuisine, la salle de bain, les couloirs, le parquet en chevrons dans la pièce à vivre et dans la salle de jeu, et, ce que je trouvais le plus chouette, le tapis en coco dans la chambre à coucher de mes parents. Les papiers peints étaient tous délicats : il y avait le papier peint à pivoines, celui aux coquelicots, celui à fleurs printanières jaunes et celui aux papillons. Cet investissement dans un nouvel habitat ressemble au projet que l’on se donne pour trouver un nouveau souffle. Et pendant les premières années, mon père a eu un mode de vie sain : il se rendait à son travail à vélo, une quinzaine de kilomètres aller-retour, travaillait la terre de notre jardin. Peut-être était-ce le temps où ma mère partageait encore sa couche.

Tout a dérapé, vrillé pour moi avec les attouchements puis les viols. Puis ma mère met le holà. À l’exception de bises sur les joues, il n’y a plus de contact physique entre nous. Tout mon corps, mû par un sens non répertorié, esquive et évite le sien. Mais il reste très présent. Il signe les chèques des activités musicales et sportives, remplit les papiers administratifs scolaires, me donne l’argent de poche. Il m’accompagne partout, lit toutes mes rédactions/dissertations, autorise mes sorties, contrôle l’heure où je rentre, il vient me voir aux matchs de volley, et est de toutes les réunions parents-profs. Le caractère obscène de l’entreprise effleure ma conscience : je suis très bonne élève, mon père jubile quand mes profs le lui disent. N’est-ce pas masturbatoire ? À mon anniversaire, il m’offre une babiole indépendamment de ma liste de doléances. C’est un bijou, parfois de pacotille, une fois, en sixième, des boucles d’oreille que j’ai énormément portées, car elles correspondaient à mes goûts. Ces cadeaux, je me souviens d’un collier rouge, me faisaient entrevoir le caractère malsain de notre relation, mais j’étais en pleine explosion féminine.

Mardi 6 mai 2025

Si j’avais été Psyché, je n’aurais pas cherché à voir le visage d’Eros. J’aime le mystère des êtres.

Mercredi 7 mai 2025

Un nombre considérable de fois, j’ai déploré, en séance, donner l’impression de vouloir être canonisée. Or, ma première expérience dans une institution se réclamant du bien, la CEDH, et ma fréquentation de certains promoteurs de la version laïque du catholicisme, que j’avais abandonné depuis longtemps, ont dynamité le refuge de l’idéologie du « care » généreux et désintéressé. Je passe vite sur ces questions qui mériteraient plus de finesse d’analyse. Je me souviens aussi avoir dit que, pour moi, ce n’était pas difficile d’être bonne, car je ne pouvais pas faire autrement. Il est vrai que pendant un temps long, j’étais parfaitement désarmée contre autrui. J’étais la victime, ou la martyre, ce qui peut constituer un accès direct pour la canonisation. J’avais peur d’autrui ; je réagissais à ses attaques en me soumettant et j’ai rencontré beaucoup de personnes qui avaient en elles un devenir bourreaux. C’est la norme si l’on se fie à Hannah Arendt et à sa notion de « banalité du mal ». Ce temps est fini, mais je demeure hantée par les questions du bien et du mal.

Ma mère survalorisait des individus dont la perfection et la quasi-sainteté n’existaient que pour elle. Avait-elle besoin d’y croire pour vivre, elle aussi ? Moi, il me semble que je n’ai plus besoin de ce genre d’illusion, mais j’ai encore un rapport ambigu à la perfection morale. Pour autrui, je mets beaucoup de temps à digérer que tel ou telle prodiguait une belle parole et n’était en fait que transactions ou accommodements avec la bonté. Pour moi, j’essaie d’éviter tout questionnement de cet ordre en faisant ce que j’ai à faire. Mais quand je suis déçue par autrui, je suis renvoyée à cette dialectique morale avec moi pour objet. L’insuffisance de la qualité morale de l’autre m’interroge sur la mienne et éventuellement crée en moi un sentiment d’isolement.

Je veux sortir de ce paradigme. Je ne veux pas me voir bonne. Cela me renvoie à mon état de victime dont la cause première est l’inceste. Ou alors, être bonne comme les gens qui sont bons non par incapacité à être mauvais, mais parce qu’ils se voient dans autrui. Décider avec qui l’on est bon.

Jeudi 8 mai 2025

J’ai remarqué un drôle de phénomène en anglais : quand je parle avec quelqu’un qui maîtrise peu la langue, ma voix devient atone et mon anglais piétine, trébuche. Quand je parle avec un locuteur natif, c’est mon plus bel anglais qui sort de ma bouche. Ce n’est pas voulu. C’est comme si, d’emblée, j’étais fatiguée de « jouer » et alors mon attention se relâchait laissant place aux fautes. Il y a des échanges en français qui me font l’effet d’un rouleau compresseur. Après eux, je ne sais plus à quoi je pensais et ce que je voulais dire. Mais c’est fini, je ne suis plus un autrui écho, un autrui offert comme une page blanche.

Hier, j’avais tant à écrire, des choses qui en amenaient d’autres et me plongeaient dans des sensations étranges, que j’ai beaucoup rêvé. Mes rêves sont rarement sereins. Je sens une effervescence en moi qui vient de l’écriture. La traduction ne me met pas dans cet état. Des films peut-être, « Naked Lunch », « Mulloholand Drive »…

Je pense beaucoup à ma mère. Elle est morte il y a quinze ans. Il fallait que je m’éloigne d’elle pour exhumer mon inceste.   On s’est rencontrée à Strasbourg, une psychologue éphémère la recevait en consultation. Ma mère shootée aux neuroleptiques est sortie du tram à Gallia avec une petite glacière en tissu remplie de douceurs bâloises. Des Chocolats Fémina de Cailler. J’ai gardé le body couleur crème que je portais pour la rencontre. J’ai avancé lentement sur le chemin de la réconciliation et elle s’était clouée dans une drôle de vie.

Vendredi 9 mai 2025

Si je n’ai pas été une « baiseuse », qualificatif qu’on m’a dit avoir été utilisé par un père pour décrire sa fille, tous les protagonistes opérant dans le domaine juridique, ce n’est pas parce que la morale m’en empêche ou que je n’aime pas le contact physique. C’est parce que les rapports sexuels me ramènent à une scène primitive dont je suis l’actrice-victime. Chaque rapport sexuel me renvoie donc très loin en moi-même et je présume que je n’ai eu le courage de faire cette traversée que relativement bien accompagnée. Mon psychisme aurait risqué gros à rencontrer de la violence ou de l’humiliation. Et ma confiance amoureuse dans les hommes aurait été atteinte non plus par des craintes infondées, héritées des abus infligés par mes grand-père paternel et père, mais par des faits. Mon nez aux abois a cru subodorer des choses, parfois, mais c’était des rien du tout. Le sexe a ses raisons que la raison ne connaît pas et l’on s’en fiche. D’ailleurs, j’étais une femme majeure consentante.

Donc, ne pas coucher, hors petit ami, c’était mon instinct de conservation une fois de plus qui me l’a dicté. Une fois de plus, car c’est la même raison qui m’a tenue éloignée des drogues. J’avais vraiment envie de vivre malgré mon lourd passif. La conscience que je pourrais ne plus être là, assommée par des médicaments ou peut-être pire encore, si elle ne doit pas forcément être la mesure à l’aune de laquelle j’envisage ma vie me pousse à un certain recueillement. Parce que j’ai encore besoin de penser à ce qui m’est arrivé ? L’écriture est un moyen de le faire. La traduction, est-ce l’écriture ?

Il y a des mots radicalement absents de mes traductions. Les mots grossiers. Or je me sens désormais bridée quand je dois surveiller mon langage. J’ai appris à ne plus censurer les jurons qui me viennent, sans passer par l’esprit. C’est une victoire, car un fort interdit pesait sur eux, qui me ramenait à mon sexe. Sexe féminin, car si j’avais été un garçon je doute qu’on m’eût intimé d’aller me laver la bouche après en avoir prononcé un. Sexe violenté, car les mots d’argot s’épanouissent dans ce domaine. Les proscrire, c’était m’éloigner aussi de ma zone de souffrance. Certains de ces mots bien anodins d’ordinaire ont aussi un sens sexuel. C’est le cas du verbe « mettre ». Une intervention précise comme un coup de scalpel et qui joua sur les différents registres du verbe et sur sa rection m’a fait mesurer, ex abrupto, toute l’horreur de l’utilisation que mon père avait faite de moi. Un petit « mettre » et j’avais envie de pleurer, pleurer…

Samedi 10 mai 2025

Je vis encore dans l’illusion que maintenant que je suis sortie de l’enfer et parce que j’ai connu l’enfer, ma vie va être un lit ou un jardin de roses. Je m’inspire de Prévert pour faire un inventaire, en allemand et en suisse allemand, pour la musique : « das Leben ist kein Zuckerschlecken », « das Leben ist kein Ponyhof », « das Leben ist kein Wunschkonzert », « das Leben ist kein Spaziergang », « Läwe isch kei Sünntich » « s’Läwe isch kei Chüechli esse ». Je le sais, mais le rêve est mon opium. Je rêve d’amour et de sexe dans l’amour. Tout irait bien mieux si me venaient à l’esprit, comme promesse de bonheur, des éléments itératifs et concrets : un thé, une promenade avec mon chien, un week-end… amoureux, suivi du retour à un quotidien fait d’efforts gratifiants et d’avancées malgré les compromis.

J’ai besoin d’avoir la sensation d’avancer. J’ai pensé à la difficulté à laquelle se heurte un toxicomane quand il sort de ses brumes extatiques. La réalité doit alors être à la fois bien moins sordide (plus besoin de fréquenter des gens qui exploitent la fragilité humaine), mais aussi moins planante. Alors, je travaille mon rapport à la réalité. Tous les soirs, dans la chambre jaune, je rêvais d’apprendre des langues étrangères, d’être aimée par un prince arabe, puis de travailler dans les relations internationales, d’être à Paris, de faire du violon, du théâtre. Je travaillais les scénarios de mon avenir.

Dimanche 11 mai 2025

J’ai besoin de romance. Parce que j’ai été aux prises avec une sexualité des bas-fonds. Pourtant, je trouve très sain de ne pas faire tout un plat du sexe et de coucher comme on mange un ou plusieurs fruits. Ce n’est tellement rien, le sexe. Et je me martèle cette vérité, même si ma tragédie est sexuelle.

Mes deux incesteurs avaient un problème de cet ordre avec leur partenaire respective. Mon grand-père paternel mutique sur les questions touchant au sexe, mon père, à l’opposé et en réaction, le chantant de manière sonore et paillarde. Que se passait-il dans leur couple ? Peut-être n’arrivaient-ils pas à se laisser aller dans l’acte de chair, ces corps gourds, qui préféraient la masturbation ? Leur quant-à-soi les empêchait-il de se pâmer de plaisir pendant qu’ils faisaient l’amour ? Ces hommes, tellement tenus dans leur rigueur calviniste, ou anti-calviniste, sont sortis de leur système verrouillé en commettant l’inceste. Puis le cadrage de leur système, leur mère, leur femme, leur travail ont permis qu’ils le réintègrent avec moins de dommage que pour moi. C’étaient des adultes constitués, moi, je n’en étais qu’au tout début de ma construction.

Dimanche 18 mai 2025

En terminale, j’ai découvert que la science des probabilités faisait partie de la science des mathématiques. J’aurais bien vu cela dans les sciences occultes aussi.

Aujourd’hui, j’ai des débats pour savoir si, par exemple, la probabilité de se faire violer une seconde fois quand on s’est déjà fait violer est aussi grande. On me soutient que oui, je pense que non. D’après mes souvenirs de terminal, c’est effectivement moi qui ai tort. Le prof de math nous enseignait que, considérant que « se faire violer », c’est comme tirer la boule « viol » dans le panier des événements de la vie, une fois violé·e, logiquement, la boule « viol » est remise dans le panier. Tu as donc les mêmes risques de tomber dessus à un prochain tirage. Ce n’est pas le principe du loto où le numéro sorti ne peut pas être tiré à nouveau, car il n’est pas remis dans le « panier ». Moi, je soutiens qu’à l’échelle de ta vie, si tu t’es fait violer une fois, la probabilité que tu te fasses violer à nouveau est plus faible, sans pour autant que le risque soit exclu. Je n’arrive pas à expliquer pourquoi. Ce raisonnement, aussi bancal, voire fictionnel qu’il soit, m’a permis de croire que j’allais m’en sortir grâce à mes efforts. Je me disais qu’avec tout ce que j’avais subi, la probabilité qu’il m’arrive encore quelque chose de moche était quasi nulle. Contre vents et marées, je me suis accrochée à cette loi pseudo-mathématique, logique en tous les cas. Elle a eu le mérite de tenir à distance l’hypothèse de la plus grande vulnérabilité des victimes.

Lundi 26 mai 2025

L’être humain a besoin de certitudes, nous dit-on. Dans l’Antiquité, il recourait à un oracle ou une pythie, qui prédisait son avenir ou celui d’une structure qui le dépassait. Aujourd’hui, même s’il traîne toujours un joli petit papier de Monsieur Balla, Grand Médium, dans ma boîte aux lettres, pour connaître les risques, on fait des calculs, qui dépassent tout le monde sauf leurs auteurs tant ils sont complexes.

Ces calculs passent parfois, souvent, à côté de drames majeurs. Les attentats du 11 septembre, la crise financière de 2008 n’ont pas été prévus. Ils omettent aussi des événements heureux statistiquement improbables comme la rémission de certains malades. Personnellement, non seulement j’ai l’habitude de cette situation, mais j’ai l’impression de l’aimer. Je m’explique : depuis le moment où j’ai voulu sortir de la place familiale à laquelle ma famille m’avait affectée, je vis comme les ukiyo e, dans le monde flottant, que ces estampes représentent. La comparaison est un peu tirée par les cheveux, mais c’est un hommage à ces images japonaises dont je me suis nourrie un temps. Des femmes de lettres écrivant puis admirant la nature, d’autres vivant au rythme des saisons, d’autres encore nourrissant et berçant leur nouveau-né. L’image la plus intrigante de l’ouvrage emprunté plusieurs fois était celle de « femmes enfilant des perles à la lumière du clair de lune ». De monde flottant, je n’en voyais pas, et pourtant c’est bien de lui que ces œuvres donnent une représentation. Partant, je pouvais moi aussi me vivre, incognito, dans ce monde flottant. J’ai vécu dans une grande incertitude. À quelques moments angoissants près, je fais mienne la phrase de Picasso : « Si je sais ce que je vais faire demain, à quoi bon le faire »…

Mercredi 28 mai 2025

Je pense à la poupée qui a marqué ma petite enfance, une « poupée Rachelle » portant une « salopette Chamar ». Je ne trouve rien qui ne ressemble à la poupée Rachelle de mon enfance ni à la salopette Chamar sur Internet. Pourtant ces expressions résonnent à mes oreilles comme des blocs que je comparerais à des briques à construire l’édifice de ma langue, transmise par ma mère. Cela dit à quel point j’étais petite quand ces mots ont structuré mon monde. Dans la chambre violette, j’ai jeté encore et encore cette poupée contre le sol. Avec violence. Avec fracas. La tenant par une jambe, je projetais sa tête dure contre le bois de mon lit. J’interrogeais son sexe aussi. Un petit trait matérialisait le sillon de la vulve. J’essayais de faire prendre aux jambes une position permettant de le cogner lui aussi contre un matériau dur.

Jeudi 29 mai 2025

J’ai rêvé de Birko cette nuit. Alors, je suis de bonne humeur aujourd’hui. Il s’est soustrait pour quelques instants à son au-delà, où les pizzas, les femelles grandes, petites, noires, crèmes, fauves, bringées, truitées, unies, à poil ras, à poil long, et les bâtons, que dis-je, les troncs, à aller chercher dans les rivières abondent. Birko, le premier chien. Le premier être à aimer à la suite de la redécouverte de mes incestes. Au sortir de ma grotte humide. Aujourd’hui encore, mon chien remplit un rôle essentiel. Birko pesait 40 kg, Pépito, 4,5 kg, car ma vie s’est repeuplée. J’aime à nouveau quelques prochains. Ceux-là, je les aime discrètement très fort et je veille sur eux comme une enfant mobiliserait son énergie psychique supercalifragilistique pour qu’il ne leur arrive rien de fâcheux. Et pour en revenir aux chiens : je ne sais rien des états d’âme des animaux. Je dois m’en tenir aux apparences. Impuissante. Il n’en va pas de même de mon prochain. Je crois que je sens quand un enfant, un adolescent ou un adulte vit dans l’enfer de sa tête alors que celle-ci devrait être son amie. La meilleure. Je vais arrêter d’écrire sur moi, car je suis guérie. J’ai tant à lire maintenant.

Fin

Auteur/autrice

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